Où la poésie permet de relier Keats à Shakespeare. 

Où la poésie permet de relier Keats à Shakespeare. 


Où est le poète ? Montrez-le ! montrez-le...


Où est le poète ? Montrez-le ! montrez-le, 

Vous, les neuf Muses ! que je puisse le reconnaître. 

C'est l'homme qui en face d'un homme

Est toujours un égal, fût-il un roi, 

Qu'il soit le plus pauvre de la tribu des mendiants

Ou n'importe quelle autres chose étonnante

Que puisse être un homme entre un singe et Platon; 

C'est l'homme qui, devant un oiseau, 

Roitelet ou aigle, trouve le chemin 

De tous ses instincts; il a entendu

Le rugissement du lion, et peut dire

Ce qu'exprime sa gorge rugueuse, 

Et pour lui le hurlement du tigre

A une signification et frappe

Son oreille comme une langue maternelle.


John Keats, Poèmes et poésies, Poésie/Gallimard, 1996. 


Traduction : 

Where is the poet ? Show him ! Show him...


Where is the poet ? Show him ! Show him,

You, the Nine Muses ! That I may recognize him.

He is the man who, facing another man,

Is always an equal, be he a king,

Whether he is the poorest of the beggar tribe,

Or any other astonishing thing

That a man can be between a monkey and Plato;

He is the man who, in front of a bird,

Wren (1) or eagle, finds the way

To all his instincts; he has heard

The roar of the lion, and can say

What its rough throat expresses,

And for him the howl of the tiger

Has meaning and strikes

His ear like a mother tongue.


Échange entre Juliette et Romeo

dans la scène 5 de l’acte III de la tragédie éponyme de Shakespeare (1597).



Juliet. — Wilt thou be gone ? it is not yet near day :

It was the nightingale, and not the lark,

That pierced the fearful hollow of thine ear;

Nightly she sings on yon pomegranate-tree :

Believe me, love, it was the nightingale.

Romeo. — It was the lark, the herald of the morn,

No nightingale: look, love, what envious streaks

Do lace the severing clouds in yonder east :

Night's candles are burnt out, and jocund day

Stands tiptoe on the misty mountain tops.

I must be gone and live, or stay and die.

Juliet. — Yon light is not day-light, I know it, I :

It is some meteor that the sun exhales,

To be to thee this night a torch-bearer,

And light thee on thy way to Mantua:

Therefore stay yet; thou need'st not to be gone.

Romeo. — Let me be ta'en, let me be put to death;

I am content, so thou wilt have it so.

I'll say yon grey is not the morning's eye,

'Tis but the pale reflex of Cynthia's brow;

Nor that is not the lark, whose notes do beat

The vaulty heaven so high above our heads:

I have more care to stay than will to go:

Come, death, and welcome ! Juliet wills it so.

How is't, my soul ? let's talk; it is not day.

Juliet. — It is, it is : hie hence, be gone, away !

It is the lark that sings so out of tune,

Straining harsh discords and unpleasing sharps.

Some say the lark makes sweet division;

This doth not so, for she divideth us:

Some say the lark and loathed toad change eyes,

O, now I would they had changed voices too !

Since arm from arm that voice doth us affray,

Hunting thee hence with hunt's-up to the day,

O, now be gone; more light and light it grows.

Romeo. — More light and light; more dark and dark our woes !


Traduction

Juliette. — Veux-tu partir ? Le jour n'est pas encore levé :

C'était le rossignol, et non l'alouette,

Qui a percé le creux de ton oreille ;

Chaque nuit, elle chante sur ce grenadier :

Crois-moi, mon amour, c'était le rossignol.

Roméo. — C'était l'alouette, messagère de l'aurore,

Non le rossignol : regarde, mon amour, comme des traînées envieuses

Tracent les nuages ​​qui s'éclaircissent là-haut à l'est :

Les chandelles de la nuit sont éteintes, et le jour joyeux

Se tient sur la pointe des pieds au sommet des montagnes brumeuses.

Je dois partir et vivre, ou rester et mourir.

Juliette. — Cette lumière n'est pas celle du jour, je le sais :

C'est une météorite que le soleil exhale,

Pour être pour toi, cette nuit, un porteur de flambeau,

Et t'éclairer sur le chemin de Mantoue :

Reste donc encore ; tu n'as pas besoin de partir.

Roméo. — Qu'on me prenne, qu'on me mette à mort ;

Je suis content, qu'il en soit ainsi.

Je dirai que ce gris n'est pas l'œil du matin,

C'est juste le pâle reflet du front de Cynthia (2) ;

Ce n'est pas non plus l'alouette, dont les chants résonnent

Dans la voûte céleste, si haut au-dessus de nos têtes :

J'ai plus envie de rester que de partir : 

Viens, mort, et bienvenue ! Juliette le veut ainsi.

Comment vas-tu, mon âme ? Parlons ; il ne fait pas encore jour.

Juliette. — C'est ça, c'est ça : va-t'en, disparais !

C'est l'alouette qui chante si faux,

Prononçant des dissonances stridentes et des aigus déplaisants.

Certains disent que l'alouette apporte une douce division ;

Il n'en est rien, car elle nous divise :

Certains disent que l'alouette et le crapaud détesté échangent leurs yeux,

Ah ! si seulement ils avaient échangé leurs voix aussi !

Puisque cette voix nous combat bras contre bras,

Te chassant d'ici avec ses cris jusqu'au jour,

Ah ! disparais ; la lumière grandit, elle grandit encore.

Roméo. — Plus de lumière, plus de lumière ; plus nos malheurs s'assombrissent !

(1) En anglais, « roitelet » peut être traduit par « wren », et « rossignol » par « nightingale ». 

Christopher Wren (1632-1723), fut un architecte important pour la ville de Londres, qu’il contribua à reconstruire après le grand incendie de 1666. On lui doit surtout la cathédrale Saint Paul. Il joua le même rôle que Filippo Juvarra à Turin (architecte à qui l’on doit la basilique de Superga, sur la colline où eut lieu la catastrophe aérienne qui fut fatale à l’équipe du Grande Torino, en 1949, la façade du palais Madame sur la piazza Castello, ou le pavillon de chasse de Stupinigi, entre autres ; mais il n’est pas l’architecte de la Gran Madre di Dio, sur l’autre rive du Pô par rapport à la piazza Vittorio Veneto), ou le binôme Borromini – le Bernin à Rome. Il est à noter que l’architecte qui a donné son identité baroque à la ville de Lecce, dans les Pouilles, s’appelait Giuseppe Zingalo (1620-1710). Il y en eut bien d’autres, mais il fut l’un des premiers et le plus connu. 

Florence Nightingale (1820-1910), surtout connue pour son rôle dans l’institutionnalisation de la profession d’infirmière, a surtout eu la chance de devoir son prénom à la ville dans laquelle elle est née. 

Beaucoup plus intéressant est le débat entre Romeo et Juliette à l’acte 5 de l’acte III de la tragédie de Shakespeare (1597). Il s’agit de savoir si c’est le rossignol ou l’alouette qui a chanté ; au début de la scène, Juliette soutient que c’était le rossignol, qui chante à la fin de la nuit, tandis que l’alouette, entendue par Romeo, chante après le lever du soleil. Juliette souhaite que Romeo reste encore un peu, tandis que Romeo craint pour sa vie. Puis, il se rend aux arguments de Juliette tandis que celle-ci s’inquiète pour lui et le presse de partir pour Mantoue. 

(2)  Artémis.


Mardi 24 février 2026. 

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