Le petit-bourgeois. 

Le petit-bourgeois. 

d’après Le Mort, de J.-L. Borges.




   Qu’un homme des faubourgs de Paris, qu’un malheureux m’as-tu-vu sans autre vertu que l’infatuation qu’inspire la crânerie, cherche à se faire un nom dans le grand monde et devienne un homme de lettres reconnu, voilà qui semble, a priori, impossible. 

   Je veux raconter à ceux qui sont de cet avis la destinée de James Zurlettoust, dont il ne reste sans doute aucun souvenir dans le Nogent des Italiens, et qui mourut d’un coup de poignard sur le pavé parisien. J’ignore les détails de son aventure, mais quand ils me seront révélés, je rectifierai et développerai ces pages. Pour l’instant, ce résumé peut être utile. 

   Le 21 juin 1999, le très petit-bourgeois James Zurlettoust fit son premier casse dans un minable supermarché de la proche banlieue parisienne avec des rêves de gloire pleins la tête (il eut été soldat s’il n’avait été poète), inspirés par des lectures désordonnées et mal assimilées, et vint apprendre au monde qu’après si peu d’années John Dillinger et Jacques Mesrine avaient enfin un successeur. Les coups étriqués – n’avait-il pas été qualifié d’individu « sec comme un coup de trique » quelques jours auparavant ? – dont la France fut témoin cet été-là assombrit un peuple légèrement boursouflé d’autosatisfaction ; depuis un an environ, les Français se prenaient pour les champions du monde de la baballe au fond des filets, et en concevaient une fierté que seule l’infatuation qu’inspire la crânerie au m’as-tu-vu des faubourgs peut égaler. Grâce à ce sportif succès, ils se voyaient à l’aube d’un renouveau devant lequel les nations de la planète s’inclineraient bientôt : c’était du moins ce que leur répétaient tous leurs journaux, media de la presse écrite et télévisions, chantres zélés de l’exception culturelle. 

   Au Moyen-Âge, c’est-à-dire à l’époque où les Français avaient fait preuve d’une si belle constance dans l’absence de succès sportifs qu’ils méritaient effectivement de voir leur pays qualifié d’exception culturelle, seuls des États comme le Bhoutan ou le Swaziland fondant d’autant plus la promotion de leur modèle de développement à l’étranger sur la richesse de leur patrimoine architectural qu’ils avaient gagné encore moins de trophées dans le domaine sportif, au Moyen-Âge donc, la France pouvait se targuer de définir son identité nationale par référence à la culture, et même à la Culture avec C majuscule, la culture classique, que défendait, mis à part les grands Juifs, de George Steiner à Vladimir Jankékévitch, de Stefan Zweig à Philip Roth en passant par Kafka, Sigmund Freud et les autres, un certain Marc Fumaroli, qui avait tenté de démontrer qu’on peut être un cuistre pontifiant sans être académicien, preuve qui lui avait été apportée par James Zurlettoust en personne. Depuis qu’ils étaient devenus des « champions du monde », la grande affaire des Français avait été d’ajouter au patrimoine mondial et musical de l’humanité, entre Beethoven et les chœurs de l’Armée Rouge, l’inénarrable « Et un, et deux, et trois – zérooooo ! », devant lequel les plus austères défenseurs de la laïcité, de l’idée républicaine, et de l’héritage malrucien, s’extasiaient comme devant le symbole de la France multiethnique, pluriraciale et tolérante. Il y avait loin de ces mœurs efféminées aux émotions viriles que suscita le minable casse de l’avenue du général Des Gaules. Bientôt surgirent des mœurs nouvelles et passionnées, de cette passion nihiliste qui avait fourni ses plus beaux sujets à l’industrie de l’ « entertainemente », car qui ne se souvient de Bonnie & Clyde, de Pat Garrett & Billy the Kid, de Giù la testa / Duck you, sucker !, du Père Noël est une ordure ?, et qui n’était pas près de s’éteindre tant le thème était lucratif. Un peuple tout entier s’aperçut, ce 21 juin 1999, que tout ce qu’il avait aimé jusque-là était souverainement difficile et parfois ennuyeux. L’organisation du forfait par un individu à la peau blanche et sans risque d’exclusion sociale marqua la chute des idées anciennes : les efforts qu’exigeaient le brassage social et un cosmopolitisme de bon aloi passèrent à la trappe, et jouer au malin devint à la mode ; l’on vit alors que pour se faire plaisir après des années de bons sentiments, il suffisait d’aimer l’idée européenne et de considérer que la défense de la patrie appartenait exclusivement à une armée de métier. On était plongé dans une nuit profonde par la continuation du despotisme de la pensée unique et du souvenir des grands hommes ; on renversa leurs statues, et tout-à-coup l’on se trouva inondé de lumière. Depuis une trentaine d’années, et à mesure que la vulgate soixante-huitarde et les nouveaux philosophes, d’autant plus nouveaux qu’ils étaient creux, s’installaient en France, les chrétiens démocrates et les pédagogues expliquaient aux enfants qu’apprendre à lire ou quelque chose d’un peu difficile était une peine fort inutile, et qu’en payant régulièrement ses impôts, en pratiquant l’amour libre, si possible en prenant des risques avec le sida, on était à peu près sûr d’être à la fois un honnête citoyen et un aventurier version fin du XXe siècle. Pour achever d’énerver ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur, on lui fit voir que le patriotisme était nécessairement d’extrême-droite, la défense des principes de 1789, une marotte d’intellectuel germanopratin, et la prétention universaliste, réactionnaire. 

   En 1999, l’armée des bien-pensants était composée de faquins multicolores, habillés de manière savamment négligée, lesquels gardaient la capitale en en partageant le territoire avec les « bandes-de-jeunes-exclus-des-banlieues-dont-l’avenir-était-bouché-et-sans-espoir-mais-enfin-ils vivaient-ça-plutôt-bien-et-sans-se-prendre-la-tête », au nom de la tolérance et du pluralisme culturel. La liberté des mœurs était extrême, et la passion light et politiquement correcte, proliférante ; d’ailleurs, outre le désagrément de devoir admettre que la pensée unique était somme toute ce qu’il y avait de plus raisonnable, sous peine de passer à peu de frais pour un rebelle sans cause ou un esprit faible, le bon peuple de France était encore soumis à certaines petites entraves technocratiques qui ne laissaient point d’être vexantes. Par exemple, le Secrétariat d’État à la Santé et aux Majuscules à Tous les Mots Qui Font Tellement Chic Sur Une Carte de Visite, dirigé par un ex-médecin du monde à qui on n’avait jamais demandé si sa grand-mère faisait du vélo, et qui, disait-on, ne prenait jamais une décision sans consulter son épouse, véritable pasionaria  hystérique et tellement omniprésente dans les media que ça gonflait un peu tout le monde, avait eu l’idée plutôt hétérodoxe de placer l’alcool et le tabac sur la même liste que les psychotropes. En conséquence, les fumeurs étaient ravalés au même rang que les drogués, ce qui satisfaisait pleinement la passion égalitaire de ces derniers, tandis que les négociants en vins et spiritueux en étaient réduits, eux, à affirmer que l’alcoolisme, en France, pouvait raisonnablement être imputé aux lacunes de l’Éducation nationale. En bref, on vivait dans le n’importe quoi le plus général, chacun s’en trouvait fort bien, soixante millions de sélectionneurs refaisaient le match, mais seule une poignée d’entre eux en tiraient des revenus substantiels qui leur permettaient de passer l’hiver au chaud et de payer la bonne aux fourneaux. 

   En juin 1999, quelques jours après le premier exploit de James Zurlettoust, un jeune artiste un peu flou politiquement et idéologiquement, prénommé Adolphe, et qui a fait son chemin depuis, entendant parler des exploits de l’équipe de France de baballe au fond des filets, dans un café cyberespace – alors à la mode –, prit une liste de sites internet facilement accessibles et, sur l’un d’entre eux choisi au hasard, composa un long poème à la gloire du meneur de jeu  de l’équipe, parce que celui-ci, tandis qu’un jeune enfant myopathe lui tirait le bas du maillot, au lieu de le prendre dans ses bras, de promettre un don exceptionnel comme ses revenus le lui permettaient, et de prononcer un de ces slogans impérissables, du genre : « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », ce qui lui eut paru du dernier ringard, décocha une formidable gifle à l’enfant tout en lui criant : « Ne me touche pas, espèce de mongolien disparate ! ». La chose nommée provocation gratuite et de mauvais goût n’était pas connue dans ce pays où même le goût douteux s’habillait des atours rassurants des bons sentiments dégoulinants et néanmoins sirupeux. Le poème diffusé par Adolphe sur internet parut un miracle descendu du ciel ; il fut repris par une maison de disque qui en fit le tube de l’été. 

   Le même jour, les journaux révélaient le montant du butin dérobé par James Zurlettoust lors de son deuxième braquage sans haine ni violence, et qui s’élevait à 5 millions de francs. Cette somme faisait de lui un incurable provincial, pour ne pas dire un irrémissible raté, auprès des vedettes du « chobizenesse » et du sport, mais en même temps, permit à James, qui avait toujours eu le nécessaire, de montrer qu’il ne lui manquait que le superflu. 

   La masse des petits sentiments qui fit irruption avec cet individu si peu recommandable fut telle que seuls quelques grands bourgeois fortunés s’aperçurent que tout foutait le camp. Ce bandit était sinistre ; jeune, il paraissait dix ans plus vieux que les hommes de son âge. Les professionnels de la subversion, comme les chanteurs de « gangsta-râpe-à-fromage » avaient habitué l’opinion publique à toutes sortes d’excès, comme le vieillissement artificiel ; par ce moyen, ils affirmaient un certain penchant pour l’autodérision malgré la très haute opinion qu’ils avaient d’eux-mêmes. On s’aperçut ainsi que James Zurlettoust se prenait, lui, très au sérieux, et que s’il ne riait pas, c’était parce que l’opinion qu’il se faisait de lui-même était, sinon désastreuse, du moins fluctuante et mal assurée.  

   Dans les banlieues, l’on voyait de jeunes avortons se donner des airs de mâles en s’habillant de noir, et les braves gens y perdaient leur latin, à supposer qu’ils l’ont eu un jour. Où étaient passés l’humour, l’ironie, le second degré ? Où commençait l’esprit de sérieux ? Le fait est que les marlous s’habillaient autrefois autant pour être dans le vent que pour ridiculiser la suffisance ; désormais, ils s’habillaient comme dans les films noirs de Tarentella Nipoletana, l’inoubliable réalisateur du Réservoir des chiens et de Jacquie la brune et autres monstres ordinaires pour se donner un genre sans rire. 

   La bêtise et le nihilisme triomphaient. Il n’y avait plus de valeurs. L’amour, aussi bien que le langage, était à réinventer. 



Juillet 1999

repris en février 2026. 

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