Pastiche de Jacques Chirac, par Patrick Modiano. 

Pastiche de Jacques Chirac, par Patrick Modiano. 



Interprétation : le style particulier de Modiano, à la recherche d’une innocence perdue qui souligne a contrario l’irruption d’une culpabilité collective (non pas kafkaïenne : la culpabilité kafkaïenne est individuelle), est détourné pour donner une fausse grandeur à la tragédie d’un président-gaffeur, dont la faute, la dissolution de l’Assemblée, n’a rien de fantasmé, alors que la quête de l’innocence est, elle, parfaitement artificielle et hypocrite. 

Difficulté : l’auteur joue sur le contraste entre l’amnésie de l’anonyme qui, chez Modiano, a peur que des révélations sur son passé ne lui apprennent qu’il est un monstre d’une part, et d’autre part, l’amnésie « fabriquée », artificielle, chez un personnage célèbre auteur d’une énorme bévue. 




Ce dimanche de juillet, je me trouvais à Boulogne. Le week-end précédent, j’étais allé à Noisy-le-Grand. Que faisais-je à Boulogne ? Il y avait belle lurette qu’il n’était plus question de ne pas désespérer Billancourt. Non, il y avait autre chose. Je connais cette ville, même si je ne reconnais plus les lieux. Pourquoi le refrain « Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi… » est-il associé dans ma mémoire au parc de Saint-Cloud ? Et quand bien même cela aurait-il une signification, ce n’est pas dans l’étouffante chaleur du mois de juillet que je vais trouver des feuilles mortes. 

Je me souviens du 10 mai 1981. Jour à jamais gravé dans ma mémoire, jour béni des dieux, si tant est qu’ils soient progressistes. Ce jour-là, pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, le candidat de la gauche accédait à la magistrature suprême. 

Il était fini le temps où les nantis se moquaient ouvertement du peuple, en menant ostensiblement une existence dépravée et oisive, et en se payant sur la bête. Les nantis allaient voir ce qu’ils allaient voir. Les salauds, comme disait la grande figure morale qui n’avait pas hésité à se salir les mains pendant la période de conquête du pouvoir, allaient enfin connaître des jours plus rudes. 

D’ailleurs, Papa ne disait-il pas qu’il fallait que je poursuive des études pour apprendre comment tout ça fonctionnait ? Oui, il fallait que j’apprenne comment ça marche, afin que les classes laborieuses desquelles nous étions issus ne soient pas les éternels dindons de la farce. 

Alors j’ai étudié, convaincu de servir une cause juste, puisqu’il s’agissait d’œuvrer dans l’intérêt du plus grand nombre. J’en ai serré des mains, sans savoir à qui elles appartenaient. J’en ai avalé des couleuvres, j’en ai entendu des sarcasmes, mais j’ai fait front stoïquement. La cause que je servais me dépassait, et cette conviction m’a aidé à endurer les pires blessures d’amour-propre. Il fallait se taire et encaisser. Comment Jules Vallès avait-il fait ? Et Max Gallo, comment avait-il fait face à ce grand fat de Jean Lacouture ? Ils avaient encaissé et enduré. 

Oui, ma cause était la bonne. La preuve, c’est que malgré la réputation qui m’a toujours poursuivi, cette réputation complètement fausse et injustifiée d’arrogance, de pédantisme, d’orgueil et de vanité, je n’ai jamais prétendu détenir la vérité. Pourquoi une telle réputation, alors ? Oh, vous savez comment sont les gens : un malentendu est si vite et si mal interprété. Connaissant mieux que personne les faiblesses de la nature humaine, je me suis abstenu d’écouter les bêtises et les sornettes de mes contemporains et ils en ont conclu à de la distance et de la froideur ! Quelle injustice ! Moi qui voulais simplement leur éviter de se ridiculiser en racontant des bêtises ! Le peuple est si ingrat ! 

Aujourd’hui je suis seul à Boulogne. Personne ne m’accompagne. Ils ont enfin compris que c’est pour eux, pour leur bien, que je leur épargne ma compagnie parfois si éprouvante. Pourtant, les gens me regardent d’un drôle d’air. 

17 juillet 1999. 

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