La nouvelle carte.

La nouvelle carte.

 

 

 

 

Eugène Snaporaz devait se rendre dans un pays étranger afin d’y passer plus que des vacances, en se consacrant à un voyage d’étude gastronomique et œnophile, sans occulter les richesses culturelles, artistiques et patrimoniales de la région qu’il avait l’intention de visiter. Il savourait déjà le plaisir qu’il aurait à se retrouver loin de Paris, des encombrements de la capitale, son trafic infernal, ses habitants stressés, mal embouchés, hautains et agressifs, ses grévistes du cerveau, ses cadres moyennement supérieurs, ses femelles décérébrées aimables comme des portes de prison, ses requins de « cost killers » et ses prédateurs, qu’ils fussent sexuels ou financiers. Il avait réservé son hôtel longtemps à l’avance ainsi que ses billets d’avion et, comme il entendait sillonner la région qu’il allait découvrir, ne pouvant se contenter de balades à vélo ou de marches à pied, il avait loué une voiture qui devait l’attendre à sa descente d’avion.

Problème : il s’était rendu compte quelques temps avant son départ que sa carte de paiement n’était pas adaptée, qu’elle n’était pas conforme aux attentes du loueur de voiture qui l’attendait, quelque part dans l’aéroport, pas forcément pour lui rendre service comme cela était prétendu et entendu comme normal, mais aussi et surtout pour réaliser des profits sur son dos de touriste insuffisamment attentif aux mentions en petits caractères que l’on devrait toujours lire sur les contrats commerciaux alors qu’on oublie bien souvent de le faire : sa carte bleue portait la mention « débit » alors que le loueur de voiture, pour réaliser une empreinte lui permettant de bloquer une caution sur le compte bancaire d’Eugène, exigerait une carte avec la mention « crédit » inscrite en toutes lettres au verso. Volontiers désinvolte, primesautier et indolent, Eugène avait tout de même remarqué qu’il y avait un petit détail qui n’allait pas et qui risquait de lui réserver de bien mauvaises surprises à sa descente d’avion, à supposer que celui-ci ne s’écrase pas en cours de route. Il avait donc de toute urgence contacté son conseiller financier pour lui demander s’il était possible de remplacer sa carte bleue classique, désuète même si elle lui rendait bien des services, par une carte moderne, avec tous les avantages, tous les privilèges, tous les services réservés aux « happy few » parce qu’elle portait la mention « crédit », tandis que sa bonne vieille carte ne portait que la mention « débit » (c’est à peine si Eugène ne s’attendait pas à ce qu’elle soit huée, raillée, moquée comme un symbole d’arrière-garde, passéiste et réactionnaire, sous prétexte qu’elle ne lui rendait de signalés services que dans son cher et vieux pays, et qu’à l’étranger, elle était dépassée, par la modernité galopante, chic et toc, qui fascine les gogos et flatte les « m’as-tu-vu-comme-je-les-ai-bien-descendues », ne donnant pas accès au « all inclusive » qui caractérise le mode de vie des élites mondialisées mais déconnectées des réalités du menu peuple).

Et son conseiller financier avait accepté ! Il avait tout de suite compris le problème d’Eugène, après l’avoir écouté, sommairement mais attentivement, et il lui avait tout de suite trouvé une solution en lui proposant un surclassement de sa carte, qui de modestement classique devenait « golden privilege with all you need except love which makes you look like an happy few (even if you are not) », en lui assurant que la nouvelle carte porterait la mention « crédit » comme Eugène le lui avait demandé. Puis le conseiller prit brièvement de ses nouvelles, parla du temps qui ne passe pas et qui s’assombrit, avec des nuages qui annoncent les orages à venir, il eut un large sourire plein de commisération quand Eugène lui parla de ses difficultés au quotidien, il hocha la tête en disant gravement : « Je comprends, je comprends parfaitement » quand Eugène lui fit part de ses appréhensions au sujet de l’assurance (il avait déjà souscrit une assurance au moment de la réservation de son véhicule de location, et il craignait que le surclassement de sa bonne vieille carte ne conduise à un double emploi, la nouvelle proposant une assurance sur des risques pour lesquels il était déjà assuré). Eugène, ce grand naïf, croyait que son conseiller était là pour l’aider dans la jungle impitoyable du monde moderne, et il ne se doutait pas que celui-ci se souciait comme d’une guigne de ses difficultés réelles, même si la manière dont il lui avait assuré, en hochant la tête et masquant à grand-peine qu’il avait quand même des choses plus urgentes à faire, qu’il le comprenait parfaitement, aurait dû lui mettre la puce à l’oreille et le convaincre qu’il ne comprenait rien du tout, pressé qu’il était de se débarrasser de lui.

Alors que la date du départ approchait et qu’Eugène commençait à ressentir quelques angoisses diffuses, impalpables et mal définies, il reçut par voie postale sa nouvelle carte qui, non seulement devait lui permettre de pouvoir récupérer les clés de sa voiture de location sans que le loueur n’ait d’objection, mais était également censée lui ouvrir les portes du monde fabuleux des nantis et des heureux du monde. Il ressentit un sentiment de joie et de soulagement, comme si la réception de ce courrier mettait fin à ses angoisses et lui assurait l’entrée dans un monde de béatitude parfaite et de bonheur sans nuages. Las ! En y regardant d’un peu plus près, il s’aperçut que la nouvelle carte coûtait non seulement plus cher, qu’elle offrait des services qui n’étaient pas meilleurs que l’ancienne, se contentant d’offrir une assurance qui faisait double emploi avec celle qu’Eugène avait souscrit au moment de la réservation de sa voiture de location, et surtout qu’elle ne portait pas la précieuse mention « crédit », si précieuse et si ardemment désirée par ce brave Eugène.

Ainsi, celui-ci devait se rendre à l’évidence : non seulement son conseiller s’était bien moqué de lui, bien plus préoccupé par ses propres vacances à La Baule, à Honfleur, à Gstaad, dans les Hamptons ou à Tombouctou qui approchaient, mais quand il descendrait d’avion, il devrait faire face à un loueur qui, s’il voulait vraiment récupérer les clés de son véhicule de location, l’obligerait à souscrire une nouvelle et fort coûteuse assurance maison, qui ferait triple emploi avec les deux qu’il avait déjà, et aurait surtout l’incomparable avantage de doubler le montant de la facture initiale !

Eugène, s’il ne voulait pas être dégoûté par son prochain et surtout par ces procédés de margoulins qui avaient pignon sur rue, devait bien en convenir : ces méthodes n’avaient d’autre objectif que de lui faire préférer le train… train régional, moyen de déplacement collectif et public, qui s’il ne lui garantissait pas l’indépendance dans la gestion du temps et l’autonomie des déplacements qu’offre la voiture, n’en était pas moins plus économique, plus ponctuel et plus sûr… quand il ne déraillait pas, bien évidemment.

Eugène jura mais un peu tard que le slogan de sa banque, la Banque Cordiale, ne pouvait être que :

« À nous de vous faire préférer l’évasion fiscale. »

 

Bonnes vacances, Eugène !

 

 

 

 

 

Mercredi 7 octobre 2026.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Traduction en italien :

 

La nuova carta.

 

Eugène Snaporaz doveva recarsi in un paese straniero per trascorrervi qualcosa di più di una semplice vacanza, dedicandosi a un viaggio di studio enogastronomico, senza per questo trascurare le ricchezze culturali, artistiche e il patrimonio della regione che intendeva visitare. Pregustava già il piacere di ritrovarsi lontano da Parigi : dal caos della capitale, dal suo traffico infernale, dai suoi abitanti stressati, sgarbati, altezzosi e aggressivi, dai suoi scioperanti mentali, dai suoi dirigenti mediamenti superiori, dalle sue femmine prive di cervello e cordiali quanto una porta di prigione, dai suoi squali – i cosiddetti «cost killer» – e dai suoi predatori, siano essi sessuali o finanziari. Aveva prenotato l’albergo e i biglietti aerei con largo anticipo e, poiché intendeva girare in lungo e in largo la regione che stava per scoprire – non potendo accontentarsi di semplici passeggiate a piedi o in bicicletta –, aveva noleggiato un’auto che lo avrebbe atteso al momento dello sbarco.

Problema : poco prima della partenza, si era reso conto che la sua carta di pagamento non era idonea, ovvero non rispondeva ai requisiti richiesti dalla società di autonoleggio. Quest’ultima lo attendeva da qualche parte nell’aeroporto, non tanto per offrirgli un servizio – come si vorrebbe far credere e come comunemente si dà per scontato –, quanto piuttosto per trarre profitto alle spalle di un turista poco attento a quelle clausole in caratteri minuscoli che, nei contratti commerciali, bisognerebbe sempre leggere, ma che fin troppo spesso si finisce per ignorare. Sulla sua carta appariva infatti la dicitura « debito », mentre la società di autonoleggio – per poter effettuare un’operazione di blocco cauzionale sul suo conto bancario – richiedeva una carta che riportasse, sul retro, la dicitura « credito ». Di natura disinvolta, estrosa e indolente, Eugène si era comunque accorto di un piccolo particolare che non andava e che rischiava di riservargli brutte sorprese al momento dello sbarco – sempre ammesso che l’aereo non precipitasse durante il tragitto. Aveva dunque contattato d’urgenza il suo consulente finanziario per chiedergli se fosse possibile sostituire la sua classica carta di pagamento – ormai superata, per quanto ancora utile – con una carta moderna, dotata di tutti i vantaggi, i privilegi e i servizi riservati agli « happy few ». Il motivo ? La nuova carta dovrebbe recatare la dicitura « credito », laddove la sua vecchia e fidata tessera riportava solo « debito » (Eugène quasi si aspettava che quest’ultima venisse fischiata, derisa e schernita come un simbolo di arretratezza, di un passato superato e reazionario; il tutto perché, pur rendendogli ottimi servigi nel suo caro vecchio Paese, all’estero risultava ormai obsoleta di fronte a quella modernità galoppante – tanto chic quanto fasulla – che affascina gli ingenui e lusinga i vanitosi, ma che non offre l’accesso a quel pacchetto « all inclusive » tipico dello stile di vita delle élite globalizzate, eppure così distaccate dalla realtà della gente comune).

E il consulente finanziario aveva accettato ! Dopo aver ascoltato – in modo sintetico ma attento – il problema di Eugène, aveva subito individuato una soluzione, proponendogli un « upgrade » della carta : da modesta tessera classica, questa si trasformava in una « golden privilege with all you need except love, which makes you look like an happy few (even if you are not) », garantendogli che, come richiesto, avrebbe riportato la dicitura « credito ». Poi il consulente si informò brevemente su come andassero le cose, parlò del tempo che non passa e che si fa cupo, con nuvole che annunciano temporali in arrivo; accennò un ampio sorriso, intriso di commiserazione, quando Eugène gli parlò delle sue difficoltà quotidiane; e annuì dicendo con tono grave : « Capisco, capisco perfettamente », quando Eugène gli espresse i propri timori riguardo all’assicurazione (aveva già stipulato una copertura al momento della prenotazione dell’auto a noleggio e temeva che l’ « upgrade » della sua vecchia carta di credito potesse creare una sovrapposizione, dato che la nuova carta offriva una protezione per rischi per i quali era già assicurato).

Eugène, nella sua grande ingenuità, credeva che il consulente fosse lì per aiutarlo a orientarsi nella giungla spietata del mondo moderno; non sospettava affatto che a quell’uomo importasse ben poco delle sue reali difficoltà. Eppure, il modo in cui gli aveva assicurato – annuendo e celando a stento l’impazienza per questioni ben più urgenti – di comprendere perfettamente la situazione, avrebbe dovuto metterlo in allarme e convincerlo che, in realtà, non capiva un bel nulla, tanto era ansioso di sbarazzarsi di lui.

Mentre la data della partenza si avvicinava ed Eugène iniziava ad avvertire un’ansia diffusa, impalpabile e mal definita, ricevette per posta la sua nuova carta. Questa non solo gli avrebbe dovuto consentire di ritirare le chiavi dell’auto a noleggio senza obiezioni da parte della compagnia, ma avrebbe dovuto anche spalancargli le porte del favoloso mondo dei ricchi e dei fortunati. Provò un senso di gioia e sollievo, come se il ricevimento di quel plico ponesse fine alle sue angosce, garantendogli l’ingresso in un mondo di beatitudine perfetta e felicità senza ombre.

Ahimè ! Osservandola più da vicino, si accorse che la nuova carta non solo costava di più, ma offriva servizi tutt’altro che migliori rispetto alla precedente : si limitava infatti a proporre un’assicurazione che faceva doppione con quella già sottoscritta da Eugène al momento della prenotazione dell’auto. E, cosa ancora più grave, sulla carta mancava la preziosa dicitura « credito », tanto ambita e ardentemente desiderata dal povero Eugène.

Non gli restò che prendere atto della realtà : il suo consulente si era preso gioco di lui – troppo concentrato sulle proprie imminenti vacanze a La Baule, Honfleur, Gstaad, negli Hamptons o a Timbuctù – e, una volta sceso dall’aereo, Eugène si  troverebbe di fronte a un autonoleggiatore che, per consegnargli le chiavi del veicolo, lo costrerebbe a stipulare un’ulteriore e assai costosa polizza assicurativa. Questa costituirebbe un triplo doppione rispetto alle due già sottoscritte e, soprattutto, avrebbe l’« incomparabile » vantaggio di raddoppiare l’importo del conto iniziale ! Eugène, se non voleva finire per provare disgusto verso il prossimo – e soprattutto verso certi comportamenti da farabutti, per giunta sfacciatamente alla luce del sole – doveva pur ammetterlo : quei metodi non avevano altro scopo se non quello di spingerlo a preferire il treno… il treno regionale, un mezzo di trasporto pubblico e collettivo che, pur non garantendo l’indipendenza nella gestione del tempo e l’autonomia negli spostamenti offerte dall’automobile, risultava comunque più economico, più puntuale e più sicuro… sempre che non deragliasse, s’intende.

Eugène giurò – seppur un po’ tardi – che lo slogan della sua banca, la Banque Cordiale, non poteva che essere :

« Sta a noi farvi preferire l’evasione fiscale. »

 

Buone vacanze, Eugène !

 

 

Mercoledì 7 ottobre 2026.

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