Que valent la peau d'un homme et l'avis d'une jeune femme ?

Que valent la peau d'un homme et l'avis d'une jeune femme ?






Ce jour-là, Eugène Snaporaz avait un livre et un cd à rendre à la bibliothèque. 

La veille, il avait écouté le cd, qui contenait les œuvres de la musique électronique de François de Roubaix, le compositeur de la musique du film Les Grandes gueules (1965), de Robert Enrico, avec Bourvil et Lino Ventura. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'avait pas été emballé : des titres comme Souvenirs cubistes, tours et détours autour de la tour Magne, les musiques pour le téléfilm Mort d'un guide, Comment ça va j'm'en fous, s'écoutaient sans déplaisir, mais sans plus. Ballet sans balais, derrière le jeu de mots, évoquait pour Eugène un roman de Céline, Ballets sans musique, sans personne, sans rien, paru en 1959, dont le titre nihiliste exprimait la rage de son auteur, mais aussi ce que pensait Antoine : même si la vie sans la musique serait probablement une erreur, nombre de compositions pouvaient être oubliées sans peine ni remords. François de Roubaix avait eu une vie courte, intense, ainsi qu’une passion pour la mer, qu'il partageait avec Eric Tabarly et Arnaud de Rosnay, une passion qui comme pour eux avait été la cause de sa disparition prématurée. Mais il laissait derrière lui quelques pépites, comme les musiques de film du Samouraï de Jean-Pierre Melville ou du Vieux fusil de Robert Enrico, ayant travaillé avec quelques-uns des réalisateurs de cette période faste pour le cinéma français, au tournant des années 1960 - 1970... Eugène Snaporaz lui savait gré de cette petite ritournelle, le thème des Grandes gueules, qui lui rappelait dans un premier temps les Vosges, la schlitte ou le schlittage, ainsi qu'une partie de ses racines. 

Mais c'est surtout le livre qui l'avait marqué, au point qu'il l'avait dévoré en quelques heures à peine, et lui avait procuré un intense plaisir de lecture. 

Pelle d'uomo (1), c'est le titre du roman graphique des auteurs Hubert et Zanzim écrit en italien, racontait l'histoire d'une jeune femme de l'aristocratie dans la Florence de la Renaissance, à l'époque de Laurent le Magnifique, et de Savonarole, qui inspire d'ailleurs le personnage du frère de la jeune femme. Celle-ci, prénommée Bianca, doit être mariée à un jeune homme qu'elle ne connaît pas, parce que les deux familles se sont entendues entre elles sans consulter les deux futurs époux. 

Accablée et contrariée par la perspective d'un mariage sans amour avec un homme qu'elle aurait préféré connaître avant de partager sa vie pour le restant de leurs jours, elle va consulter une vieille marraine qui vit retirée, à la campagne. Celle-ci comprend sa filleule et veut l'aider : elle lui révèle alors un secret, celui d'un déguisement en peau d'homme qui permet de changer d'identité pour mieux observer les mœurs du sexe opposé. 

C'est ainsi que, dans la peau du jeune et séduisant Lorenzo, Bianca approche de son futur mari pour apprendre à le connaître. Elle découvre alors que celui-ci... préfère les garçons. A peine remise du choc causé par cette révélation, elle se fait courtiser par lui, parce qu'elle lui plaît en tant que jeune homme. Elle se prend au jeu et découvre ainsi, plus que la tolérance, une autre vision du monde, une autre façon de voir les choses, qui l'ébranle bien plus qu'elle ne l'aurait imaginé, loin des clichés qui voudraient que la tolérance soit un réflexe naturel, une attitude qui va de soi et n'est pas sans poser des problèmes de conscience et des difficultés existentielles. La tolérance, non pas entendue comme une attitude minimale, "on tolère ce qu'on ne peut aimer", est en soi une aventure, qui non seulement implique des remises en cause déchirantes pour la jeune héroïne qui, bien qu'aimée par son époux, est profondément insatisfaite de n'être pas aimée pour elle-même mais pour le rôle qu'elle joue, mais également la découverte de l’altérité, chez les autres, et surtout en elle-même : elle découvre un autre Moi, des ressources qu’elle ne soupçonnait pas pour affronter l’adversité et qui contribuent à la rendre plus forte, car son expérience de la vie s’est enrichie. 

Bianca doit également faire face à l'intolérance et à la rigidité de son frère qui, en bon disciple de Savonarole, part en croisade contre les invertis, les homosexuels, les "déviants", qu'il accuse de miner les fondements de la société en déplaisant à dieu. Se faisant le porte-parole de la volonté divine, il n'apporte aucune solution qui ne lui agrée, se pose en rempart de la civilisation contre la décadence des mœurs, n'acceptant aucun compromis, s'en prenant à sa propre famille, à sa propre mère, comme s'il était un sauveur suprême qui prétend vouloir faire le Bien, mais surtout changer ses contemporains contre leur gré. 

Qui sortira vainqueur, ou plutôt qui sortira indemne, de cette aventure ? La jeune Bianca parviendra à infléchir son frère, à se faire aimer de son futur époux, comment s'y prendra-t-elle pour parvenir à la tranquillité de l'esprit et à s'accepter elle-même ? 

Ce livre est à mettre entre toutes les mains, car il n'offre pas seulement des bonheurs de lecture et des pistes de réflexion, il rappelle que la tolérance et le vivre-ensemble ne vont pas de soi, qu'ils sont un combat et une conquête de tous les jours...

Eugène Snaporaz, tout en écoutant la ritournelle des Grandes gueules, ce thème composé par François de Roubaix, se disait que si, à défaut de lire ce livre, qu’ils ne connaîtront probablement jamais, Poutine et Trump pouvaient être homosexuels et se mettre en couple l'un avec l'autre, la face du monde pourrait en être changée, et deviendrait peut-être un endroit plus sûr et moins anxiogène. 

Mais avec des "si" on pourrait mettre un grand nombre de villes en bouteilles, et un grand nombre d'hommes influents en boîte; c'est dans ce monde qu'il faut vivre, l'accepter tel qu'il est sans toutefois que tout soit acceptable. 



Vendredi 10 avril 2026.



Che cosa valgono la pelle di un uomo e l'opinione di una giovane donna ?





Quel giorno, Eugène Snaporaz doveva restituire in biblioteca un libro e un CD.

Il giorno prima aveva ascoltato il CD, che conteneva musica elettronica di François de Roubaix, compositore della colonna sonora del film Les Grandes Gueules (1965), diretto da Robert Enrico e interpretato da Bourvil e Lino Ventura. A dir poco, non ne era rimasto impressionato : brani come Souvenirs cubistes, Tours et détours autour de la tour Magne, la musica per il film televisivo Mort d'un guide e Comment ça va j'm'en fous erano piacevoli, ma niente di più. Il gioco di parole "Ballet sans balais" (Balletto senza scope) evocava per Eugène un romanzo di Céline, Ballets sans musique, sans personne, sans rien (Balletti senza musica, senza nessuno, senza niente), pubblicato nel 1959, il cui titolo nichilista esprimeva la rabbia dell'autore, ma anche ciò che pensava Antoine : anche se una vita senza musica sarebbe probabilmente un errore, molte composizioni potrebbero essere dimenticate senza alcun danno. François de Roubaix aveva vissuto una vita breve e intensa, con una passione per il mare che condivideva con Eric Tabarly e Arnaud de Rosnay, una passione che, come per loro, era stata la causa della sua disparizione prematura. Ma aveva lasciato in eredità alcuni gioielli, come le colonne sonore per Le Samouraï di Jean-Pierre Melville e Le Vieux Fusil di Robert Enrico, avendo lavorato con alcuni dei registi di quell'epoca d'oro del cinema francese, a cavallo tra gli anni '60 e '70... Eugène Snaporaz era grato per quella piccola melodia, il tema di Les Grandes Gueules, che gli ricordava in primo luogo i Vosgi, le discese in slitta e una parte delle sue radici.

Ma fu soprattutto il libro a colpirlo profondamente, al punto da divorarlo in poche ore, regalandogli un intenso piacere di lettura. 

Pelle d'uomo, titolo del romanzo grafico del duo Hubert e Zanzim scritto in italiano, narra la storia di una giovane aristocrata nella Firenze rinascimentale, all'epoca di Lorenzo il Magnifico e Savonarola, che ispirò d'altronde il personaggio del fratello dell'eroina. Bianca, una giovane donna, sta per sposare un uomo che non conosce, perché le due famiglie hanno stipulato un accordo senza consultare i futuri sposi. 

Sconvolta e turbata dalla prospettiva di un matrimonio senza amore con un uomo che avrebbe voluto conoscere prima di condividere la sua vita con lui, cerca aiuto da una vecchia madrina che vive isolata in campagna. La madrina comprende la sua figlioccia e vuole aiutarla : le rivela un segreto, un travestimento in uomo che permette di cambiare identità e di osservare meglio le usanze del sesso opposto. Così, travestita da Lorenzo, un giovane e attraente ragazzo, Bianca si avvicina al suo futuro marito per conoscerlo. Scopre poi che lui... preferisce i ragazzi. Ancora sotto shock, si lascia corteggiare perché lui la trova attraente nei panni di un giovane uomo. Lei sta al gioco e così scopre, più che semplice tolleranza, un'altra visione del mondo, un altro modo di vedere le cose, che la scuote molto più di quanto avrebbe potuto immaginare, che, ben lontano dai cliché che dipingono la tolleranza come un riflesso naturale, un atteggiamento scontato, inevitabilmente solleva dilemmi etici e difficoltà esistenziali. La tolleranza, non intesa come un atteggiamento minimo, "tolleriamo ciò che non possiamo amare", è di per sé un'avventura, che non solo comporta interrogativi strazianti per la giovane protagonista che, pur amata dal promesso sposo, è profondamente insoddisfatta di non essere amata per ciò che è ma per il ruolo che interpreta, ma anche dalla scoperta dell'alterità, negli altri e soprattutto in se stessa : scopre un altro Sé, risorse che non sospettava per affrontare le avversità e che contribuiscono a renderla più forte, perché la sua esperienza di vita si è arricchita. 

Bianca deve anche fare i conti con l'intolleranza e la rigidità del fratello che, da devoto seguace di Savonarola, intraprende una crociata contro gli omosessuali, "devianti", che accusa di minare le fondamenta della società dispiacendo a Dio. Autoproclamato portavoce della volontà divina, non offre soluzioni che non gli siano congeniali, ergendosi a baluardo della civiltà contro la decadenza morale, non accettando compromessi e attaccando la propria famiglia, la propria madre, come se fosse un salvatore supremo che afferma di voler fare il Bene, ma soprattutto di voler cambiare i suoi contemporanei contro la loro volontà.

Chi uscirà vincitore, o meglio, chi uscirà indenne da questa prova ? Riuscirà la giovane Bianca a convincere il fratello, a conquistare l'amore del suo futuro marito ? Come raggiungerà la pace interiore e l'accettazione di sé ?

Questo libro dovrebbe essere nelle mani di tutti, perché non solo offre piacere di lettura e spunti di riflessione, ma ci ricorda anche che la tolleranza e la convivenza non sono scontate, ma rappresentano una lotta e una conquista quotidiana...

Eugène Snaporaz, mentre ascoltava il tema della musica del film Les Grandes Gueules, composta da François de Roubaix, pensò che se, senza pur leggere questo libro, che non conesceranno probabilmente mai, Putin e Trump fossero gay e diventassero una coppia l'uno con l'altro, il mondo sarebbe un posto diverso, forse più sicuro, forse meno ansiogeno.

Ma con i "se" si potrebbero mettere tante città in bottiglia e prendere in giro tanti uomini influenti; questo è il mondo in cui dobbiamo vivere, accettandolo così com'è, anche se non tutto è accettabile. 



venerdì 10 aprile 2026. 


1) © 2020, éditions Glénat.

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