En rangeant mes cd de jazz…
En rangeant mes cd de jazz…
… j’ai la nostalgie du crépitement des disques vinyles.
Personnellement, je ne comprends toujours pas le sens de mes actions, ou alors après coup. Par cette belle journée d’automne ensoleillée, j’ai retrouvé ma collection d’albums de jazz et en entamant leur recension pour y mettre un peu d’ordre, je m’aperçois que je cherche à retrouver ma jeunesse mais surtout, que je voudrais rendre hommage à ceux qui participèrent à la définition de la modernité esthétique au XXe siècle. Il n’y a pas seulement les cinéastes, les peintres et les écrivains, même si Clint Eastwood avait réalisé la biographie de Charlie Parker dans Bird (1988) et que les meilleurs films de Woody Allen ne sont pas seulement des déclarations d’amour à Tchekhov, Bergman, à Manhattan et aux femmes, mais aussi… au jazz. Il y a donc aussi les jazzmen, ces artistes de l’improvisation musicale.
Commençons par les femmes : parmi elles, je préfère Sarah Vaughan et son album Swingin’ Easy ou Aretha Franklin (« Right Now »), à Ella Fitzgerald, beaucoup trop conventionnelle à mon goût. Je me souviens surtout d’avoir été troublé par Diana Krall, qui interprète la chanson Bye bye Blackbird dans le film Public Enemies (2009), et particulièrement ému par son troisième album, All For You : A Dedication to the Nat King Cole Trio (1996).
C’était l’époque où je découvrais le jazz au Hot Brass de Paris, une « boîte » située dans le parc de La Villette qui a fermé à la fin des années 1990, et qui n’avait pas l’élégance feutrée du Duc des Lombards, situé dans le Ier arrondissement à Paris, ou du Village Vanguard de New York. Pas besoin de faire un dessin : il y a les endroits où ça se passe et la banlieue, les « insiders » et les « outsiders ». Chateaubriand de banlieue et Saint-Simon de ma famille, c’est à Aix, dans les années 1990, tandis qu’ils n’étaient pas nombreux ceux qui, en France, essayaient comme MC Solaar de créer un rap progressiste, et que j’étudiais les matières rébarbatives du droit public et de l’économie politique, que je devais découvrir avec enthousiasme John Coltrane et son sax ténor, lui qui avait débuté avec un alto comme moi, Duke Ellington, le « Duke » au piano (The Far East Suite est une pure merveille), ou Pharoah Sanders qui, au tournant des années 1970, a particulièrement bien senti son époque, entre le Flower Power et la tentation des paradis artificiels, avec des albums comme Tauhid (1966), Karma (1969), ou Black Unity (1971).
J’avais déjà un faible pour Miles Davis, à la carrière aussi longue qu’inégale. À l’instar de Sonny Rollins, qui composa la musique du film Alfie (1966), lui aussi avait travaillé pour le cinéma : c’était pour le film Ascenseur pour l’échafaud (1958) de Louis Malle, et la bande-son qu’il créa n’est pas pour rien dans l’atmosphère d’angoisse élégante de ce triller psychologique. De Miles Davis, le meilleur, c’est Birth of the Cool (1949), Kind of Blue (1959), Bitches Brew (1969), tandis que Workin’, Steamin’ ou Relaxin’ with the Miles Davis Quintet sont plus anodins. J’apprécie particulièrement Sketches of Spain (1959), album dans lequel il réussit à spiritualiser les clichés et les stéréotypes sur l’Espagne, notamment avec sa version du Concierto de Aranjuez.
De la même manière, dans les années 1920, à l’époque des « big bands » et des grands orchestres, Bix Beiderbecke, avec Singin’ the Blues, et Jelly Roll Morton, ont réussi à créer le son des années de la Prohibition aux États-Unis.
Dans les années 1930, qui sont celles de la Grande Dépression et de l’élection de F. D. Roosevelt à la présidence en 1932, de la montée des périls en Europe, dans cette décennie qui contraste radicalement avec les Années Folles, des jazzmen comme Lester Young ou Count Basie réussissent à créer de la joie avec des titres comme I Want A Little Girl ou On The Sunny Side Of The Street.
Les années 1940 voient l’émergence, à côté d’interprètes plus confidentiels qui méritent peut-être d’être redécouverts, Charlie Christian, Art Tatum ou Bud Powell, de Charlie Parker et de Dizzie Gillespie vont contribuer à transformer le style du jazz en se démarquant de la tradition dominante et du « swing » caractéristique des « big bands » dirigés par des chefs d’orchestre, en inventant le Bebop, dont l’idée était de créer un son nouveau, mettant davantage l’accent sur la virtuosité instrumentale et l’improvisation.
Je cite : « Les musiciens du bebop étaient particulièrement intéressés par certaines caractéristiques saillantes de la musique classique européenne et de la musique afro-cubaine. Les influences étrangères ont permis au Bebop de développer une véritable identité novatrice, s’appuyant sur des rythmes complexes et des harmonies plus élaborées que celles présentes dans les styles de jazz précédents. »
Quand j’écris que je ne comprends pas toujours nécessairement le sens de mes actions, ou seulement après coup, je fais référence à ma danse, ma « chorégraphie » sur London Bridge Is Falling Down de Count Basie. Il serait plus simple de se contenter de chanter La chanson des jours heureux d’Eddy Mitchell. C’est qu’il n’est pas si évident d’être heureux et de résister à la morosité ambiante au milieu des scandales, des tragédies, des problèmes socio-économiques ou géopolitiques, des luttes d’influence, des rivalités, du ressentiment et de la haine, des manifestations, des revendications corporatistes contre le pouvoir politique et des réponses gouvernementales qui, si elles ne sont pas toutes sibyllines, traduisent un cynisme certain : après les annonces d’austérité, on arrose aux frais du contribuable en fonction du pouvoir de nuisance et des relations de ceux qui réclament.
Pour rire, je dirais volontiers qu’avec cette chorégraphie, je voudrais rendre hommage à la danse contemporaine – je recule en même temps que je chante « London Bridge Is Falling Down, Falling Down, Falling Down… » et je fais deux pas de côté, en rythme, en chantant « My Fair Lady » – même si j’en tiens pour la rigueur de la danse classique et romantique, avec la musculature athlétique des danseurs d’un côté et de l’autre, un idéal de grâce, de légèreté, de pureté et de féminité, d’innocence et de fragilité, que savent si bien incarner les danseuses du corps de ballet, avec la très légère touche d’érotisme qui l’accompagne.
Je souhaiterais également rendre hommage à la chanson à texte, et même si j’ai longtemps aimé celles du quarteron des vieux briscards, Léo Ferré, Jean Ferrat, Georges Brassens, Jacques Brel, du temps de ma jeunesse, la modernité esthétique mâtinée de dandysme « l’air de rien » se trouvait dans le texte des chansons de Thomas Fersen, Les malheurs du lion, Elisabeth, Monsieur, Marie-des-Guérites, Bucéphale, Ma douceur, Que l’on est bête (quand on est amoureux)…
Je voudrais également rendre hommage à Céline, qui avait écrit Le Pont de Londres (Guignol’s Band II), ainsi qu’à Marcel Pagnol, qui fut professeur d’anglais avant de devenir cinéaste et d’écrire des mélodrames provençaux à mon sens trop sous-estimés : Jazz, une pièce de théâtre créée en 1926, est beaucoup moins légère qu’on ne pourrait le croire, traitant du thème du double, et des rapports entre l’étude et la vie.
Ainsi qu’à Claude Monet qui a représenté Le Pont de Waterloo ou Waterloo Bridge, dans une série de 41 tableaux peints entre 1900 et 1904, dans un style très éloigné de la ligne claire des peintres de la Renaissance – le « chiaroscuro » du Caravage –, influencé sans aucun doute par Turner et son éblouissement devant la lumière, mais peut-être aussi par le « sfumato » de Léonard de Vinci, et le « non finito » repris à son compte par Rodin.
Mais ceci est une autre histoire…
28 décembre 2024.
