Connaissez-vous Antonin Panenka ? (la suite du Penalty tiré en dépit du bon sens.)
Connaissez-vous Antonin Panenka ?
(la suite du Penalty tiré en dépit du bon sens.)
I. Le contexte : l’année 1976.
Cette année-là, le siècle vingtième avait bien plus de deux ans, tandis que moi j’allais les avoir à la fin de l’année.
Cette année-là, Alfred Hitchcock tournait son dernier film, Complot de famille (Family Plot), certainement pas le meilleur, Bertolucci sa vaste fresque épique 1900 (Novecento), avec Burt Lancaster, Donald Sutherland, Depardieu et Robert De Niro dans les rôles principaux, Donald Sutherland étant à l’affiche d’un autre chef d’œuvre de Fellini, Le Casanova de Fellini, Pierre Richard triomphait dans Le retour du grand blond, un film d’Yves Robert sur une musique de Vladimir Cosma, tandis que Nadia Comaneci, elle, éclaboussait de toute la classe de ses quatorze ans les épreuves de gymnastique des Jeux Olympiques de Montréal, devenant la première athlète à recevoir la note maximale et parfaite de 10 dans le cadre des J.O. (tandis que Guy Drut obtenait une médaille pour la France), Gainsbourg sortait son album L’homme à tête de chou, avec des titres comme Marilou reggae ou Chez Max, coiffeur pour hommes, Alain Souchon chantait J’ai dix ans et Bidon, les compositeurs de musique minimaliste Philip Glass et Steve Reich sortaient leurs albums Dance n° 1 à 5 et Music for 18 musicians, Jean-Patrick Manchette publiait dans la série noire, la célèbre collection de polars de Gallimard, Ô dingos, ô châteaux !, Michel Berger sortait son album Mon piano danse, et Michel Jonasz voulait tout changer, Reiser faisait paraître On vit une époque formidable, et Claire Brétécher se moquait des frustrés dans les pages du Nouvel Obs, Michel Foucault se penchait sur la naissance de la prison avec Surveiller et punir, tandis que Michel Leiris faisait publier le quatrième et dernier volume de la Règle du jeu, Frêle bruit, le prix Renaudot était attribué à Michel Henry pour L’amour les yeux fermés, et Bebel faisait des cascades dans les immeubles du front de Seine, l’actuel quartier de Beaugrenelle, pour le compte du Peur sur la ville d’Henri Verneuil,… et les Ramones chantaient…
Cette année-là, Raymond « ni de gauche, ni de gauche » Barre (1) remplaçait le Chi-Chi à sa Bernadette à Matignon, et en ce temps-là…
En ce temps-là, donc, la vie était plus belle et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui (© Jacques Prévert, Les feuilles mortes).
II. Les faits – le 20 juin 1976, à Belgrade.
En ce temps-là surtout, le rouleau compresseur germanique raflait tout ou presque sur la planète football, la Mannschaft ayant remporté la coupe du monde organisée deux ans plus tôt chez elle, face aux artistes hollandais emmenés par Johann Cruijff, après avoir remporté ce qui n’était pas encore le championnat d’Europe, en 1972 et en Belgique, face à l’Union soviétique, avant de remporter celui organisé en Italie en 1980, face à la Belgique, en finale.
Mais cette année-là, ce qui était encore la coupe d’Europe des nations était organisée en Yougoslavie avec une finale à Belgrade, et la RFA avait éliminé le pays hôte en demi-finale, sur le score de 4 à 2. Les Tchécoslovaques, quant à eux, s’étaient défaits des Hollandais sur le score de 3 à 1 dans la prolongation, et après avoir éliminé les vice-champions du monde en demies, n’avaient plus qu’à affronter les champions du monde en titre, le 20 juin, en finale, à Belgrade.
Les Tchécoslovaques ouvrent rapidement le score, par Svehlik, à la 8e minute du jeu, doublant la mise par Dobias à la 25e avant de voir leurs adversaires réduire la marque par Dieter Müller à la 28e. Le score devait en rester là pendant presque toute la durée du match, permettant aux Tchécoslovaques de rêver à l’impossible exploit, jusqu’à la 89e minute, quand le numéro 11 Hölzenbein égalise d’une tête décroisée sur l’ultime corner de la rencontre… On aurait pu croire que le scénario de la demi-finale de la coupe du monde 1970 entre l’Italie et la RFA, le match du siècle, était sur le point de se reproduire, mais il n’en était rien, et c’est plutôt d’une autre manière que ce match devait rester dans les mémoires.
Rien n’est marqué pendant la prolongation et, contrairement à l’usage, qui voulait que la partie soit rejouée deux jours plus tard en cas d’égalité, cette fois-là l’UEFA et les dirigeants des deux nations se sont mis d’accord pour attribuer le titre à l’issue d’une séance de tirs aux buts.
Les deux équipes sont exténuées, elles ont disputé chacune une prolongation lors de leur demi-finale, et la RFA reste archi-favorite, même si les Tchécoslovaques ne sont pas tout à fait des inconnus à ce stade de la compétition : ils ont déjà disputé deux finales de coupe du monde, la première perdue contre l’Italie, devenue championne du monde chez elle, en 1934, et la seconde, perdue contre le Brésil, en 1962 au Chili, alors qu’évoluait dans ses rangs Josef Masopust, sacré Ballon d’Or cette année-là.
Italie, Brésil…, la logique voudrait que la Tchécoslovaquie s’incline face au troisième épouvantail du football mondial, la RFA, double championne du monde.
La logique…
La logique, les joueurs tchécoslovaques, représentants d’une nation qui avait été trahie par les grandes puissances en 1938, et qui avait résisté aux chars soviétiques venus réprimer le printemps de Prague en 1968, étaient bien décidés à la bousculer, ou en tout cas à la réinventer… Il ne restait plus qu’à passer aux actes.
Les trois premiers tireurs tchécoslovaques, Masny, Nehoda, Ondruš, et leurs trois premiers adversaires, Bonhof, Flohe, Bungartz, réussissent leur tentative – on notera au passage que les vedettes, Beckenbauer en tête, s’étaient fait porter pâles – ; le quatrième tireur tchèque, Jurkemik, s’élance et marque. Le quatrième tireur allemand, Uli Hoeness, s’élance et envoie le ballon loin au-dessus de la transversale, dans les tribunes.
Les données du problème sont alors très simples pour Antonin Panenka, le dernier tireur tchèque : soit il manque sa tentative, et il offre une chance au dernier tireur allemand de pouvoir égaliser, ce qui conduirait à prolonger la séance, soit il tue le suspense en marquant, offrant le titre à son équipe et à son pays.
Dès lors, tout le monde s’attend à ce qu’il mette « une praline », un « boulet de canon », une « frappe de mule ». C’est en effet ce qu’il y a de plus prudent et de plus judicieux. Tout le monde fait ça, du reste. C’est une « frappe de mule » qui offre le plus de chances de marquer, surtout face au meilleur gardien du monde de l’époque, l’Allemand Sepp Maier. Et si on échoue, commentateurs, observateurs, spectateurs, entraîneurs, coéquipiers, s’accorderont à dire que le joueur qui a choisi cette option a « tout donné », il y a mis « tout son cœur », il n’y a donc rien à regretter.
C’est par conséquent l’option la plus raisonnable. Parce qu’à vouloir faire le malin, on risque, si on rate, non seulement de faire du tort à son équipe, ce qui n’est déjà pas rien, mais aussi et surtout de se ridiculiser. Faire le malin n’est donc acceptable qu’à une seule condition, réussir, parce que sinon, celui qui aura cherché à faire le malin ne pourra passer que pour un m’as-tu-vu (2), un irresponsable, un plaisantin qui prend tout le monde de haut mais qui, en fait, n’est pas sérieux et n’a surtout pas les moyens de ses ambitions.
Assurer. C’est ce qu’il y a de plus raisonnable. Mais cela ne ressemble pas à Antonin Panenka, le numéro 7 tchécoslovaque, qui n’a jamais été plus tchécoslovaque qu’à ce moment-là : ce n’est pas pour rien qu’il est le compatriote de Milan Kundera qui, en 1968, alors que les chars soviétiques envahissaient sa petite patrie pour réprimer le printemps de Prague ainsi que le formidable bouillonnement intellectuel et culturel qui menaçait les bases de leur emprise et de leur pouvoir totalitaire, proclamait à la face du monde :
« L’optimisme est l’opium du genre humain ! et l’esprit sain pue la connerie, camarades ! »
Révoltez-vous ! Jouissez, camarades ! Ne soyez pas des tâcherons besogneux, bêtes et disciplinés comme des teutons moutonniers : soyez vous-même ! Innovez ! Enrichissez le monde de votre singularité ! Faites preuve de fantaisie ! Les fleurs ne demandent qu’à être cueillies et les baisers, volés !
Là, c’est moi qui extrapole un peu. Toujours est-il que ce n’est pas pour rien qu’Antonin Panenka a eu pour compatriote Leoš Janáček, le compositeur de La petite renarde rusée, un des inventeurs de la modernité esthétique du XXe siècle, qui ne devint célèbre que sur le tard, à 60 ans passés, lorsque son opéra Jenufa fut représenté, en 1916, lui ouvrant les portes de la capitale et d’une certaine reconnaissance. Il fut longtemps ignoré et méprisé parce que les musicologues sérieux en tenaient pour Smetana, avec son cycle de poèmes symphoniques Ma Patrie, et en particulier le deuxième, le plus célèbre, La Vltava/Moldau, sans doute estimable, mais un brin convenu, patriotique, et pour tout dire légèrement germain sur les bords (3).
Alors Panenka refusa d’assurer ou de tirer « une praline ». Il prit un risque : il tira une pichenette qui impliquait que comme tous les gardiens du monde, son adversaire plongerait en anticipant d’un côté ou de l’autre, parce que s’il était resté debout sur sa ligne, il aurait sans difficulté pu se saisir du ballon qui serait arrivé tout seul dans ses mains de bienheureux.
Il tira une pichenette et il ridiculisa son adversaire, le grand Sepp Maier, qui tomba de son piédestal plus qu’il ne plongea, pour se retrouver au même niveau que tous les autres gardiens du monde, à terre, tandis que Panenka offrait par ce geste la victoire à son équipe et à son pays. Il offrit surtout au monde un geste nouveau, lui rappelant que l’ironie va souvent de pair avec le panache, et que la légèreté est encore bien souvent ce qui nous sauve des lois de la gravité, laquelle nous plombe en nous attirant irrésistiblement vers le bas.
(1) Aucun lien de parenté avec le chevalier de la Barre. Les professeurs d’économie politique sont des gens qui n’ont pas besoin d’être torturés pour avouer qu’ils n’ont pas grand-chose à dire.
(2) — M’as-tu-vu comme je les ai bien descendues ?
— Quoi donc ?
— Les marches de la gloire…
— M’as-tu-vu comme je l’ai bien monté ?
— Mais quoi, à la fin ?
— Mon char à bancs, mon char à bœufs, mon charabia, mon char…
(3) Quand Woody Allen entendait du Wagner, ça lui donnait envie d’envahir la Pologne, moi quand j’écoute La Moldau, ça me donne envie de me jeter dans l’Elbe…
14 mars 2026.
