Dialogue platonicien sur la nature de l’être, la justice de la divinité et l’immaturité de l’essence de l’homme.
Dialogue platonicien sur la nature de l’être, la justice de la divinité et l’immaturité de l’essence de l’homme.
ou
Quand l’appareil critique nuit gravement à la compréhension du texte et ne facilite guère sa lecture.
Qu’est-ce qu’un dialogue platonicien ?
Les dialogues platoniciens ne sont pas de simples dialogues ou échanges de vues tels qu’on peut les entendre au café du commerce ou entre deux professeurs à la Sorbonne, quand les micros sont éteints :
— Beau temps, n’est-il pas ?
— Je dirais même plus : nous avons de la chance, car il fait beau.
— Et sinon, comment va la petite famille ?
— La petite dernière fait ses dents, et le grand l’a dans l’os, il va falloir qu’il passe par la session de rattrapage en septembre.
— Bien, bien, bien.
Non. Les dialogues platoniciens ont des visées plus hautes, ils ont pour but de rehausser le niveau du débat et d’anoblir l’esprit humain. Ils mettent le plus souvent en scène Socrate qui, au moyen d’une forme d’interrogatoire déguisé, cherche à comprendre la conception morale de son interlocuteur.
Exemple, avec dans les rôles principaux deux personnages :
- Le commissaire Jocelyn Bourret, divisionnaire de la P.J. de Paris, au 36, quai des Orfèvres, moderne réincarnation de Socrate (1). Sa méthode favorite, qui concilie les avantages du raisonnement hypothético-déductif et ceux de la démarche inductive, est surtout influencée par la maïeutique (2), comme si sa mère était une sage-femme (3), alors que ce serait déjà pas mal si ce n’était pas une femme-singe, mais on avait dit qu’on ne s’en prenait pas aux membres de la famille, parce que c’est trop facile.
- Camille Pistachié est quant à lui une réincarnation de Protagoras, pour qui l’homme est la mesure de toutes choses, « de celles qui sont et de celles qui ne sont pas ». Il ne faut pas le confondre avec le Pausanias du Banquet de Platon qui, lui, ne dédaignait pas de caresser les petits enfants, chose qui paraîtrait inimaginable, pour ne pas dire inconcevable, aujourd’hui. En outre, il n’est pas mauvais de faire remarquer que, dans la Pastorale des santons de Provence, Pistachié n’est pas le ravi de la crèche que la Sainte Vierge se permet de réconforter en lui assurant qu’il est le plus indispensable des hommes avec sa capacité d’émerveillement qui rachète les péchés de ses contemporains. Ce ravi de la crèche, auquel nous donnerons le doux prénom de Camille, affectueux et bienveillant, sensible et d’une touchante humanité (cf. la chanson de Jean Yanne, Camille (4)), remplit donc une fonction primordiale dans la distribution des rôles, car cette faculté qu’il possède de s’étonner sans cesse, et sans jamais se fatiguer, des mystères de la Création, contribue à réenchanter le monde. Ce qui n’est pas rien.
Pistachié, lui est un filou légèrement fainéant, qui n’aurait rien contre le fait de gruger ses contemporains, si seulement sa paresse n’était pas le principal obstacle à la réalisation de ses projets.
Camille Pistachié est donc un personnage hybride entre ces deux caractères.
Acte unique.
Commissaire Jocelyn Bourret (engageant et pourtant légèrement soupçonneux) : Que faisiez-vous dans la nuit du 28 au 29 février ?
Camille Pistachié (alerte et dispos) : J’allumais des réverbères.
Trois torgnoles et quelques bastonnades plus tard.
Camille Pistachié (nettement moins alerte et plus du tout dispos) : Bon, ça va, j’étais en train de coller des affiches appelant à la destitution du président Micron, car je considère que ses actions, ses décisions et ses prises de parole récentes constituent un déni de démocratie.
Commissaire Jocelyn Bourret : ‘Seriez pas un peu subversif, par le plus grand des hasards ?
Camille Pistachié (ronronnant comme un chat qu’on aurait caressé sous le menton) : Rhôô, commissaire, qu’allez-vous chercher là ? Ne savez-vous donc pas que quand les beaux jours reviennent, et avec eux le joli temps des consultations électorales, je m’en vais voter, vaguement persuadé que cela sert à quelque chose, au lieu de me livrer à mon occupation favorite, qui consiste à me faire braiser des endives au jambon ?
Encore quelques bourre-pifs, histoire d’enseigner aux esprits délicats, en même temps que le sens de la vie, le nécessaire respect dû à la hiérarchie sociale, et par là-même aux dépositaires du monopole de la violence légitime, sans lesquels il n’est pas de civilisation possible, ce qui permet d’en venir plus rapidement à une conception plus saine et une appréciation plus juste des rapports interpersonnels, qui doivent être fondés, sinon sur la confiance réciproque, du moins sur le respect de la dignité humaine d’un côté, et de l’autre, sur la plus vile des obséquiosités.
Il est maintenant temps d’en venir au cœur du sujet, qui consiste à préciser les concepts, avant de définir ce dont on parle. Le commissaire Jocelyn Bourret demande alors à Camille Pistachié s’il croit que les hommes courageux sont hardis.
Camille Pistachié (hardiment et résolument, avec une sueur froide qui lui court le long de l’échine, car il a l’impression que cette question, par une insinuation à peine voilée, le met en cause personnellement) : Hardis et résolus.
Commissaire Jocelyn Bourret (que ces préliminaires ont rendu accort et jovial, limite familier, ce qui lui fait abandonner le vouvoiement au profit du tutoiement, qu’il considère unilatéralement comme plus convivial) : Te souviens-tu, Camille, de m’avoir déjà fait cette réponse ?
Camille Pistachié, qui ne se souvient de rien de ce genre, préfère en convenir, parce qu’il se souvient très bien des baffes qu’il vient de recevoir.
Commissaire Jocelyn Bourret : Eh bien, dis-nous quelles sont, selon toi, les choses que les hommes courageux affrontent ? Sont-ce les mêmes choses qu’affrontent les lâches ?
Camille Pistachié (qui s’en moque éperdument, ce qui laisse mal augurer de la poursuite du dialogue) : Non.
Commissaire Jocelyn Bourret : Ce sont donc des choses différentes ?
Camille Pistachié (qui se targue d’être un nihiliste alors qu’il ne peut s’empêcher d’être soucieux, malgré tout, de ne pas trop se contredire, c’est-à-dire d’afficher un principe de non-contradiction interne à son propre logos) : Oui.
Commissaire Jocelyn Bourret : Les lâches n’affrontent-ils pas des choses qui inspirent la confiance, et les courageux des choses qui inspirent la crainte ?
Camille Pistachié (préférant rester prudent) : C’est ce qu’on dit communément, commissaire.
Commissaire Jocelyn Bourret : C’est vrai ; mais ce n’est pas là ce que je te demande, ce que je te demande, c’est ton opinion à toi : quelles sont, selon toi, les choses que les hommes courageux affrontent ? affrontent-ils les choses qui inspirent la crainte, bien qu’ils les tiennent pour telles, ou celles qui ne l’inspirent pas ?
Camille Pistachié (qui essaie bien de couper court, car il a encore l’espoir de pouvoir aller jouer dans la cour) : Mais, ne vient-il pas d’être démontré dans ce que nous venons de dire qu’affronter ce qui inspire de la crainte était impossible ?
Commissaire Jocelyn Bourret : Cela est encore vrai, de sorte que, si la démonstration est juste, il n’y a personne qui affronte ce qu’il juge terrible, puisque nous avons vu qu’être inférieur à soi-même était ignorance.
Camille Pistachié ne peut faire autrement que d’en convenir, même s’il commence à nourrir un doute, et s’il ignore encore qu’il inaugure là une longue série de reniements successifs.
Commissaire Jocelyn Bourret : Mais alors c’est aux choses qui inspirent la confiance que tout le monde se porte, les braves comme les lâches, et il s’ensuit que les braves et les lâches se portent aux mêmes choses.
Camille Pistachié (ne résistant pas à l’opportunité qui lui est donnée de faire preuve d’obséquiosité, sans savoir qu’il va le regretter amèrement par la suite) : On voit pourtant tout le contraire, commissaire : les lâches et les braves se portent à des choses tout à fait différentes ; ainsi, sans aller plus loin, les uns veulent entrer dans la police, les autres ne le veulent pas.
Commissaire Jocelyn Bourret (buvant du petit lait) : Est-ce parce qu’entrer dans la police est une belle chose, ou une chose honteuse ?
Camille Pistachié (se maudissant de toute la force du peu de dignité qui lui reste) : Parce que c’est une belle chose.
Commissaire Jocelyn Bourret : Ne sommes-nous pas convenus précédemment que, si elle est belle, elle est bonne aussi ? Nous sommes convenus en effet que les belles actions sont toutes bonnes.
Camille Pistachié (mentant comme un arracheur de dent aristotélicien (5)) : C’est vrai, et je n’ai pas changé de sentiment.
Commissaire Jocelyn Bourret : Fort bien. Mais quels sont ceux qui, selon toi, refusent d’entrer dans la police, quoiqu’il s’agisse d’une chose belle et bonne ?
Camille Pistachié (qui connaît la réponse qui lui évitera des ennuis et qui, en conséquence, ne peut s’empêcher de se maudire intérieurement une deuxième fois, en se rappelant tous ceux qu’il a aimés, admirés, pour leur intelligence, leur finesse, leur antimilitarisme militant, qui considéraient bien évidemment le flic comme le pion et le pivot de tous les systèmes répressifs, autoritaires et grossiers – et en même temps qu’il ne peut s’empêcher de leur adresser une prière muette par laquelle il leur demande pardon, il se rappelle que le seul petit avantage que lui confère sa « culture », c’est le flux de conscience – assez handicapant dans la vie de tous les jours, il faut bien le reconnaître) : Les lâches.
Commissaire Jocelyn Bourret (jouissant de son avantage, sans que l’on puisse véritablement déterminer s’il en a conscience ou pas – en un mot, est-il un imbécile heureux, ou un abruti qui s’ignore ?): Mais, si elle est belle et bonne, n’est-elle pas agréable aussi ?
Camille Pistachié (qui essaie de remonter dans sa propre estime, en se jurant, mais un peu tard, qu’il va désormais arrêter de convenir, de consentir, d’opiner, d’approuver, etc… en croyant qu’il suffit d’ajouter des adverbes restrictifs, l’innocent) : C’est du moins une conséquence que nous avons admise.
Commissaire Jocelyn Bourret : Est-ce en connaissance de cause que les lâches refusent de se porter à ce qui est plus beau, meilleur et plus agréable ?
Camille Pistachié : Avouer cela, serait renverser les principes que nous avons reconnus plus haut.
Commissaire Jocelyn Bourret : Mais le brave ne se porte-t-il pas vers le plus beau, le meilleur et le plus agréable ?
Camille Pistachié (poursuivant dans la série, et il ne sait toujours pas où celle-ci va le mener) : Il faut en convenir.
Commissaire Jocelyn Bourret : N’est-il pas vrai en général que les braves n’ont pas de craintes honteuses, quand ils ont des craintes, ni de hardiesses honteuses, quand ils sont hardis ?
Camille Pistachié (bâillant, mais vu qu’il n’y a pas de corneille dans les environs, sa bouche ne bée pas ; enfin, c’est une façon de parler, d’ailleurs je précise que la locution exacte, telle que définie par l’Académie et Vaugelas, est : bayer aux corneilles. Il n’est d’ailleurs pas si anormal que ça, Camille Pistachié, il est comme tout le monde, c’est l’expression qui ne convient pas : il a un sourire niais et sa bouche bée d’aise en présence d’une jolie fille « mozzafiato », au galbe harmonieux et à la croupe rebondie, et non pas quand il voit des corneilles ; détraqué sexuel tant que vous voulez, mais il y a des limites à la zoophilie, quand même ! – là, en fait, il bâille, mais c’est juste parce qu’il s’ennuie) : C’est vrai.
Commissaire Jocelyn Bourret : Mais si elles ne sont pas honteuses, ne sont-elles pas belles ?
Camille Pistachié ne peut faire autrement que d’en convenir, une fois de plus. Défaite après défaite…
Commissaire Jocelyn Bourret : Et, si elles sont belles, elles sont bonnes ?
Camille Pistachié (méprisant ce qu’il considère comme des portes ouvertes que son interlocuteur ne cesse d’enfoncer) : Oui.
Commissaire Jocelyn Bourret : Donc et les lâches et les audacieux et les furieux ont au contraire des craintes honteuses et des hardiesses honteuses.
Mais quand donc Camille Pistachié arrêtera-t-il d’en convenir ? C’est lassant à la fin ! (6)
Commissaire Jocelyn Bourret : Mais, s’ils ont des hardiesses honteuses et mauvaises, quelle en peut être la cause, sinon le défaut de connaissances et l’ignorance ?
Camille Pistachié : C’est vrai.
Commissaire Jocelyn Bourret : Mais quoi ! ce qui fait que les lâches sont lâches, l’appelles-tu lâcheté ou courage ?
Camille Pistachié (qui en tient pour le caractère arbitraire de la relation entre le mot et la chose de Ferdinand de Saussure, contre la biunivocité du langage de Wittgenstein, mais qui se dit qu’il ne va quand même pas l’appeler machine à laver la vaisselle) : Moi, je l’appelle lâcheté.
Commissaire Jocelyn Bourret : N’est-ce point par l’ignorance des choses à craindre qu’ils nous ont paru lâches ?
Camille Pistachié (qui était en train de réciter sa gamme, sans omettre les thons et les demi-thons) : Si.
Commissaire Jocelyn Bourret : C’est donc à cause de cette ignorance qu’ils sont lâches ?
Camille Pistachié acquiesce, parce qu’il ne peut s’empêcher d’être d’accord, quoi qu’il en ait. Il n’avait pas bien suivi jusque-là, décrochant plus souvent qu’à son tour pour laisser vagabonder son esprit par les monts et par les vaux ( — Parlez-vous le veau ? / — Tu parles, Charles ! le Charles qui n’était pas le Téméraire mais un postérieur disait des Français qu’ils étaient tous des… / — Bêêê, je ne suis pas d’accord ! — … et qu’ils seraient tous mangés à la sauce… / — Bah, tant qu’elle n’est pas gribiche, elle nous ravigote. / — Eh, bien ! Vous en faites, une tête !), mais là, revenant à la réalité de ce dialogue qui le gonfle de manière hyperbolique, il doit reconnaître… mais non, ce commissaire Bourret… Il ne peut pas, il ne sait pas ; aurait-il par hasard des opinions personnelles, différentes de celles du manuel, et du courant dominant, celui de l’opinion publique, qu’il s’agit de flatter dans le sens du poil ? Enfin, c’était bien essayé quand même : nous savons, nous, et depuis Hamlet, que c’est la conscience qui fait de nous tous des lâches…
Commissaire Jocelyn Bourret : Mais ce qui fait qu’ils sont lâches, tu reconnais que c’est la lâcheté.
Camille Pistachié convient, et dans le même temps, un refrain depuis longtemps oublié se glisse dans son crâne pour n’en plus sortir, lui faisant comme une scie qui lui vrille la cervelle et dont il n’arrive plus à se débarrasser, le conduisant à chanter tout bas : « Convenir, convenir… (7)»
Commissaire Jocelyn Bourret : Ainsi l’ignorance des choses qui sont à craindre et des choses qui ne le sont pas serait la lâcheté ?
Camille Pistachié, au bord de l’apoplexie, fait signe que oui.
Commissaire Jocelyn Bourret : Mais le courage est le contraire de la lâcheté ?
Camille Pistachié : Sir, yes, Sir !
Commissaire Jocelyn Bourret (ignorant cette sortie un peu vive, comme si elle était naturelle aux jeunes gens qui ont un peu trop de références cinéphiliques et pas assez de culture littéraire, travaillés qu’ils sont par leurs hormones, pour mieux poursuivre sur sa lancée) : La science des choses à craindre et de celles qui ne le sont pas est donc le courage, qui est donc le contraire de l’ignorance de ces mêmes choses ?
Ici, Camille Pistachié ne veut plus répondre ni par geste ni par mot, ses doutes comme ses illusions se sont envolés, il est au 36e dessous, il n’a plus goût à rien.
Commissaire Jocelyn Bourret : Hé quoi ! Camille, tu ne réponds ni oui ni non à mes questions.
Camille Pistachié : Concluez vous-même.
Commissaire Jocelyn Bourret : Je n’ai plus qu’une question à te poser : crois-tu encore, comme tu le croyais d’abord, qu’il y a des hommes très ignorants qui cependant sont très braves ?
Camille Pistachié (qui tient enfin sa revanche, après avoir attendu si longtemps) : Vous vous obstinez, commissaire, ce me semble, à vouloir que ce soit moi qui réponde ; je vous ferai donc ce plaisir, sans pour autant vous donner satisfaction : non seulement je ne reconnaîtrai pas que les principes dont nous sommes convenus laissent à penser que cela soit impossible, mais j’irai encore plus loin, en vous affirmant que c’est même la majorité des cas. Pour être très brave, il faut et il suffit d’être très ignorant, et même très con.
Et, dans un premier temps, je ne vous donnerai qu’un seul exemple : la bravitude.
Il chantonne :
Que reste-t-il de ces beaux jours ?
Que reste-t-il de nos amours ?
Que reste-t-il de Ségolène (8)
Qui nous mentait à perdre haleine ?
Que reste-t-il de ces élections (9)?
Que reste-t-il de ce piège à cons (10)?
Une photo un peu jaunie…
Dans un deuxième temps, je reconnais bien volontiers que les insultes ne mènent à rien, sinon à crisper un peu tout le monde, donc pour élever légèrement le niveau du débat, je donnerai un autre exemple : ne dit-on pas du crétin du village (ou des Alpes…), avec un léger accent : « Il est bien brave, celui-là… »
Enfin, et ce sera mon troisième point, vous n’avez cessé, tout au long de ce dialogue, de me les briser menu, et ça tombe bien, ça tombe très bien même, parce que le menu, il n’y avait guère que ça à prendre au sérieux.
Sur ce, il sort. Exit l’immature.
(1) Une fois de plus, vous débarquez, mon vieux. Ça va bientôt faire dix ans que la police judiciaire parisienne a déménagé au « Bastion », du côté de la porte de Clichy. Faudrait arrêter de reluquer les minettes, et suivre d’un peu plus près l’actualité, si vous tenez à porter sur celle-ci un regard acerbe et désenchanté.
(2) Sur ce concept, qui a fait couler beaucoup d’encre, je renvoie aux divers ouvrages de vulgarisation philosophique (La philo pour les Nuls, ou Les sous-doués du dernier rang, par exemple) qui tendent à faire de Socrate le père de la philosophie, dans son versant occidental tout du moins. Mais dans cette hypothèse, je le demande sans ironie, à quoi pouvaient donc bien s’occuper les présocratiques ? Ils jouaient aux osselets ou ils peignaient la girafe ? Et même là, ce n’est pas très clair, car alors, comment se fait-il qu’il n’y ait pas trace de ce gracieux mammifère, qui joua un rôle si prépondérant pour l’histoire de l’évolution de la pensée humaine, dans les collections du Museum d’Histoire naturelle ? Pour ne pas céder aux sirènes du complotisme, sur l’air de « on nous cache tout, on nous dit rien », je propose de s’en référer au lumineux ouvrage du regretté – et non regrettable, à la différence de beaucoup de ses confrères - professeur de sémiologie appliquée qui sut si bien donner vie à Ubertin de Casale dans un autre de ses romans, je veux bien sûr parler du fameux Nom de la Rose, mais là on en était au « lumineux ouvrage » qui devait nous éclairer sur les rapports entre la girafe et les philosophes présocratiques, il s’agit donc de Kant et l’ornithorynque, un ouvrage traduit aux éditions Grasset en 1997, mais écrit par le plus fameux des Alessandrins, c’est-à-dire des habitants de la ville d’Alessandria dans le Piémont, berceau du Borsalino et traversée par le tumultueux Tanaro, et à votre place, je ne me moquerais pas trop, parce que malgré son pif rocambolesque, il a dans les éperons situés au niveau des chevilles un venin qui, même s’il n’est pas mortel, vous inflige une douleur si atroce et insoutenable que ça vous passera l’envie de rigoler pour un moment, croyez-moi… Oui, je parlais de l’ornithorynque, de qui d’autre ?
(3) Sur ce concept, pour le moins sensible, qui pourrait nous entraîner sur le terrain scabreux et néanmoins glissant de la polémique, je renvoie au film de Marco Ferreri, Le mari de la femme à barbe (L’Ape regina – 1963), avec Ugo Tognazzi et Annie Girardot, satire grinçante du « qualunquisme » ordinaire, narrant l’histoire de ce navrant personnage qui, ayant découvert qu’il pouvait exploiter la disgrâce physique d’une femme, en fait sa compagne pour mieux la transformer en bête de foire. Mais qui est monstrueux dans cette aventure, je vous le demande, qui ?
Moralement, je vous vois venir. N’empêche qu’une femme à barbe, hein… on y réfléchit à deux fois, quand même, non ? parce qu’après, c’est tous les jours que dieu fait, alors bon… Je vous le dis tout net et tant pis si je me fais des ennemies chez les féministes, arrive un âge où il faut assumer, je préfère quand elles s’épilent sous les aisselles, chacun ses goûts, tous les goûts sont dans la nature, il n’y a qu’à choisir et se servir… personnellement, je me souviens d’une naïade, que dis-je, une sirène, qui me massait les points sensibles du dos et du bas des reins, tandis qu’au loin, au large du lagon, passaient les paquebots de croisière qui emmenaient les classes moyennes vers des loisirs formatés de clubs de vacances… Ah, Narmina, Narmina ! Où es-tu, désormais ? Il n’est point de jour où, au clair de lune, je n’hulule ton nom dans l’espoir vain de te retrouver… Oui bon, le clair de lune en plein jour… Il s’agit d’une li-cen-ce po-é-ti-que, vu ? Diogène se promenait en plein jour une lampe allumée à la main, et personne ne lui cherchait noise ; il est vrai que lui cherchait plutôt un homme, ceci expliquant peut-être cela. Quand je vous disais que tous les goûts sont dans la nature…
(4) Paroles de Camille, de Jean Yanne :
J’ai connu des tas de filles,
Des tas de garçons aussi ;
Mais quand j’ai connu Camille,
Ah, quel trouble dans ma vie ;
Camille n’est pas très fille,
N’est pas très garçon non plus ;
Comment expliquer Camille
A ceux qui l’ont jamais vue ?
Camille est assez spécial (e)
Il ou elle, je ne sais plus,
Ressemble à une amygdale
Aux extrémités fourchues ;
Certains trouveraient atroce
Son corps, car un peu partout
Où il devrait y avoir des bosses,
Chez Camille, il y a des trous.
Comment décrire Camille,
Qu’a ni cul, ni seins, ni dos ?
On dirait une chenille
Ou un dessin de Picasso ;
C’est comme un intestin grêle
Avec une tête au milieu
Un gros triangle isocèle
Boursouflé, jaune et visqueux.
Chaque nuit, avec Camille,
Je m’envole vers les cieux ;
Je suffoque et m’écarquille,
Je plane, je suis heureux ;
C’est vraiment l’apothéose
Des voluptés de l’amour ;
Mais la meilleure des choses
Ne saurait durer toujours.
Quand le premier soleil brille,
Venant mettre un point final
A l’étrange cérémonial
De mon bonheur avec Camille ;
Quand le petit jour évince la nuit
De mon bonheur nuptial
Je prends Camille avec des pinces
Et la remets dans son bocal (x 2)
(5) Rappelons que c’est Aristote, dans son Organon (en vente à la Fnac, au rayon Vie pratique et développement personnel), qui est le premier à avoir formalisé le syllogisme et qui peut donc être considéré comme son père ou son inventeur, la marque n’ayant pas été déposée avant lui auprès du comptoir de l’Office Européen des Brevets (l’O.E.B.), situé au pied de l’Acropole, et auquel on accède par des escaliers assez glissants, je me dois de le préciser à l’attention des touristes, et plus particulièrement des mères qui ne seraient pas accompagnées de leur grand dadais de fils pour les conduire dans le noir.
Il existe plusieurs types de syllogismes :
1. Le syllogisme « beau comme l’Antique », si j’ose dire, c’est LE syllogisme idéal-typique, le mètre-étalon de tous les syllogismes, le père et la matrice de tous les autres :
Tous les hommes sont mortels (majeure), or Socrate est un homme (mineure), donc Socrate est mortellement ennuyeux (logique).
2. Tout aussi canonique, mais déjà un peu détourné, le fameux :
Socrate est un Grec, or tous les Grecs sont des arracheurs de dents, donc Socrate était en délicatesse avec l’ordre des dentistes, déjà qu’il pratiquait la maïeutique sans avoir de diplôme de sage-femme…
3. Mais je digresse, et par là je m’écarte de mon sujet, qui consiste à vous prendre par la main pour vous conduire dans le labyrinthe de la pensée sans vous égarer ni vous perdre, mais au contraire pour vous aider à vous y retrouver ; donc voici un syllogisme que je n’hésiterai pas à qualifier d’actualisé et de pragmatique :
Les prémisses sont toujours ennuyeuses, or les prémisses sont nécessaires et indispensables, donc tout ce qui indispensable est nécessairement ennuyeux.
Vous voyez bien que moi aussi, quand je veux, je peux être charitable et secourable.
(6) Hélas ! Une fois qu’on a mis le doigt dans l’engrenage… Je conseillerais à ceux qui voudraient se cultiver un peu de voir et de revoir Les Temps modernes (1936) de Charlie Chaplin, bien que de mon point de vue, ce soit le discours final du Dictateur (1940) qui constitue le plus vibrant, le plus émouvant, mais aussi le plus dérangeant – au sens où il nous dérange dans nos petites habitudes, nous empêchant de digérer à l’aise – des appels à la fraternité humaine. On galèje, on galèje, mais le ventre est toujours fécond…
Un ami de mes connaissances, que j’appellerai Gogeligo – ça n’a rien à voir avec les gogols, c’est un ami et il doit le rester, même s’il ne connaît pas Nicolaï Gogol ; d’ailleurs, il apprécie les opiacées pour se faire des infusions et s’endormir comme un enfant – un ami de mes connaissances, donc, me disait que je souffrais d’antisémitisme larvé et honteux, parce que je n’avais pas accès aux media pour y exposer mes opinions et mes points de vue sur l’actualité et le monde comme il va (mal). Voici un homme qui se trompe de colère. Pour le détromper – je ne chercherais pas à le tromper, même si je le pouvais, seule sa compagne ayant ce pouvoir, et même s’il m’arrive, à l’occasion, de lui chanter À l’ombre des maris de Georges Brassens (« Ne jetez pas la pierre / A la femme adultère / Je suis derrière… ») – pour le détromper, donc, apprenons-lui à reconnaître un bon juif d’un mauvais juif. C’est assez simple dans le fond : le bon juif n’a pas de doigts crochus, il ne mange pas les enfants, et s’il vous demande pardon, ce n’est pas parce qu’il croit que c’est Yom Kippour tous les jours, c’est juste qu’il vous fait poliment remarquer que vous êtes en train de lui marcher sur les pieds alors qu’il n’avait d’autre ambition, à l’origine et à l’instar de Billy Wilder ou de Woody Allen, que de vous faire rire… Après, ça s’est évidemment un peu compliqué avec toutes ces histoires de Proche-Orient, de Bar-mitsvah, de stéréotypes, de clichés et autres inventions que nous nous ingénions à créer pour ne pas nous comprendre tout en faisant semblant de ne chercher que ça. Pour ce qui est des media, et de mon absence manifeste dans les colonnes de vos journaux préférés à la page des éditoriaux, j’aurai bien une théorie, mais elle risque d’être farfelue, inutilement tortueuse et compliquée, aussi je préfère m’en tenir à ceci : j’écris comme un cochon, or chacun le sait, le cochon n’est pas casher… Ce qui ne m’a jamais empêché de goûter les profondes délices des plus beaux de mes jours en compagnie des films de Billy Wilder, de Woody Allen ou de Stanley Kubrick…
(7) Rappelons que le tube de l’idole des jeunes, Eddy Ha-une-idée (mais elle se sent bien seule), s’il affiche un respect formel et irréprochable de la prosodie et de la métrique, est bien plus que ça ; il vaut d’abord par l’enrichissement du vocabulaire de toute une classe d’âge – insisterons-nous jamais assez pour dire qu’un vocabulaire riche et varié permet aux idées et aux concepts de mieux s’exprimer, car « ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement / et les mots pour le dire arrivent aisément » – et qu’il atteint par ailleurs les sommets éthérés de la chanson à texte française, là où l’air est plus pur et la poésie plus délicate, dans des vers qui, tels que nous avons pu les reconstituer, ne sont pas sans évoquer les plus belles pages de la Pléiade, de Ronsard à Du Bellay, de Monluc du Chardin à Agrippa d’Aubigné :
Convenir, convenir
Je retrouve mes vingt ans
Convenir, convenir
C’est le plus beau des sentiments
Je sais que je vais partir
Quand je vois toutes ces fleurs
J’éprouve le besoin de revenir
Aux âges tendres de mes premiers bonheurs
Partir, revenir
Après avoir dansé tout l’été
Nous éprouvions le besoin d’aller brunir
Sur les plages de sable ensoleillées
Convenir, convenir
J’étais en ce temps-là le roi des blousons noirs
Je suis prêt à convenir
Que j’étais alors très beau à voir
C’est pourtant vrai que sans mentir
Sur tes petits seins de bakélite
Je sens bien que je vais jouir
Cela me soulagera la bite
Je conviens aisément
Que la chirurgie plastique
Dans ton cas, c’est bien navrant,
Est impuissante à te rendre esthétique
Convenir, convenir
Je me souviens de mes vingt ans
Convenir, convenir
C’est un sentiment bien épanouissant.
(8) Ambassadrice aux pingouins, elle n’a jamais perdu le nord, allez…
(9) Contre le VRP des talonnettes, vous vous souvenez ?
(10) Enfin, surtout pour ceux qui y ont cru de bonne foi, soit qu’ils n’avaient pas le choix, soit qu’ils ont voulu y croire, sans pour autant que ça les dédouane de leurs responsabilités par ailleurs.
