À l’occasion de l’entrée au Panthéon du groupe de Missak Manouchian.
À l’occasion de l’entrée au Panthéon du groupe de Missak Manouchian.
21 février 1944 – 21 février 2024.
Pour se donner du courage, Margitès chantonne :
Here’s to you, Nicola and Bart
Rest forever in our hearts
The last and final moment is yours
That agony is your triumph…
Le courage… c’est ce qui caractérise les hommes d’exception, tels Missak Manouchian qui, avec son groupe de partisans juifs, polonais, arméniens, était fusillé il y a 80 ans jour pour jour (le 21 février 1944) par les Allemands, au mont Valérien, parce qu’il avait choisi la France, parce qu’il aimait la France et la liberté, sans haine pour les Allemands, mais au service d’un idéal de justice et de liberté pour tous.
L’État français a décidé de le faire entrer au Panthéon. Récupération politicienne, comme la tentative de l’extrême-droite de s’immiscer dans la cérémonie ?
Mais il s’agit aussi d’un juste hommage à Missak Manouchian, aux membres de son groupe, et, à travers eux, à tous ceux qui se sont battus pour que la France reste un pays libre, et que les générations qui viendraient après, celles qui ont eu la chance de ne pas être impliquées directement dans un conflit armé, puissent vivre dans un pays libre.
Margitès fait partie de ces générations, et plus précisément de celle qui est née au moment de la crise économique des années 1970, due aux chocs pétroliers et à l’abandon de l’étalon-or pour le dollar.
Il est fier de marcher dans la campagne de France, sous le soleil de Provence, parmi les fleurs de son jardin, les iris qui lui font penser à ceux de Van Gogh, sur l’herbe de son terrain. Bientôt le printemps, bientôt la renaissance de la végétation – et déjà les bourgeons des amandiers, des lilas, apparaissent, les orchidées sauvages, les jacinthes, les tulipes, les crocus, le mimosa sont en fleurs.
Il est reconnaissant à Missak Manouchian et aux membres de son groupe, à tous ces Juifs, Polonais, Arméniens, venus d’Europe centrale, mais aussi aux soldats américains tombés sur les plages de Normandie, aux soldats russes qui avaient libéré les prisonniers des camps de concentration, à tous ceux qui s’étaient battus et qui étaient morts pour que la France reste un pays libre, par amour pour la liberté.
Il n’oublie pas que ses grands-pères se sont aussi battus pour la France, dans les rangs d’une armée française dont les chefs, les généraux n’étaient que de sales incompétents notoires, de vieilles badernes, de sombres ganaches, surtout préoccupées de leurs étoiles et de leur avancement.
Son grand-père maternel, Robert, avant d’être libéré par les Russes et d’avoir longtemps erré en Allemagne pour pouvoir rentrer en France, avait été dans un camp – et pendant ces heures, ces jours, ces mois de détention, il avait rédigé son journal de prisonnier dans lequel, avec son ironie, il parlait de son quotidien, de celui de ses camarades, et aussi de ses engouements littéraires, en particulier pour le vieux père Hugo.
Son grand-père paternel, Alexandre, simple soldat, avait été envoyé dans une ferme, en Tchécoslovaquie, pour travailler comme paysan. C’est là qu’il avait rencontré ma grand-mère, Marie, d’origine tchèque et autrichienne ; et quand la guerre avait été finie, il l’avait ramenée en France. Arrivé au centre d’accueil des prisonniers de retour d’Allemagne, contre l’avis des policiers et contrairement à beaucoup d’autres prisonniers français, il l’avait gardée.
Courage et romantisme – sans savoir ce que l’avenir leur réservait, ses deux grands-pères étaient allés au-devant de leur destin.
Ses grands-mères non plus n’avaient pas manqué de courage : sa grand-mère maternelle, institutrice, défiant les bonnes bourgeoises aux opinions étroites et platement légitimistes envers un régime félon, le régime de Vichy, puis constatant qu’elle ne pouvait plus exercer son métier normalement, pour défendre ses convictions républicaines, laïques, altruistes et généreuses, elle était partie : elle avait traversé les Pyrénées à pied, utilisant les services d’un passeur, s’était retrouvée dans une prison franquiste, où elle avait certainement côtoyé des prisonniers politiques (1), avant de pouvoir rejoindre le Maroc où elle avait trouvé un poste d’institutrice ce qui lui avait permis de continuer à exercer son métier, tout en restant confrontée à une atmosphère et un environnement très vichyssois (2).
Sa grand-mère paternelle, qui ne savait pas un mot de français, a débarqué dans un petit village du sud de la France, Salernes, dans une famille d’Italiens, illettrés sinon analphabètes, qui parlaient un méchant patois ; sous des dehors frustes, austères, ils étaient sans doute hospitaliers à leurs manière – ils avaient les mœurs des paysans pauvres de leur époque – mais il fallait faire ses preuves, et il a fallu qu’elle s’adapte, qu’elle travaille comme quatre et qu’elle apprenne le français, elle qui ne connaissait que l’allemand et qui conserva toute sa vie cet accent tchèque qui était pour Margitès comme une madeleine de Proust ; quand il était jeune, il s’en moquait, mais à l’âge mûr, il l’a un peu regretté (« j’y pense et puis j’oublie »), car il lui donnait de la personnalité, mais qu’est-ce qu’il regrette exactement ? Cet accent dont il pouvait se moquer gentiment, ou ses grands-mères ? Un homme sans ses grands-mères est peu de chose, mais c’est ce qui l’oblige à faire son chemin dans la vie.
Son grand-père, de retour de la guerre et des camps de prisonniers, n’aimait pas beaucoup les communistes de son village ; ce n’était certes pas des communistes de la trempe de Manouchian et de son groupe, prêts à mourir pour l’idéal et pour la liberté, c’étaient des apparatchiks de village, qui distribuaient bons de ravitaillement et postes de fonctionnaires à la mairie en privilégiant ceux qui partageaient leurs « idées », leur idéologie surtout : des apparatchiks qui se servaient de leur poste officiel pour utiliser leur pouvoir de nuisance à l’égard de leurs adversaires politiques. Des êtres mesquins, médiocres, endoctrinés plus que cultivés.
Et Margitès, alors ? Jeune, il était fasciné par les écrivains sympathisants communistes, comme Alberto Moravia ou Antonio Gramsci ; mais il était déjà contaminé par le goût pour la dérision qui l’empêchait d’avoir foi dans un idéal.
Tandis que j’écris, par cette belle journée de février, un rossignol est entré dans la cuisine par la porte que j’avais laissée ouverte. Je me suis levé pour aller lui ouvrir la fenêtre et le laisser s’envoler vers la liberté.
Ce même jour, j’ai trouvé des cébettes sur le terrain de la maison.
Les amis de Margitès étaient allés la veille à La Ciotat, pour visiter les chantiers navals qui autrefois construisaient des navires de commerce et désormais fabriquaient des yachts pour les riches.
Ils avaient plaisanté, disant qu’en ces temps troublés, on ne pouvait guère s’offrir qu’un yacht de moins de quarante mètres, à moins de passer pour un m’as-tu-vu.
Il les avait visités, les chantiers navals de La Ciotat, il y a longtemps, ainsi que la rade de Toulon, son musée naval, son cours Lafayette, son opéra, tandis que le bagne d’où s’échappe Jean Valjean décrit par Victor Hugo dans Les Misérables avait disparu il y a bien longtemps. Il savait aussi que Cassis était un charmant petit port de pêche qui avait perdu toute son authenticité ; l’ancien footballeur Jean Tigana, celui qui s’était arraché à la 119e minute de la demi-finale de l’euro 84 contre le Portugal, dépassant, oubliant la douleur et les crampes, pour déborder sur la droite et offrir, par son centre en retrait, le but de la victoire à Michel Platini, tout heureux de disposer d’un si bon lieutenant à ses côtés, y avait un domaine, qui produisait un vin disposant d’une A.O.C.
Margitès pensait donc que personne n’était à plaindre, ni les ouvriers des chantiers navals, qui se débrouillaient fort bien grâce au chantage à l’emploi permettant aux syndicats de se poser en groupe de pression redoutable à l’égard du gouvernement, ni ces anciennes vedettes du sport et de la télévision embourgeoisées qui, fortune faite, se reconvertissaient, en achetant par exemple un domaine viticole, et vendaient fort cher leur vin, sans que ce soit la qualité seule qui en justifiât le prix, mais bien souvent aussi leur seul nom. On pouvait également leur reprocher de n’avoir pas étudié l’effet Veblen dans leur jeunesse
Ces pitres de Pitt et Jolie (3) avaient eu eux aussi une propriété dans le Var, du côté de Correns, un véritable truc hollywoodien, le château de Miraval. C’était avant « le divorce du siècle » qui avait fait vendre des livres à sensation, n’ayant rien à voir avec ces livres de pure littérature et de qualité, ni avec la si douce philosophie politique.
George le Clown et son avocate droit de l’hommiste avaient eux aussi une propriété dans le Var : la célébrité, ça rapporte même si on ne sait pas trop d’où ça vient. Enfin si, à condition d’étudier des livres dans lesquels il y a peu d’images (4). Margitès ne détestait pas ça, ça lui rappelait sa jeunesse, quand il découvrait les ouvrages de Pierre Bourdieu, et en particulier La Distinction : à défaut d’avoir la classe, on peut toujours la chercher dans les livres.
Margitès se devait donc d’être philosophe : il n’avait pas pris les mêmes risques, en particulier celui d’une exposition médiatique, et il pouvait toujours admirer le paysage, le château de Miraval, le village de Correns, celui du Val et de Montfort, ainsi que la chaîne de montagne de la Sainte-Baume qui sépare Brignoles de Toulon. Comme il n’avait pas fait vœu de pureté, il lui fallait aussi étudier ses contradictions : à la contemplation platonique et admirative des paysages s’opposaient les petits désagréments de l’existence, comme la voiture cabossée, sa tenue qui laissait à désirer, les contemporains pénibles et insupportables, alors pour ne pas y penser, quand il était en promenade en voiture, il mettait un cd, le plus souvent de Jean Ferrat, mais aussi de la musique classique, qui avait le don de l’apaiser. Jean Ferrat l’émouvait encore, lui faisant monter les larmes aux yeux, parce qu’entre autres, il lui rappelait qu’il n’était pas un artiste de sa trempe.
Il se souvenait également que Michel Constantin, un des seconds rôles les plus célèbres du cinéma français, en particulier de films comme Un homme est mort (1973) de J. Deray, Il était une fois un flic (1972) de G. Lautner, ou Le Trou (1960) de J. Becker), était mort à Draguignan en 2003, et que Marie-France Pisier, actrice aux côtés de Belmonventre, dans Le corps de mon ennemi (1976), d’Henri Verneuil, avait eu une propriété sur la côte, du côté de La Londe, comme Jean-Pierre « Pernod-Ricard » Pernambucão, le présentateur du JT de la boîte à cons. Tout ce petit monde ignorait qu’avant-guerre, une petite colonie d’écrivains et d’exilés allemands qui fuyaient le régime hitlérien s’était formée autour de la figure de Thomas Mann, du côté de Sanary. Et qu’Anna Karina chantait, en bougonnant, telle une adolescente attardée, dans Pierrot le Fou, le film de Godard, et sur la côte varoise :
— Qu’est-ce que j’ peux faire ? j’sais pas quoi faire…
Ce même jour, dans l’actualité, Judith Godrèche allait être auditionnée par une commission du Sénat, à propos d’un scandale impliquant un Miller et un Doillon pour des faits de harcèlement sexuel.
Margitès, ça le faisait rire : ces précieuses ridicules d’actrices françaises ne méritaient aucune compassion, surtout comparées aux victimes du Goulag soviétique, dont le sort a été raconté dans des livres comme Les récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, Vie et Destin de Vassili Grossman. Elles étaient de fausses victimes, sinon de leur propre bêtise, elles étaient surtout des privilégiées de l’égalitarisme niveleur et de la correction politique.
Margitès avait alors ressorti ses albums d’Astérix, et il avait relu :
- Obélix et Cie : une satire des Énarques, du Chi-Chi à sa Bernadette et du langage des chefs d’entreprise qui veulent convertir les Gaulois réfractaires aux lois de l’économie ;
- La Grande Traversée : la découverte d’un nouveau monde, avec des allusions à Ellis Island, la statue de la liberté, et à Hamlet (« Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark ») ; une satire de l’intellectuel, homme veule devant le pouvoir incarné par le chef (« N’hésitons pas à sacrifier les autres ») ;
- Astérix et le chaudron : le chef gaulois qui pactise avec les Romains, leur payant ses impôts et leur vendant deux fois plus cher qu’aux Gaulois. C’est très bien ? Sauf qu’il leur vend tout. Une satire du double langage : il dit une chose aux uns (aux autres Gaulois, il dit qu’il ne supporte pas les Romains, et aux Romains, qu’il est prêt à collaborer) ; mais ce double langage est finalement puni.
Sauf que dans la réalité, ce n’est pas comme ça que ça se passe : l’hypocrisie est considérée comme de la politesse. Le courage, ce serait la sincérité : dire en face aux gens ce que nous pensons d’eux. Ce ne serait pas nécessairement puni, mais ils auraient des arguments pour se défendre, et ça déboucherait sur des disputes et des brouilles sans fin. Les gens sont tellement pénibles, en plus d’avoir la prétention d’exister avec une subjectivité qui les distingue des clones qui leur ressemblent.
Exemple, avec Catulle :
— Tu es un prolétaire, tu es ridicule toujours habillé avec un maillot.
— Non mais, je fais ce que je veux. Et toi, tu crois que tu n’es pas ridicule ?
— Mais enfin, porter un maillot, c’est être un homme sandwich pour les marchands de fringues, alors que c’est précisément de ces gens-là que nous devons nous moquer…
— Mais ça ne m’empêche pas de conserver mon esprit critique. Je sais bien qu’ils veulent nous faire payer pour voir les matches, mais ça ne se passera pas comme ça.
Avec Natalia Golubovna :
— C’est parce que tu es fonctionnaire que tu aimes tant les Allaouakbars et que tu pratiques un corporatisme aussi déprimant que conformiste ?
— Point du tout. J’ai ma sensibilité et mon amour-propre.
— Il ne doit pas le rester bien longtemps.
- Astérix et les Normands : le neveu d’Abraracourcix, qui vient de Lutèce, est un champion de la peur aux yeux des Normands qui veulent apprendre à voler, à cause de l’adage « la peur donne des ailes » ; c’est idiot, mais ça me fait rire.
- Astérix et Cléopâtre : une satire de la superproduction hollywoodienne Cléopâtre, de Joseph Mankiewicz, avec Elisabeth Taylor et Richard Burton.
Et son nez ! « S’il avait été plus court, la face du monde en eût été changée. »
Voilà ce qu’on pourrait dire à une jolie femme, surtout si c’est une reine ; mais avec toutes les fausses valeurs qui pullulent et encombrent l’actualité, la formule paraît aujourd’hui bien galvaudée.
(1). Dostoïevski, qui avait lui aussi été un prisonnier politique, suite à sa participation à une organisation anarchiste contre le tsar Nicolas Ier, avait rencontré et été ému par les prisonniers de droit commun des geôles tsaristes, et il en avait tiré les Souvenirs de la maison des morts (1862). Les opinions anarchisantes, vaguement socialistes, il les reniera à l’âge mûr, à l’époque des grands romans comme Crime et châtiment (1866), et Les Démons (1871), et Les Frères Karamazov (1880).
(2). Vous reprendrez bien un petit verre avec Jean Ferrat ? Allez, je vous sers le dernier couplet et le refrain de La porte à droite (1985), vous m’en direz des nouvelles :
Dois-je vous l'avouer ces propos me renversent
Quand je vais boire un verre au café du commerce
Parfois je crois revoir sur du papier jauni
La photo de Pétain dans mon verr' de Vichy
La porte du bonheur est une porte étroite
Qu'on ne me dise plus que c'est la porte à droite
Qu'il ne faut plus rêver et qu'il est opportun
D'oublier nos folies d'avant quatre-vingt-un
(3) On dirait le nom d’une start-up de relations publiques.
(4). Nathalie Heinich, De la visibilité: excellence et singularité en régime médiatique, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 29 mars 2012.
(5) Pierre Bourdieu, La Distinction : critique sociale du jugement, Les Editions de Minuit, 1979.
21 février 2024.
Repris le 4 mars 2026.
