Questionnaire de Proust.

Questionnaire de Proust. 



Le principal trait de mon caractère : 

Entre le doute et l’hésitation, mon cœur balance. 


La qualité que je préfère chez une femme : 

Qu’elle nous les caresse plutôt qu’elle ne nous les casse. 

C’est de la science-fiction. 


La qualité que je désire chez un homme : 

Qu’il me les casse plutôt qu’il ne me les caresse. 

De ce côté-là, je suis servi. 


Ce que j’apprécie le plus chez mes amis : 

Qu’ils ne fassent pas semblant de me comprendre. 

N’en demandons cependant pas trop à nos amis, simples mortels, ils sont « humains, trop humains. » (Nietzsche)


Mon principal défaut : 

Un mélange de procrastination, d’impatience et de maladresse. 

En un mot, la versatilité. Et pourtant, je m’adapte. 


Mon occupation préférée : 

Être inoccupé, justement. Car, comme le disait Oscar Wilde, ne rien faire du tout est la chose la plus difficile du monde ; la plus difficile et la plus intellectuelle. 

À moins que je ne préfère cette autre citation : « Vivre est la chose la plus rare du monde ; la plupart des gens ne font qu’exister. » 


Mon rêve de bonheur : 

J’aurais aimé être célèbre ; puisque c’est mal parti, je crois que j’aurais aimé être le Juif errant : refuser un verre d’eau au Christ, c’est tout moi, ça (1). Aussi, qui lui a demandé de marcher sur l’eau ou de multiplier les petits pains ? Moi, je préfère Le Larron (Il Ladrone, 1980), un film de Pasquale Festa Campanile, sur une musique d’Ennio Morricone, avec la désormais oubliée Edwige Fenech (Ces seins ! De véritables obus de compétition. Cela dit, je ne suis pas sûr qu’elle aurait eu une médaille aux JO de Milan-Cortina, manifestation morale s’il en est – il n’y a guère que moi qui ai jamais trouvé que les épreuves de bobsleigh ressemblaient à une course de spermatozoïdes géants), et Enrico Montesano interprétant le rôle de Caleb qui, lorsque le Christ lui dit qu’il sera sauvé, tandis qu’ils sont tous les deux à transpirer sur la croix, lui réplique : « Après vous, Seigneur ! », ou encore la danse des petits pains, une chorégraphie inventée par Charlie Chaplin dans La ruée vers l’or (The Gold Rush – 1925) : quand on a faim, il n’est pas mauvais de nourrir son imaginaire avec de la poésie. 

Parce que moi, pardon ! Quand je passe à table, j’ai toujours une faim de loup, alors quand je n’oublie pas le bénédicité, c’est pour me remercier de toutes ces bonnes victuailles qui me flattent l’œil avant de remplir ma panse et de rafraîchir mon gosier. 

Par ailleurs, cette histoire de bon et de mauvais larron ne m’a jamais pleinement convaincu, comme s’il suffisait de faire pénitence pour se faire absoudre de ses péchés ; or, je suis désolé de vous l’apprendre, mais le Christ n’est pas mort sur la croix pour racheter mes péchés, pas plus que les saints, les prophètes et toute la smala des autres monothéismes. Athée je suis, athée je reste : je ne sais même pas prier convenablement. 


Quel serait mon plus grand malheur : 

Je ne suis pas noir comme Charlie Parker, Je ne sais pas jouer du piano comme Duke Ellington, je ne suis pas aveugle comme Ray Charles, je n’ai pas perdu un œil comme Sammy Davis Jr, je ne sais pas jouer du saxophone comme John Coltrane, ni de la trompette comme Dizzy Gillespie ou Miles Davis… je crois que j’aurais été très malheureux si j’avais dû être un musicien de jazz. 

Sérieusement, Oscar Wilde l’a écrit avant moi : « Il n'y a que deux tragédies dans la vie : l'une est de ne pas avoir ce que l'on désire ; l'autre est de l'obtenir. Cette dernière est la vraie tragédie »(2) Si j’avais eu tout ce que je désirais, capricieux comme je suis, je crois que j’aurais été le plus puant des hommes. 

Ce que je voudrais être : 

C’est plutôt ce que j’aurais voulu être, désormais ; enfin, comme n’a cessé de me le répéter ma psy, la femme à laquelle j’aurai été le plus fidèle pendant toutes ces années (la moitié de mon existence !), il reste à s’accepter soi-même, ce qui est un défi de taille, dans la mesure où les vers de Dante : « Nel mezzo del cammin della nostra vita […] la diritta via era smarrita… », j’aurais pu me les approprier il y a quelques temps déjà. 


Le pays où je désirerais vivre : 

Entre la Russie et l’Italie, je choisis le pays des songes, un pays qui n’existe pas ; parce que la Russie que j’aime, ce n’est pas forcément la Russie telle qu’elle existe réellement, mais une Russie fantasmée à partir de mes lectures et de mes connaissances historiques ; et il en va de même pour l’Italie, que je connais si mal, parce que je la connais surtout, mais pas beaucoup, par les livres et sa littérature, et beaucoup plus par son cinéma et ses films qui me sont plus familiers. 


La couleur que je préfère : 

Le rouge de la violence et du sang, ainsi que le noir de l’anarchie. 

Le bleu et le noir du maillot de l’Internazionale de Milan, avec la petite étoile jaune même si désormais il y en a deux ; c’est la raison pour laquelle un de mes tableaux préférés est La nuit étoilée de Van Gogh. 

Je suis très sceptique à l’égard du vert de l’espoir et du rose bonbon, même si j’aime le vert de mes oliviers. 

J’aime également le blanc du Carré blanc sur fond blanc de Kasimir Malevitch. 


La fleur que j’aime : 

Le lys. 

Mais je ne déteste pas faire catleya, de temps en temps. 


L’oiseau que je préfère : 

Je préfère les rapaces aux rats ; 

Je préfère la hulotte aux sans-culottes ; 

Je n’aime pas beaucoup les perroquets ; 

Comme je ne peux pas dire que je préfère la cigale à la fourmi, je dirai que je préfère le corbeau au renard. 


Mes auteurs favoris en prose : 

Je préfère Dostoïevski à Marc Lévy. 

Je relisais récemment Le songe d’un homme ridicule (Сон смешного человека - ), un de ses courts récits, au même titre que Les carnets du sous-sol (Записки из подполья – 1864 – considéré comme un roman), Un cœur faible (Слабое сердце - 1848), et qui s’opposent aux grands romans, Crime et châtiment (Преступление и наказание - 1866), L’Idiot (Идиот - 1869), Les Frères Karamazov (Братья Карамазовы), etc… : il n’y a rien de faible chez Dostoïevski, c’en est même effrayant. 

Cela dit, en misant sur l’exploration du mal et la part obscure de l’homme privé de la lumière divine, il avait peu de chances de se tromper. 

Quant à Tolstoï, je le préfère aux jeux de mots qu’on trouve parfois, et même beaucoup trop souvent à mon goût, sur les devantures des magasins, à Paris comme dans les villes de province ; il n’y a guère qu’au fin fond de la Sibérie que je crois pouvoir être débarrassé de l’humour commerçant, commercial et mercantile. Mais si je n’y vais pas pour m’y installer définitivement, c’est parce que je n’en suis pas si sûr. 

Je préfère le messianisme de Dostoïevski à celui de Tolstoï ; celui-ci, en affirmant que Napoléon ne pouvait qu’échouer dans sa campagne de Russie, en 1812, parce que c’était écrit dans les cieux, ou parce que les dieux protégeaient la Russie (c’est en tout cas ce que j’ai compris de Guerre et paix), a sous-estimé la part du libre-arbitre, et donc les erreurs imputables à Napoléon ; or, celui en a commis un certain nombre, même s’il avait la circonstance atténuante d’avoir été le premier à les faire ; Hitler a commis les mêmes en 1942, ainsi que Vladimir Poutine dans son invasion de l’Ukraine en 2022. Cela n’aurait pas causé tant de morts, ça me ferait doucement rigoler, et dans tous les cas, je souscris pleinement à l’adage de Karl Marx : « L’histoire se répète toujours deux fois, la première sous forme de tragédie, la seconde sous forme de farce. »(3).

Henri Calet, l’auteur de L’Italie à la paresseuse (1949), dont la leçon est la même que celle de Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques (1955), on ne voyage pas vraiment tant qu’on ne s’oublie pas soi-même ; et René Fallet, l’auteur de Paris au mois d’août (1966). 

Jorge Luis Borges, parce qu’il a tenté d’organiser le chaos du monde de manière exclusivement intellectuelle et cérébrale. 

Mon écrivain contemporain préféré est le catalan Enrique Vila-Matas, non seulement parce qu’il a écrit Bartleby et Cie en 2000, mais aussi parce que dans son livre Paris ne finit jamais (4), dont le titre est un hommage au Paris est une fête d’Ernest Hemingway, il se prend pour Hemingway, une lubie que personne dans son entourage ne prend au sérieux, exactement comme moi quand je dis que je me prends pour Oscar Wilde ou Marcel Proust en raison de ma vieille pelisse Burberry’s qui me fait ressembler à ces deux écrivains. 


Mes poètes préférés : 

Je préfère Lermontov à Pouchkine.  

J’aime bien John Keats, mais je crois que sa poésie est beaucoup trop élevée pour moi ; ce que je préfère alors chez lui, c’est le poème qu’a inspiré à Oscar Wilde sa visite du cimetière protestant de Rome, dans lequel repose John Keats, non loin d’Antonio Gramsci, The Grave of Keats

J’aime Francis Ponge autant que Sergueï Essenine. 

Le plus grand de tous reste cependant Fernando Pessoa, dont le nom signifie « personne » en portugais. 


Mes héros dans la fiction : 

Je préfère Eugène Krampon, de Nogent/Marne, à Rocky (« Adrieeeenne ! ») Balboa; ce n’est pas que je déteste les Italo-Américains, mais je dois reconnaître que je leur préfère Alexander Portnoy, voire David Kepesh ou Nathan Zuckerman, surtout quand il se délivre (???). Ce dernier point n’est même pas sûr, parce que je préfère alors Grégoire Samsa ou Joseph K.

Je préfère Dorian Gray à lord Henry Wotton. 

Hélas ou non, j’ai été marqué dans mon adolescence par Marcello Clerici, et cette fascination ne m’a jamais vraiment quitté, pas plus que celle qu’exercent le lieutenant Drogo ou l’architecte Antonio Dorigo, « distingué mais timide », sur mon esprit. 

Le Winston de 1984, le terrifiant roman d’anticipation de George Orwell. 

Le Don Quichotte de Cervantès, parce qu’il a essayé de vivre dans la réalité les fantasmes qui lui ont été inspirés par ses lectures, en particulier les romans de chevalerie, ce qui a été tourné en dérision par son créateur, Cervantès. 

Le Bartleby d’Herman Melville, parce qu’il aurait tout simplement « préféré ne pas » (« He would have prefered not to”, ou « I would prefer not to »). 

Lucien de Rubempré, de préférence à Eugène de Rastignac, parce que sa mort fut l’une des plus grandes tragédies, à ce qu’il prétendait, de la vie d’Oscar Wilde… qui en a pourtant connu quelques-unes. 

Malheureusement, il semblerait que je m’identifie plus facilement au Jaromil de La vie est ailleurs qu’au Ludvik de La plaisanterie ; heureusement qu’il y a le brave soldat Chvéïk pour dédramatiser tout ça. 

L’ Aurélien d’Aragon parce que « la première fois qu’[il] vit Bérénice, il la trouva franchement laide… »


Mes héroïnes dans la fiction : 

Antigone. Cela me paraît évident : autant les féministes contemporaines me paraissent surtout fortes en paroles, en jérémiades, etc…, autant Antigone, elle, va jusqu’au bout. Non pas parce qu’elle croit qu’elle a raison contre Créon, contre le patriarcat, contre le paternalisme, contre des mots qui ne veulent plus rien dire à force d’avoir été galvaudés, mais parce qu’elle croit que c’est son devoir, comme elle croit qu’il est du devoir de Créon de la faire mourir. C’est extrêmement fort, et ça n’a pas fini de me perturber. Le dilemme entre l’éthique de la responsabilité et l’éthique de la conviction incarné (et résolu !) dans la conscience d’une jeune femme, fût-ce un personnage de fiction, c’est tout simplement bouleversant. 

Esméralda. Je l’ai d’abord connue, comme c’est souvent le cas avec moi, par le cinéma. Ce n’est qu’ensuite que j’ai fait connaissance avec le roman de Victor Hugo (5), que je n’ai pas pris la peine de lire parce que ça n’avait plus aucun intérêt. Le film dans lequel Charles Laughton a le rôle principal, Quasimodo (The Hunchback of Notre-Dame en v.o – 1939), de William Dieterle, est une véritable madeleine de Proust pour moi. Ce n’est que bien plus tard que j’ai découvert que Charles Laughton fut aussi et surtout réalisateur, notamment de la fameuse Nuit du chasseur (The Night of the Hunter – 1955), film dans lequel Robert Mitchum se balade en prédicateur à la poursuite de deux enfants, avec les lettres de « Love » et « Hate » écrites sur chacun de ses doigts, sauf les deux pouces. Mais pour en revenir à Esmeralda et au bossu de Notre-Dame, je me souviens très bien qu’enfant, j’étais ému par le Quasimodo interprété par Charles Laughton, grimé de telle façon qu’il ne pouvait qu’inspirer la pitié, de la même manière qu’Elephant Man dans le film de David Lynch (1980) : « Gne suis pas un numéro, gne suis un nêtre humaiinn… », pitié facile, tellement facile ; ah, qui chantera la détresse et la tragédie de l’homme parfaitement démuni face à la beauté vénéneuse de Megan Fox dans Jennifer’s Body (2009, un film de Karyn Kusama) ? de Mena Suvari, dans American Beauty (1999), de Sam Mendes ? De Sue Lyon dans le Lolita (1962) de Kubrick (mais j’y reviendrai) ? De tant d’autres, mais surtout de Megan Fox, qui n’a jamais été plus vénéneuse que dans Jennifer’s Body, au sommet de son art de femme fatale « XXIst Century Fox » (6), à tel point qu’on n’a qu’une envie, c’est de se laisser dévorer par cette goule envoûtante, fasciné qu’on est par son regard et sa moue dédaigneuse d’adolescente tête à claques et la plastique impeccable de son corps de rêve… Et donc si j’étais ému par le personnage interprété par Charles Laughton dans le film de William Dieterle – j’espère que vous suivez, j’en vois déjà qui tournent de l’œil, tant pis pour vous, allez sucrer les fraises –, en vieillissant, c’est-à-dire en acquérant ce qu’on appelle de la « maturité » (guère, en ce qui me concerne) et de l’expérience (hélas ! qui me rendra l’innocence des verts pâturages de l’enfance ? Personne, je l’espère : si l’âge adulte c’est l’enfer, je ne me souviens pas que mon enfance fut si idyllique ; il n’est qu’une sorte de paradis, comme dirait l’autre, ce sont les paradis perdus), je me suis aperçu que le personnage le plus pitoyable, et donc le plus à plaindre, celui vers lequel allait toute ma sympathie, c’est l’abbé Frollo. Victor Hugo s’est ingénié à le noircir, mais c’est lui qui est véritablement déchiré, laminé, éparpillé par la beauté scandaleuse d’Esméralda, sa liberté, son insolence ; et elle a le front de choisir un bellâtre qui se moquera d’elle, comme de bien entendu, le capitaine Phoebus… qu’y a-t-il de plus scandaleux que la beauté des jeunes femmes, sinon leur abyssale bêtise ? 

La Lolita de Nabokov. Le roman de Nabokov a été adapté au cinéma par Kubrick, dans un film de 1962, mais c’est bien la « créature » inventée par Nabokov qui est fascinante, ni femme ni enfant, trop garce pour être encore une enfant, trop innocente pour être déjà une adulte. C’est ce que Kubrick avait parfaitement compris, ce qui en fait un artiste génial à l’égal de Nabokov. Lolita a beau être une garce, elle n’en est pas moins la victime de la « perversité » de Humbert Humbert. Je mets des guillemets, alors que Nabokov n’hésitait pas à y aller, franchement, lui. Or, c’est un enjeu moral important, crucial, pour ne pas dire le seul problème philosophique qui vaille, vu que nous sommes à l’âge où Jeffey Epstein tourmente les consciences, et provoque des démissions chez ceux qui l’ont connu ou approché, et des scandales même après sa mort, tandis que l’âge de l’absurde camusien semble obsolète et suranné : les mots ont leur importance, les mots peuvent parfois tuer, même s’ils ne sont le plus souvent que chargés d’une idéologie qui a pour fonction de désigner l’ennemi (rappelons aux esprits épris de simplicité réductrice que lors de la Seconde Guerre mondiale, nos Résistants étaient considérés comme des terroristes par les Allemands qui n’étaient pas tous nazis, il n’y a qu’à voir Adolf Eichmann ou Ernst Jünger). Alors, prédateur ou simple pervers polymorphe ? Je pencherais en ce qui me concerne pour la deuxième hypothèse, rappelant que « pervers polymorphe » est la définition donnée par Freud de l’enfant en bas âge, mais enfin qui suis-je pour me juger moi-même ? Certes, je ne suis pas seulement génial, je suis un génie, mais à part moi, qui le sait ? D’ailleurs, être un génie, ou simplement génial, n’est pas incompatible avec les pires accusations, or si je suis tranquille du côté de la pédophilie ou de la pédocriminalité, on peut toujours me reprocher mon indulgence, voire ma complaisance, envers Humbert Humbert, qui n’est pourtant qu’un personnage de fiction (ce n’est pas innocent, puisque, on le sait, « la réalité dépasse souvent la fiction »). Humbert est-il un prédateur ? Même s’il n’était que le jouet de ses fantasmes, cela ne suffirait pas pour l’absoudre : l’actualité le montre suffisamment chaque jour, les fantasmes qui s’exercent sur une autre personne sont passibles de la justice des hommes (des tribunaux, qui ne sont ni celui de sa propre conscience, ni celui du jugement divin), alors sur une enfant… C’est précisément cela qui est génial dans l’œuvre de Nabokov comme dans le film de Kubrick : le jeu sur la frontière, sur la limite, entre l’acceptable et l’inacceptable. Rien dans le film de Kubrick ne permet d’accréditer la thèse selon laquelle Humbert Humbert abuse de Lolita ; on le voit au contraire harcelé par la cohorte des bien-pensants, la très petite-bourgeoise mère de Lolita (interprétée par Shelley Winters), un personnage trouble et inquiétant, polymorphe, d’abord une vedette idolâtrée par des provinciaux, Quilty, ensuite un psychiatre-psycho-machin-truc qui, en apparence, ne veut que donner des conseils, et qui en fait, « culpabilise » Humbert Humbert, lequel part en voiture à travers l’Amérique profonde et pudibonde, comme une métaphore d’une fuite en avant… et à la fin, Lolita choisit de se ranger avec un abruti de prolétaire, et Humbert Humbert continue de payer, avant d’aller régler son compte à Quilty (interprété par le génial Peter Sellers qui expérimentait là, avant Docteur Folamour (1964), la capacité à jouer plusieurs rôles, ce qui n’était pas nouveau : rappelons qu’Alec Guiness, dans Noblesse oblige (Kind Hearts and Coronets), sorti en 1949, interprétait huit rôles, dont celui d’une femme)… Mais à aucun moment du film, on ne le voit abuser de Lolita ; pas seulement parce que « ce n’est pas ce qui intéresse le réalisateur », mais parce que, derrière l’innocence et la poésie de l’enfance, qui font tant souffrir Humbert Humbert, Kubrick est surtout intéressé par le fait de déranger son spectateur, sans lui donner le confort des certitudes simples et rassurantes. Et si l’ « amour », platonique ou non, pour une adolescente mineure, était légitime ? « Vérité en deçà des Pyrénées erreur au-delà » (Pascal) : aujourd’hui, je dirais plutôt : vérité dans l’Antiquité romaine, erreur en Amérique et, par contagion, puisqu’aucune mode née outre-Atlantique ne saurait nous être épargnée, en Europe Occidentale. Je rappellerai seulement que le poète Martial avait un enfant qui ne lui servait pas qu’à porter ses manuscrits, et le Satyricon de Fellini (1969), nous montre deux amis qui se battent pour un giton. « Mais enfin, il y a des lois, quand même ! » Et bien, précisément, le rôle d’un artiste, d’un artiste de premier plan comme l’étaient l’écrivain Nabokov et le cinéaste Kubrick, c’est de jouer avec la limite, pour « interroger notre rapport à la norme », et aux lois, comme on dirait aujourd’hui. Ce n’est pas ce qui manque, les lanceurs d’alerte, au sein de cette grande armée d’interrogateurs de la norme qui s’en prennent à la bien-pensance contemporaine ; je blague à peine : je connais un provincial, Jean des Figues, qui irait bien casser la gueule à Gabriel Matzneff, si seulement il n’était pas si paresseux, et si seulement la Riviera du Ponant n’était pas si belle, entre Bordighera, les citronniers, les hôtels modianesques, les casinos, et les tableaux de Renoir (7)… Mais la légitimité des lois ? Est-il légitime de faire de la pédophilie un crime ou un délit ? Où sont-ils passés, ceux qui crachaient sur Robert Badinter et l’insultaient en lui rappelant ses origines juives, quand celui-ci militait activement contre la peine de mort, en défendant des criminels sexuels et des meurtriers d’enfants ? ont-ils vraiment disparu ? Et nos chers parlementaires, maintenant que la peine de mort est abolie, n’ont-ils pas des comptes à rendre à leurs électeurs, ne sont-ils pas saisis eux aussi par le démon électoraliste, à défaut d’être saisi par le démon de midi ? Le film de Kubrick, lui, ne tranche pas. Je serais tenté de dire que le roman de Nabokov lui, a une opinion, puisque le roman se présente comme la confession du pervers Humbert Humbert qui meurt d’une crise cardiaque avant son procès. Mais enfin, même s’il est question de passion amoureuse et même sexuelle dans le roman de Nabokov, même si le personnage de Humbert Humbert se présente comme « nympholepte », ou peut-être à cause de cela justement, j’ai toujours été tenté de voir dans la Lolita de Nabokov, par opposition à celle de Kubrick, une métaphore de la création littéraire : comme si elle dansait devant les yeux de son créateur à la manière d’une muse qui tourmente l’écrivain, autant qu’elle affole ce pauvre Humbert Humbert. Donc oui, à la face du monde éberlué, j’absous Humbert Humbert, que je déclare victime du talent de Nabokov qui a si bien joué avec l’ambiguïté, l’ambivalence entre la norme morale, la norme juridique, les fantasmes de H. H., ceux du grand public, parmi lesquels se recrutent ses lecteurs, et ses propres fantasmes, c’est-à-dire ceux d’un artiste en proie aux affres de la création… tout simplement parce que j’ai les mêmes problèmes (« j’ai les mêmes à la maison ! ») que Humbert Humbert et que Nabokov, en même temps que me font souffrir aussi bien les Lolita réelles, les nymphettes de chair et de sang, que les personnages littéraires, pour ne rien dire de mes pauvres créations… 

Je suis bien, moi. J’ai l’air fin, je vous jure. 

La Célimène du Misanthrope de Molière (1666) : rappelons que 666 est le nombre de la Bête, associée à Satan et à l’Antéchrist, et que s’il est mal vu, dans notre société puritaine et bien-pensante, d’être misogyne ou homophobe, on a encore le droit d’être « hexakosioihexekontahexaphobe », littéralement d’avoir peur du nombre 666, même si c’est un peu couillon. Je sens venir l’objection : on me dira qu’il y a un « 1 » devant : oui, bon, et alors ? Allez, je suis bon prince, et de bonne humeur aujourd’hui, je vous accorde que Célimène n’est pas une Bête, elle est juste un peu bête de ne pas suivre Alceste… il y en a qui la défendent ? très bien, alors elle est au moins incroyablement coquette. 

La Sonia de Crime et châtiment (1866), de Fiodor Dostoïevski ; non pas seulement parce que réduite à une condition misérable, elle a encore la force de racheter Raskolnikov après son crime, mais parce qu’elle incarne une IDÉE chère à Dostoïevski : pour l’écrivain, si le peuple russe a un destin messianique, c’est parce que sa tâche est d’assumer le péché d’autrui comme si c’était le sien propre (et là, je ne sais pas pourquoi, cela me fait penser au personnage d’Anna, dans Cris et chuchotements (1972) d’Ingmar Bergman). Cet esprit chrétien sera encore mieux illustré et développé dans l’Idiot (1869) et dans les Frères Karamazov (1880). 

Rodogune, parce que ça ne doit pas être facile tous les jours de s’appeler Rodogune. Accessoirement, je me souviens que la pièce Rodogune, princesse des Parthes (1644) de Pierre Corneille, est une des premières que j’ai vues seul à la Comédie-Française, et ça n’avait même pas le charme des premières fois : les premières fois au Français, c’étaient les comédies de Molière (« Agnès, tu nous délaisses / Ça fait longtemps qu’on n’les a pas vues… », je vous laisse finir parce que je suis un gentleman… Ah pardon, c’étaient les pièces de Molière que vous n’aviez pas vu depuis longtemps ? ; bon, alors montre-nous tes pièces… mais le 4e vers, comment ça finit, bande de petits canaillous plébéiens ?), et puis le Britannicus de Racine, c’est d’ailleurs là que j’ai compris que je ne serai jamais un classique : 

— Nous partîmes cinq cents, 

Mais comme un esprit fort, 

Je me retrouvai tout seul à l’aéroport…

— Ça n’a aucun rapport, Vivien. 


Mes compositeurs préférés : 

Je préfère Modest Moussorgski au Mont Chauve… ; 

… mais pour ce qui est de passer une nuit, je préfère encore la passer dans le refuge des Merveilles, m’apprêtant à partir à l’assaut des gravures rupestres du mont Bégo, plutôt que d’écouter de la musique sérielle, de la musique atonale, ou de la variété contemporaine « engagée » au service de la correction politique. 

En matière de musique de films, j’ai un biais chauvin pour Nino Rota, Ennio Morricone ou Nicola Piovani, mais je ne déteste pas le François de Roubaix des Grandes gueules, du Samouraï, du clan des Siciliens ou de la Scoumoune (ce qui est amusant, c’est que le titre italien de la Scoumoune, c’est Il clan degli marsigliesi, comme si les Italiens avaient voulu rendre la politesse aux Français).  

Rimski-Korsakov ? J’aime bien, parce que je suis un intellectuel snobinard, mais je préfère encore Colette Renard (« Ça, c’est d’ la musique ! ») ; je préfère Tchaïkovski au groupe des Cinq, parce que même si je ne déteste pas le cinq contre un, je n’apprécie pas beaucoup qu’on se mette à cinq contre un ; d’ailleurs, j’aime bien les Danses polovtsiennes de Borodine, c’est dire…


Mes peintres favoris : 

Pourquoi Nicolas de Staël s’est-il supprimé ? Pourquoi Mark Rothko en a-t-il fait de même ? Pourquoi Soulages, ça ne soulage personne ? Pourquoi la peinture contemporaine, ça me saoûle ? 

Que de questions sans réponse…

Peut-être parce que tout compte fait, je préfère la peinture figurative, de Corot à Sisley en passant par Camille Pissarro, que je préfère à la peinture abstraite de Kandinsky. Je préfère les Nymphéas ou les Cathédrales de Monet aux tableaux de Cézanne quand il s’éloigne de la Sainte-Victoire. 

J’aime autant et de manière égale le style « pompier » de Jean-Léon Gérôme, que je préfère au néoclassicisme de David, Ingres, Delacroix ou Géricault, et l’onirisme chromatique de Marc Chagall. Mais chez les « naïfs », je préfère Paul Klee qui s’est intéressé à l’art des « fous » et des « inadaptés » au douanier Rousseau, dont j’avais pourtant un poster dans ma chambre étant enfant, et à Niki de Saint-Phalle, que je trouve barbante. 

J’aime la « sainte Trinité », Marc Chagall, Henri Matisse et Raoul Dufy, parce que certains de leurs tableaux me parlent de Nice (8), alors que le bleu monochrome d’Yves Klein ne me dit rien du tout. Raoul Dufy a même peint l’île aux loups, à Nogent-sur-Marne. 

J’adore (j’adôôôre – car parfois je me fais l’effet d’être une précieuse ridicule) les préraphaélites anglais, qui me rappellent bien sûr Oscar Wilde et ses théories paradoxales sur l’art, mais à Dante Gabriel Rossetti, je préfère un seul tableau de Fredrick Leighton, Crenaia, la nymphe de la rivière Dargle, qui me sert de fond d’écran pour mon téléphone portable depuis des années. 

Chez les Italiens, si je connais vaguement les Macchiaioli toscans et Giovanni Boldini, si je suis évidemment écrasé par les révérences obligées envers Raphaël, Léonard de Vinci, et la Sixtine de Michel-Ange, j’apprécie surtout l’opposition académique entre les Florentins, maîtres du dessin et de la perspective, et les Vénitiens, au premier rang desquels on trouve la trilogie Tintoret, Titien et Véronèse, auxquels il faut ajouter les védutistes du XVIIIe siècle, Canaletto, Francesco Guardi ou Tiepolo, maîtres de la couleur, parce que c’est un bon moyen mnémotechnique. Mais comme je n’y connais pas grand’chose, j’aime surtout les petits maîtres, parce que comme l’écrit Jean Giono dans son Voyage en Italie de 1953, « J’aime par exemple les accords de bleu et de vert, comme on aime les choux-fleurs ou les asperges. Si, à point nommé, je trouve cet accord chez Tartempion, me voilà content. » C’est assez simple le bonheur, c’est simple comme un tableau d’Albert Marquet représentant la Seine, comme Dunoyer de Segonzac peignant la citadelle de Saint-Tropez, village que Paul Signac découvrit sur son voilier, avant de peindre des voiliers qui sont plus beaux que les yachts dernier cri ; si le futurisme est idéologiquement connoté, je m’en moque à perdre haleine quand je peux regarder Emeute dans la galerie (Rissa in galleria - 1910) d’Umberto Boccioni, que j’apprécie tout autant que le Quarto Stato (1901) de Pellizza da Volpedo…

Enfin, je ne peux m’empêcher d’être interpellé par la peinture « métaphysique » de Giorgio de Chirico, parce que je trouve que c’est un exploit que d’avoir su représenter la métaphysique. 


Mes héros dans la vie réelle : 

Les acteurs et les réalisateurs qui ont fait la grandeur du cinéma italien. 


Mes héroïnes dans l’histoire : 

Rosa Luxembourg. 

Et Anna Politkovskaïa. 


Mes noms favoris : 

Pistache (et non Pistachié). 

Badagou. 

Et Snaporaz. 


Ce que je déteste par-dessus tout : 

Ma paresse, ma léthargie, mon je-m’en-foutisme. 

Il y aurait bien d’autres choses, d’autres idées, d’autres comportements, d’autres attitudes et d’autres sentiments, mais il faut bien commencer par un début. 


Caractères historiques que je méprise le plus : 

Adolphe Thiers. 


Le fait militaire que j’admire le plus : 

Marcel Proust ayant répondu que c’était son propre service militaire, la blague est donc déjà prise ; mais je ne peux m’empêcher d’admirer la construction du pont sur la Bérézina par les soldats du Génie qui a permis aux autres de franchir le fleuve glacial, c’est-à-dire à 25 000 hommes de la Grande Armée de poursuivre la retraite de Russie. Même si je sais que la Bérézina est passée dans le langage courant comme un synonyme de défaite, d’échec cuisant, c’est la raison pour laquelle j’insiste et je précise : c’est la construction du pont sur la Bérézina par les soldats du Génie que j’admire, en raison du mélange de compétence dans la technicité et l’urgence, de courage dans le sacrifice qu’elle a impliqué. 

Cela me fait penser à la phrase que Winston Churchill prononça le 20 août 1940 à propos des pilotes de la Royal Air Force engagés dans la bataille d’Angleterre : « Never was so much owed by so many to so few » (« Jamais autant de gens n’ont dû autant à si peu »). 


La réforme que j’estime le plus : 

L’abolition de la peine de mort, que nous devons à Robert Badinter, et qui a permis à la France d’entrer dans le « club » des démocraties civilisées. En 1981. 

Et l’Italie, alors ? 

L’Italie avait abrogé la peine de mort par une loi de 1889. Ce qui nous oblige à nous intéresser à la différence entre « abolition » et « abrogation » : l’abolition se rapporte à un concept, comme la peine de mort ou l’esclavage, ou à des institutions, comme la monarchie ou la république, alors que l’abrogation concerne seulement un texte juridique : constitution, loi, décret, règlement. C’est ce qui a permis au régime mussolinien de rétablir la peine de mort pendant le « Ventennio fascista ». La dernière exécution eut cependant lieu le 4 mars 1947, et la Constitution italienne, entrée en vigueur en janvier 1948, a aboli la peine de mort pour les crimes civils et les crimes militaires en temps de paix. En 1994, cette abolition était étendue aux crimes militaires en temps de guerre. Si l’on se réfère à la dernière exécution capitale, qui eut lieu en France le 10 septembre 1977, il est possible d’affirmer que l’Italie a eu trente ans d’avance sur la France ; néanmoins, ce qui semble plus important, c’est que l’abolition de la peine de mort est une condition non négociable pour adhérer à l’Union européenne, et que les 46 membres du Conseil de l’Europe y ont renoncé, parce que l’abolition est un principe de cette organisation, qui est fondée sur des protocoles additionnels de la Convention Européenne des Droits de l’Homme. 

Moi, je considère que les États-Unis ne sont pas un pays civilisé. Et ce n’est pas seulement en raison de la présence de Trump, qui n’est qu’un épiphénomène, un symptôme, une conséquence, de ce manque de civilisation. Obama aussi a eu à faire face à la question de la peine de mort, et à celle de la vente des armes en libre accès. Et il n’a rien fait. Pas seulement par paresse et par fumisterie, encore que dans son cas, ça a beaucoup joué, mais parce qu’il s’est contenté de jouer au mec « cool ». Les Américains, dont les enfants ont été victimes d’individus isolés qui avaient pété les plombs au point de se livrer à des fusillades dans les écoles et sur des campus universitaires, ça leur suffit. Tant pis pour eux, ils prouvent simplement qu’en plus d’être obèses et amateurs de bière, de pancakes et de foot américains, ils ne sont pas civilisés. Sur ce point, je suis d’accord avec Nanni Moretti : « Così non va bene », cela ne me convient pas en l’état ; 

et avec Antonio Gramsci : « Odio gli indifferenti », je hais les indifférents. 


Le don de la nature que je voudrais avoir : 

La « sprezzatura ». 

Je ne l’ai pas, je ne l’ai jamais eue, je ne l’aurai jamais, n’en parlons plus. 


Comment j’aimerais mourir : 

Question difficile. Fut un temps, j’aurais volontiers caressé le rêve de sauver une jeune femme d’une maison en flammes, en allant là où même les pompiers n’auraient pas voulu aller, mais j’étais jeune alors, et plein d’illusions, enfin surtout sur moi-même. 

Ensuite, j’ai fumé la cigarette pendant trente ans, comme si, inconsciemment, j’avais cherché à mourir d’un cancer du poumon parce que je croyais que c’était politiquement incorrect. 

Aujourd’hui, j’ai bien peur de devoir mourir dans mon lit, comme un petit-bourgeois. La faute à mon incapacité à me procurer des sensations fortes par le biais d’activités qui font monter l’adrénaline et surtout, qui permettent de risquer sa peau, de « mettre sa vie en danger », à cause de ce satané vertige dans un premier temps, ensuite à force de calculer, de rationaliser, de toujours trop « penser », en pesant le pour et le contre (le niveau zéro de la pensée), ce qui fait de moi un intellectuel à la petite semaine. 

— « Inconsciemment », il est con ou quoi ? Il le voyait pas, le lien entre le tabac et le cancer du poumon ? 

— Ça a jamais été un phare de la pensée non plus. 

Il n’est pas donné à tout le monde de mourir à la manière de Benjamin Guggenheim dans le naufrage du Titanic, en tout cas dans la version qu’en donne James Cameron dans son film de 1997. 


État présent de mon esprit : 

J’ai envie d’étrangler tout le monde, faute de pouvoir me réserver la beauté du monde pour moi tout seul (un « état » de mon « esprit » qui n’est pas seulement « présent », mais récurrent, en fait). 


Fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence : 

Les miennes. 

Celles qui sont dues à mes rapports problématiques avec la technologie et les moyens modernes de communication, qui ne sont pas « à mon service », pas plus qu’ils ne sont au service de mes contemporains ou des autres usagers, qui ne se révoltent pas, soit parce qu’ils sont plus compétents que moi, et donc plus à l’aise avec ces technologies (les cons !), soit parce que ça leur permet de communiquer (les mêmes, mais au carré, voire au cube). Je ne le répéterai jamais assez : les nouvelles technologies et les moyens de communication (modernes, high-tech, 2.0 ou plus – ne biffez aucune des mentions, elles sont toutes inutiles) ne sont au service que de ceux qui les vendent, ce qui leur permet d’acheter (« à crédit et en stéréo ») des villas qui font baver les gueux, des voitures qui font envie aux petits-bourgeois (lesquels sont obligés d’acheter les mêmes, mais en modèle réduit chez Lego®, pour ne pas succomber au vice de l’envie, du ressentiment et de l’ennui : j’en ris encore), et de délocaliser leurs bénéfices dans les paradis fiscaux (il y en a encore qui croient que ceux qui déménagent en Irlande avaient un poster de Samuel Beckett et d’Oscar Wilde dans leur chambre quand ils étaient enfants, et quand on me dit que c’est pour le climat et les moutons qui paissent sur la lande, placides et repus en apparence, en réalité complètement fous dans leur tête, comme le Roi Lear de Shakespeare ou le chef du clan Ichimonji dans le film de Kurosawa (Ran – 1985), moi ça me fait penser à la blague des légionnaires et des chèvres en Corse, je ne sais pas si je me fais clairement comprendre – quant au Luxembourg, je dois être un des rares, sinon le seul, à me souvenir que Vic Nuremberg, triple buteur contre le Real Madrid le 4 février 1960, et Robby Langers étaient Luxembourgeois). 

Celles qui ont pour cause principale ma maladresse, qui n’est qu’un symptôme de mon inadaptation au monde qui m’entoure. Et tous ces capitalistes ultralibéraux, braves petits soldats du micronisme triomphant, tout comme les « faux cools » (oui, ce sont surtout des faux-culs, mais comme on ne peut pas toujours le leur dire en face, ni se fâcher avec tout le monde, il m’arrive moi aussi de m’installer en terrasse, avec mes lunettes de soleil, pour commander une bière sans faux col), petits génies de la nouvelle économie, qui n’ont de « baba cool » qu’une vague admiration pour les Rolling Stones et Pink Floyd, même s’ils ont oublié depuis longtemps, à supposer qu’ils l’aient jamais su, que Syd Barrett est resté scotché au plafond pendant les 38 dernières années de sa vie, ne font rien pour me faciliter la tâche, sans parler des fonctionnaires « doucement le matin, et pas trop vite l’après-midi » : je suis bien entouré, je vous jure. Sans parler de la femme de ménage qui porte le même prénom que la muse de Dante, non mais dans quel monde vit-on ? Dans quel monde est-ce que je vis, putain ? 

Et pour finir, mes propres fautes morales. Parce qu’avec l’âge, je supporte de plus en plus difficilement les fautes d’orthographe des autres. Ce n’est pas une question de tolérance (d’ailleurs, qui a dit « la tolérance, il y avait des maisons pour ça » ? hein, qui ?), c’est une question d’épiderme, de système nerveux, de boîte crânienne, je ne sais pas, moi. Je ne supporte pas les restaurateurs qui mettent à leur carte des huîtres « Utah Beach ». Je ne vous dirai pas « c’est comme… » parce que ça ne ressemble à rien de connu, sinon au tréfonds de la connerie humaine, ça nous rappelle que l’homme est un petit monsieur dressé sur ses ergots pour revendiquer le droit qui lui est constitutionnellement reconnu d’aller manger des huîtres qui portent le nom de la plage où ont été fauchés ceux qui lui ont permis de vivre dans un pays libre. Il y a de quoi se flinguer. Ou d’avoir le bourdon, un ineffable cafard : c’est ça, l’homme ? Peut-être vaut-il mieux en rire, mais jaune. Et en grinçant des dents, mâchoire serrée mais le cul breneux. 



Ma devise : 

« Vivre et laisser mourir. »


Ou pour le dire en chanson : 

Amour sacré de la branlette, 

Conduis, soutiens mon bras vengeur ! 

Liberté ! Liberté chérie, 

Combats avec ton défenseur ! (bis)

Sous nos drapeaux que la Victoire 

Accoure à tes mâles accents ! 

Que tes ennemis expirants

Voient ton triomphe et notre gloire ! 


A part ça, la musique qui marche au pas, comme le chantait Brassens, moi cela ne me regarde pas. 

(1) J. d’Ormesson, Histoire du Juif errant, Gallimard, 1991.

(2) Oscar Wilde : There are only two tragedies. One is not getting what one wants, and the other is getting it. The last is much the worst, the last is a real tragedy ! . . .Lady Windermere's Fan (1892)


(3) Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte (1852). 

(4)  2003, et 2004 pour la traduction française chez Christian Bourgois.

(5)  Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, 1831.

(6) La XXth Century Fox, telle que nous l’avons connue, avec son célèbre générique, amis cinéphiles, n’existe plus : c’est désormais et depuis 2019 une filiale de la « World Company » ; il est donc permis de parler de « XXIst Century Fox » pour désigner une actrice qui incarne la femme fatale du XXIe siècle… surtout quand cette actrice s’appelle Megan Fox. 

      Oh, amer destin, cruelle ironie ! N’ai-je donc tant vécu que pour cette infâmie ? 

(7)  Il y a peut-être une autre raison, et c’est d’ailleurs pour ça que je protège l’anonymat de cet « ami » (s’il lit ça, je peux faire une croix sur son amitié, encore que…) par le patronyme de Jean des Figues, qui est le titre d’un roman du régionaliste provençal Paul Arène, paru en 1884, telle qu’elle est exprimée dans un épisode des Bronzés : 

   — Je ne sais pas ce qui me retient de vous casser la gueule…

   — Le manque de courage, peut-être ? 

   — Ouais, ça doit être ça.

(8) De la même manière, j’ai beaucoup aimé un roman de Patrick Modiano, Dimanches d’août, Gallimard, 1986, parce que l’action était située sur les bords de la Marne, pas loin de Nogent/Marne, aussi bien qu’à Nice – pas forcément la Nice des cartes postales, d’ailleurs.

12-19 février 2026. 


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