Le Voyage
Le Voyage
Une nouvelle de Luigi Pirandello.
Depuis treize ans, Adriana Braggi ne sortait plus de la vieille demeure au calme abbatial où, toute jeune mariée, elle était entrée. Derrière les vitres des fenêtres, elle restait invisible aux rares passants qui de temps à autre grimpaient la pente abrupte et glissante de la rue, si communément déserte que des touffes d'herbe y poussaient entre les cailloux.
Elle avait vingt-deux ans lorsque, quatre années après leur mariage, son mari était mort, et elle s'était pour ainsi dire éteinte aux yeux du monde. Aujourd'hui âgée de trente-cinq ans, elle était toujours vêtue de noir, comme au premier jour de son malheur : un foulard de soie noire dissimulait ses beaux cheveux châtains qu'elle ne soignait guère, simplement séparés en deux bandeaux qu'elle nouait sur sa nuque. Néanmoins, une sérénité mélancolique et douce se dégageait du visage, pâle et délicat.
Personne, dans cette petite ville haut perchée de la Sicile profonde, ne s'étonnait de cette claustration : des coutumes très strictes imposaient presque à l'épouse de suivre son mari dans la tombe. Les veuves étaient ainsi tenues de rester enfermées dans un deuil perpétuel jusqu'à leur propre mort.
Au reste, dans les rues, on ne voyait pour ainsi dire jamais les jeunes filles ou les femmes mariées des familles de qualité : elles ne sortaient que le dimanche, pour aller à l'église; quelques rares fois, aussi, pour des visites qu'elles se rendaient. Elles arboraient alors, faisant assaut d'élégance, de riches toilettes à la dernière mode, confectionnées par les couturières en renom de Palerme ou de Catane, et des bijoux et des ors précieux; ce n'était pas coquetterie de leur part : elles allaient, sérieuses, rougissantes et les yeux baissés, serrées contre le mari, le père ou le frère aîné. Cette parade était en quelque sorte une obligation; les visites ou ces quelques pas vers l'église étaient de véritables expéditions qu'il leur fallait préparer la veille. L'honneur de toute la maisonnée était en jeu, et les hommes même s'en mêlaient, se montrant souvent fort pointilleux, car il s'agissait pour eux de montrer qu'ils savaient dépenser pour leurs femmes et qu'ils en avaient les moyens.
Toujours dociles et soumises, ces dernières se paraient selon leurs désirs, afin qu'ils fassent bonne figure; après ces courtes apparitions, elles retrouvaient, tranquilles, les tâches domestiques et, une fois mariées, s'appliquaient à mettre au monde les enfants que Dieu leur envoyait (n'était-ce pas là leur croix ?). Jeunes filles, elles attendaient le jour où leurs parents leur diraient : voici ton mari. Elles se mariaient alors, et les hommes, sereinement, se satisfaisaient d'une fidélité passive sans amour.
Seule une foi aveugle en une récompense dans l'autre monde pouvait permettre de supporter sans désespérance la lente et pesante misère égrenée au long des jours, identiques l'un après l'autre, en cette petite ville de montagne que le silence pouvait faire croire dépeuplée. L'intense et ardent azur du ciel plombait les rues étroites, au sol inégal, entre les grossières maisonnettes de pierre et de chaux, avec leurs gouttières de glaise et leurs tuyaux de fer-blanc apparents.
Si l'on s'aventurait au fond de ces ruelles, la vision de sa surface onduleuse des terres calcinées par le soufre était affligeante. Aride le ciel, aride la terre, avec dans le silence figé, appesanti par le bourdonnement des insectes, le cri-cri des grillons, le chant d'un coq dans le lointain ou l'aboiement d'un chien; les senteurs entêtantes des foins fanés et du fumier épandu sur les terres laissaient flotter une vapeur dense dans l'éblouissement de la torpeur méridienne.
Toutes les maisons manquaient d'eau, même celles, peu nombreuses, des notables; dans les vastes cours ou au débouché des rues, de vieilles citernes attendaient le bon gré du ciel, mais il pleuvait peu, même au cœur de l'hiver; un jour de pluie était un jour de fête : les femmes sortaient des cruches et des seaux, des bassines et des tonnelets, puis elles restaient sur le seuil, leur jupes de baracan serrées entre les genoux, à regarder l'eau se déverser dans les venelles escarpées, écoutant la pluie bouillonner dans les gouttières, dans les tuyaux des citernes. Les pierres étaient lavées, les murs des maisons étaient lavés, tout semblait respirer plus légèrement dans les senteurs fraîches du sol mouillé.
Les hommes, le soir, trouvaient quelque distraction à débattre de leurs affaires, dans des affrontements à propos de la politique communale, au café ou au cercle de loisirs; leurs femmes, auxquelles dès l'enfance on avait appris à bannir toute velléité de se faire valoir, ces femmes mariées sans amour, leurs sempiternelles tâches ménagères accomplies, restaient à la maison et se languissaient; un enfant sur les genoux ou égrenant leur chapelet, elles attendaient la venue de l'homme, le retour du maître.
Jamais Adriana Braggi n'avait aimé son mari.
De faible complexion, continuellement agité du fait de sa santé précaire, cet époux l'avait asservie, il l'avait outragée quatre années durant, jaloux même de son frère aîné, auquel il savait avoir causé, en se mariant, un tort sérieux; à dire vrai, il l'avait trahi. A cette époque en effet, dans cette contrée, de tous les enfants mâles d'une famille, un seul, l'aîné, devait prendre femme, afi que les biens de la maisonnée ne soient pas éparpillés entre de nombreux héritiers.
Cesare Braggi, le frère aîné, n'avait jamais fait montre de la moindre amertume du fait de cette situation; il est vrai que le père, mort peu de temps avant la noce, avait pris des dispositions telles que l'aîné demeurait le chef de famille et que le cadet, une fois marié, continuait à lui devoir entière obéissance.
En entrant dans l'antique maison des Braggi, Adriana s'était sentie quelque peu humiliée de se savoir ainsi assujettie à son beau-frère. Et sa condition était devenue doublement pénible et plus irritante encore le jour où son mari, en proie à une crise de jalousie, lui avait laissé entendre que Cesare aurait souhaité l'épouser. Elle ne savait plus quelle contenance adopter devant ce beau-frère; et son embarras était d'autant plus grand qu'il ne pesait pas de son pouvoir sur elle : dès le premier jour, il l'avait accueillie comme une sœur.
Il avait des façons gentilles, d'une exquise et d'une naturelle distinction dans son langage, dans la façon de se vêtir; il avait en tous points des manières d'être que rien, ni le contact avec les rudes habitants de la région, ni la conduite de ses affaires, ni le penchant à la paresse et au laisser-aller auquel incitait la pauvre, l'insignifiante vie de province, que rien n'avait jamais pu gâter ou altérer si peu que ce soit.
Au reste, chaque année, pendant quelques jours, plus d'un mois souvent, il s'éloignait de la petite ville et de ses affaires. Il allait à Palerme, à Naples, à Rome, à Florence, à Milan, plonger dans la vie, prendre, disait-il, un bain de civilisation. Au retour, il paraissait rajeuni, d'âme comme de corps.
Adriana, qui ne s'était jamais absentée du lieu où elle était née, éprouvait un trouble secret, indicible, chaque fois qu'elle le voyait regagner l'antique et spacieuse demeure où le temps semblait figé dans un silence de mort.
Son beau-frère apportait avec lui les effluves d'un univers dont elle ne parvenait pas même à imaginer l'existence.
Et son trouble grandissait à entendre les rires tapageurs de son mari qui, dans la pièce voisine, écoutait le récit des piquantes aventures de son frère; un trouble qui se muait en mépris, en dégoût quand, plus tard, son mari se jetait dans son lit, enflammé, surexcité, impatient. Le mépris, le dégoût allaient au mari, d'autant qu'en revanche elle voyait son beau-frère empli de respect et même de déférence envers elle.
L'époux décédé, Adriana avait éprouvé un sentiment d'angoisse, presque d'effroi, à l'idée de se retrouver seule avec lui dans cette maison. Certes, il y avait là les deux enfants nés au cours de ces quatre ans; mais, bien que devenue mère, elle n'avait pu, face à son beau-frère, s'affranchir de sa timidité naturelle d'adolescente. Une timidité qui, à dire vrai, n'avait jamais été farouche; jamais, sauf maintenant. Et elle en rendait son mari responsable, qui l'avait sans cesse soumise à un contrôle étroitement suspicieux et hypocrite.
Cesare Braggi, délicatement prévenant, avait invité la mère d'Adriana à venir habiter avec sa fille. Peu à peu, libérée de la tyrannie de son mari et soutenue par la présence de sa mère, la jeune femme avait pu, sinon pleinement trouver la paix, du moins jouir d'une plus grande tranquillité d'esprit. S'adonnant totalement à l'éducation de ses enfants, elle leur donnait l'amour et les tendresses qui n'avaient pu s'exprimer au cours de son mariage malheureux.
Chaque année, Cesare repartait pour le continent, et il rapportait des cadeaux à Adriana, à la grand-mère, à ses neveux, auxquels il prodiguait toujours les plus délicates attentions d'un père.
La maison, sous la présence d'un homme, effrayait alors les deux femmes, surtout la nuit. Pendant ces absences, il semblait à Adriana que le silence, devenu plus profond, plus sourd, tenait en suspens, au-dessus de la demeure, une mystérieuse et terrible tragédie et, pleine de désarroi, elle entendait grincer la poulie de la vieille citerne dans la rue déserte et escarpée, lorsqu'un souffle de vent secouait la corde. Mais Cesare aurait-il dû, par égard pour ces deux femmes et deux enfants qui, somme toute, ne lui appartenaient pas, se priver de son unique distraction après une année de labeur et d'ennui ? Il aurait pu ne pas s'occuper d'eux, vivre pour lui-même, libre, puisque aussi bien son frère l'avait empêché de fonder un foyer : bien au contraire - comment ne pas le reconnaître ? - hors ces brèves vacances, il se consacrait entièrement à la maison et aux deux orphelins.
Le temps passant, toute amertume avait disparu du cœur d'Adriana. Les enfants grandissaient et elle se réjouissait qu'ils poussent sous la tutelle d'un tel oncle. Son dévouement était maintenant total, et elle s'étonnait lorsque beau-frère ou ses enfants s'opposaient à ce qu'elle fasse pour eux telle ou telle chose qu'ils ne jugeaient pas nécessaire. Il lui semblait ne jamais en faire suffisamment. À qui donc aurait-elle pu penser, sinon à eux ?
La mort de sa mère lui fut une grande douleur : son unique compagnie venait à lui manquer. Depuis longtemps, elle s'adressait à elle comme à une sœur; et, sa mère à ses côtés, elle s'imaginait jeune encore, ce que du reste elle était. Sa mère disparue, ses deux fils devenus grands, l'un de seize et l'autre de quatorze ans, presque de la taille de leur oncle, elle commença à se sentir et à se considérer comme une vieille femme.
Elle éprouvait ce sentiment lorsque, pour la première fois, elle fut prise d'un vague malaise, une fatigue, une oppression à l'épaule et dans la poitrine; comme une douleur sourde qui parfois prenait tout le bras gauche, qui, par à-coups, la taraudait, devenait lancinante et lui coupait la respiration.
Elle ne se plaignait pas, et personne peut-être n'en aurait rien su si un jour, à table, elle n'avait subi l'assaut d'un de ces spasmes imprévus.
On fit venir le médecin de famille qui, dès l'abord, fut consterné. Un sentiment qui s'accrut après un long et méticuleux examen de la patiente.
Le mal venait de la plèvre. Mais de quelle nature était-il ? Le vieux médecin, assisté d'un collègue, tenta une ponction exploratrice, sans aucun résultat. Puis, constatant un durcissement des glandes dans la région de l'omoplate gauche, il conseilla à Braggi de conduire très rapidement sa belle-sœur à Palerme, laissant clairement entendre qu'il craignait la présence d'une tumeur interne, peut-être incurable.
On ne pouvait partir aussitôt. Cloîtrée depuis treize ans, Adriana ne disposait pas de vêtements qui lui permettent de paraître en public ni même de voyager.
Il fallut écrire à Palerme pour lui en procurer dans les meilleurs délais.
Elle tenta obstinément de s'opposer à ce projet assurant à son beau-frère et à ses fils qu'elle ne se sentait pas si mal. Un voyage ? Rien que d'y penser la faisait frissonner. Et c'était justement la période durant laquelle Cesare avait coutume de prendre un mois de vacances. Partir avec lui, ce serait lui ôter toute liberté, tout plaisir. Non, non à aucun prix elle ne le voulait ! Et à qui aurait-elle confié ses enfants ? Qui garderait la maison ? Elle avançait toutes ces difficultés, et son beau-frère et ses fils la plaisantaient gentiment, mais elle s'obstinait encore, assurant que ce voyage lui ferait plus de mal que de bien. Doux Jésus, elle ne savait même plus comment les routes étaient faites ! Elle serait incapable de mettre un pied devant l'autre ! Par pitié, par pitié, qu'on la laisse en paix !
Quand les vêtements et les chapeaux arrivèrent de Palerme, ce fut un jour de liesse pour les garçons.
Tout réjouis, ils se précipitèrent dans la chambre de leur mère, lui apportant les grandes boîtes enveloppées de toile cirée et criant, trépignant : elle devait sans attendre, tout de suite, les essayer. Ils voulaient voir leur maman chérie toute belle, comme ils ne l'avaient jamais vue. Ils firent tant et tant qu'elle cédait pour les satisfaire.
C'étaient des habits noirs, des toilettes de deuil, mais luxueuses et merveilleusement travaillées. Toute ignorante de la mode, sans expérience, elle ne savait comment s'y prendre pour les endosser. Où et comment agrafer tous ces crochets qu'elle trouvait un peu partout ? Ce col, mon Dieu, si haut ? Et ces manches, si bouffantes... On s'habillait donc ainsi, maintenant ?
Derrière la porte, les enfants tempêtaient, impatients :
— Maman, ça y est ? Pas encore ?
Comme si leur mère s'habillait pour une fête ! Ils avaient oublié pourquoi ces vêtements étaient là; en vérité, à cet instant, Adriana elle-même n'y pensait plus vraiment.
Quand, très émue, tout agitée, elle se vit dans la glace de l'armoire, elle éprouva un sentiment d'une extrême violence, elle eut presque honte. Cette robe qui dessinait avec une élégance très provocante les hanches et les seins lui redonnait la sveltesse et l'allure d'une jeune fille. Elle se sentait vieille et, dans ce miroir, elle était redevenue jeune, belle : une autre femme !
— Non ! Non ! Impossible ! cria-t-elle, détournant le regard et levant une main pour se soustraire à cette vision.
Les fils entendant cette exclamation, frappèrent de plus belle contre la porte, avec les mains, avec les pieds, lui criant d'ouvrir, de se montrer.
Mais non ! Non ! Elle avait honte. Une caricature ! Non, non !
Ils menacèrent alors d'enfoncer la porte. Il lui fallait ouvrir.
Dans un premier temps, ils demeurèrent, eux aussi éblouis par cette transformation imprévue. Elle tentait de se dérober, répétant : - Mais non, laissez-moi ! C'est impossible ! Vous êtes fous ? -, quand son beau-frère entra. - Oh, par pitié ! Elle voulait s'enfuir, se cacher, comme s'il l'avait surprise nue. Mais les garçons la tenaient; ils la présentèrent à leur oncle, qui riait de son désarroi.
— Mais ça te va très bien ! dit-il à la fin, reprenant son sérieux. Allez, laisse-toi regarder.
Elle s'efforça de relever la tête.
— J'ai l'impression d'être déguisée...
— Mais non ! Pourquoi ? ça te va bien, réellement. Tourne-toi un peu... Comme ça, de profil...
Elle obéit, se forçant au calme, mais la poitrine bien dessinée par l'habit, se soulevait au rythme de sa respiration précipitée qui trahissait l'agitation intérieure causée par l'examen attentif et tranquille qu'il lui faisait subir, en connaisseur expérimenté.
— C'est très bien. Et les chapeaux ?
— Des paniers ! s'exclama Adriana, affolée.
— Oui, c'est vrai, on les fait très grands aujourd'hui.
— Comment les mettre ? Je devrai me coiffer d'une autre façon.
Cesare la regarda de nouveau, calme, souriant, et dit :
— Aucun problème, tu as beaucoup de cheveux...
— Oui, oui, bravo, maman ! Coiffe-toi tout de suite ! approuvèrent les enfants.
Adriana sourit mélancoliquement.
— Vous voyez un peu ce que vous m'obligez à faire ? dit-elle, à l'adresse aussi de son beau-frère.
Le départ fut fixé pour le lendemain matin.
Seule avec lui !
Elle l'accompagnait donc dans un de ces voyages auxquels, naguère, elle pensait avec tant d'émoi. Aujourd'hui, elle ne craignait qu'une chose : laisser paraître son trouble à l'homme qui se tenait devant elle, si plein de sollicitude, paisible, comme à l'accoutumée.
Cette tranquillité qu'il manifestait en toute circonstance, très naturelle, lui aurait fait juger indigne ce trouble, tellement profond qu'elle en aurait rougi si, par un mensonge presque conscient, précisément pour ne pas en éprouver de la honte et ainsi se conforter, elle ne se l'était pas expliqué d'autre façon : la nouveauté du voyage et toutes ces singulières impressions qui assaillaient son âme peu expansive, réservée. L'effort qu'elle faisait sur elle-même pour dominer cette émotion (somme toute nullement répréhensible, selon cette interprétation), elle l'attribuait à la convenance qu'il y avait, selon elle, à ne pas se montrer par trop naïve devant les choses ni trop étonnée devant un homme expert en tout depuis longtemps et toujours maître de lui, qui aurait pu ainsi en éprouver quelque gêne, quelque déplaisir. Elle risquait, en effet, de paraître ridicule, à son âge, avec cet émerveillement presque infantile qui enfiévrait ses yeux.
Aussi s'efforçait-elle de refréner la fébrile et pourtant radieuse anxiété de son regard, de ne pas tourner sans cesse la tête d'une fenêtre à l'autre, ainsi qu'elle en éprouvait le désir afin de ne rien perdre de toutes ces choses sur lesquelles ses yeux, si fugitivement, se posaient pour la première fois. Elle s'obligeait à dissimuler son étonnement, à dominer sa curiosité et le plaisir de la tenir éveillée, aux aguets, afin de vaincre, grâce à elle, l'éblouissement, le vertige que lui causaient le roulement cadencé du chemin de fer et cette si rapide, si illusoire vision des haies, d'arbres, de collines.
Elle n'avait jamais pris le train. A chaque instant, à chaque tour de roue, il lui semblait pénétrer en un monde inconnu qui soudain devenait réalité dans son esprit sous des apparences qui, pourtant proches, lui paraissaient bien lointaines et faisaient naître en elle, en même temps qu'elle prenait plaisir à les voir, un sentiment de tristesse ténue, indéfinissable : la conscience soudain, peut-être, qu'elles existaient depuis toujours au-delà et hors de sa propre réalité, de son imagination même; la nostalgie de se savoir une étrangère de passage parmi elles, dont la vie continuerait, avec leurs propres vicissitudes, sans elle.
Voilà les humbles maisons d'un village : toits, fenêtres, portes, escaliers, rues; les gens qui y demeuraient étaient, comme le fut elle-même pendant tant d'années dans sa petite ville, enfermés là sur ce morceau de terre, avec leurs habitudes, leurs occupations; hors ce que les yeux réussissaient à voir, plus rien n'existait pour eux, le monde était un songe : nombreux étaient ceux qui naissaient là, y grandissaient et y mouraient sans avoir rien vu de ce qu'elle allait découvrir au cours de ce voyage, si peu de chose pourtant comparé au vaste monde, mais cela lui semblait déjà beaucoup.
Tournant son regard, elle rencontrait parfois celui de son beau-frère, et son sourire; il lui demandait :
— Comment te sens-tu ?
Avec un mouvement de tête, elle répondait :
— Bien.
À plusieurs reprises, il vint s'asseoir près d'elle pour lui montrer, lui nommer un village, au loin, où il s'était rendu, ou bien une colline au profil menaçant, détaillant toute chose qui lui paraissait devoir retenir l'attention de sa compagne. Il ne pouvait imaginer que tout cela, même les détails les plus insignifiants, pour lui les plus communs, déchaînait un tumulte de sensations et que ses précisions, ses commentaires, au lieu de l'accroître, diminuaient, refroidissaient cette fervente et fluctuante image d'immensité surgie en elle, éperdue, prisonnière de ce sentiment de tristesse indéfinissable à la vue d'un monde à ce point ignoré.
Dans le bouillonnement de ces sensations, la voix de Cesare, loin de l'éclairer, provoquait en elle une sorte de vide obscur et violent, secoué de frémissements qui la transperçaient; et sa tristesse devenait alors plus aiguë, moins confuse. Du fait de son ignorance, elle se jugeait étriquée, elle ressentait un sombre dépit, presque une hostilité à la vue de toutes ces choses qui soudainement, trop tard pour elle, emplissaient ses yeux et pénétraient son âme.
À Palerme, sortant le lendemain du cabinet du spécialiste après une très longue consultation, les efforts de son beau-frère pour cacher sa consternation, la sollicitude affectée avec laquelle, une seconde fois, il s'était fait expliquer le mode d'emploi des médicaments prescrits et l'expression peinte sur le visage du médecin, tout lui avait clairement fait comprendre qu'une sentence de mort venait d'être rendue, que cette mixture de poisons, à prendre goutte à goutte avec beaucoup de précautions, deux fois par jour avant les repas, n'était qu'une duperie pitoyable ou le viatique pour une lente agonie.
Pourtant, encore étourdie et incommodée par la forte odeur d'éther répandue dans le cabinet du médecin, lorsqu'elle sortit de l'ombre de l'escalier et se retrouva dehors, dans l'établissement du coucher de soleil, sous un ciel enflammé qui, depuis le port, lançait comme une nuée démesurée et foudroyante tout au long du Corso; alors qu'elle voyait, entre les voitures, au travers la lueur d'or, le brunissement de la foule bruyante, visages et habits illuminés de reflets pourpres, les éclats de lumière, les éclaboussures colorées, telles des pierres précieuses, des vitrines, des enseignes, des miroirs dans les magasins, elle sentit la vie, la vie, uniquement la vie faire irruption en trombe dans son âme, par tous ses sens bouleversés et exaltés comme par une divine ébriété; elle n'éprouva aucune angoisse, pas la moindre pensée, même fugitive, ne lui traversa l'esprit pour sa mort proche et certaine, pour cette mort qui déjà, pourtant, était en elle, tapie sous l'omoplate gauche, là où par moments elle sentait comme des coups de poignard. Non, non, la vie, la vie ! Et cette effervescence qui bouleversait son esprit se précipitait impétueusement dans sa gorge, où elle ne savait quoi, peut-être une ancienne souffrance remontant du fond de son être, s'était bloqué, l'empêchant de retenir ses larmes, malgré tant de joies.
— Rien... rien..., dit-elle à son beau-frère, et un très vif sourire illumina son regard au travers des larmes. J'ai l'impression d'être... je ne sais pas... Allons, allons...
— À l'hôtel ?
— Non... non...
— Allons dîner alors, au Chalet, sur le bord de mer, sur le Foro Italico; nous écouterons la musique...
Ils montèrent en voiture, partant à la rencontre de la nuée fulgurante, aveuglante.
Ah, quelle soirée ce fut pour elle, au Chalet, en bord de mer, sous la lune, avec ce Foro illuminé, dans l'odeur des algues, dans le parfum des orangers venu des jardins ! Eperdue, comme dans un enchantement surhumain auquel toutefois une certaine angoisse lui interdisait de s'abandonner totalement; un doute s'emparait d'elle, que tout ce qu'elle voyait là ne fût pas réel, mais elle se sentait distante, si détachée d'elle-même, sans mémoire ni conscience, sans pensée même, emportée dans le lointain d'un rêve infini.
Elle ressentit à nouveau cette impression, plus intensément encore, en parcourant le lendemain matin, en voiture, les promenades désertes, interminables, du parc de la Favorita : à un certain moment elle put, dans un profond soupir, presque revenir à elle depuis cet ailleurs et en mesurer l'éloignement, tout en en préservant le ravissement, sans troubler l'ivresse de ce songe ensoleillé, parmi les plantes elles-mêmes absorbées, semblait-il dans un rêve sans fin.
Sans le vouloir, elle se tourna vers son beau-frère et lui sourit avec gratitude.
Mais, en cet instant même, son sourire lui procura une vive et profonde compassion pour elle-même, condamnée à mourir maintenant, maintenant que s'offraient à ses yeux éblouis tant de merveilleuses beautés, et sa vie aurait pu être celle de ces innombrables créatures qui vivaient en ces lieux. Elle pensa que ce projet de voyage, peut-être, avait été cruel.
Mais, peu après, quand enfin la voiture s'arrêta au fond d'une allée reculée et qu'elle en sortit, soutenue par Cesare, pour contempler de près la fontaine d'Hercule, là, devant cette fontaine, sous le cobalt du ciel intense au point de paraître noir, autour de l'étincelante statue de marbre du demi-dieu sur la haute colonne qui émergeait au centre du grand bassin, là, se penchant sur l'eau vitreuse où flottaient quelques feuilles et une plante aquatique verdâtre, qui projetaient leur ombre verdâtre sur le fond, là, à chaque ride de l'eau, observant une évanescente buée s'évaporer du visage des sphinx qui soutenaient la conque, elle sentit comme une ombre de souci, s'élevant de l'eau telle une haleine rafraîchissante, caresser son visage; ce souffle fit naître alors un grand silence stupéfait qui amplifia démesurément son esprit, puis, comme si une lueur de cieux étrangers s'allumait à l'improviste en ce vide incommensurable, il lui parut atteindre presque l'éternité, en cet instant, acquérir une conscience lucide et illimitée de toutes choses, jusqu'à l'infini terré dans les profondeurs des mystères de l'âme. Et elle pensa que cela pouvait lui suffire, car en un instant, en cet instant-là, elle avait vécu toute une éternité.
Elle proposa à son beau-frère de repartir le jour même. Elle voulait retrouver sa maison, afin de la libérer, après ces quatre jours volés à ses vacances. Il perdrait une autre journée en l'accompagnant, puis pourrait reprendre sa route, sa course annuelle pour de plus lointains pays, au-delà de cette mer bleu foncé infinie. Il pouvait le faire sans crainte, car elle ne mourrait pas au cours de ce mois, pendant son absence.
Elle ne lui dit pas tout cela, elle le pensa seulement et le pria d'avoir la gentillesse de la reconduire au pays.
— Mais non, pourquoi ? répondit-il. Maintenant que nous sommes là, tu vas m'accompagner à Naples. Nous y consulterons, pour plus de sûreté, un autre médecin.
— Non, non, par pitié, Cesare ! Laisse-moi retourner à la maison. C'est inutile !
— Pourquoi ? Pas question. Il vaut mieux, pour plus de sûreté.
— Ce que nous avons appris ici ne suffit-il pas ? Je n'ai rien, je me sens bien, tu vois ? Je suivrai les prescriptions. C'est tout.
Il la regarda, sérieux, et lui dit :
— Adriana, je désire qu'il en soit ainsi.
Elle ne répliqua pas : elle se vit en femme de son pays qui ne doit jamais discuter ce que l'homme estime juste et convenable; elle pensa qu'il cherchait, pour lui-même, la satisfaction de ne pas s'être contenté d'une seule consultation, la satisfaction que les autres, au pays, demain, après sa mort, puissent dire : "Il a fait tout son possible pour la sauver; il l'a emmenée à Palerme, et aussi à Naples..." Ou peut-être caressait-il vraiment l'espoir qu'ailleurs un autre médecin, meilleur, pouvait déclarer le mal curable, ou connaître le remède salvateur ? Ou peut-être... mais oui, c'était plutôt cela : la sachant irrémédiablement perdue, il voulait, voyageant avec elle, lui procurer une dernière et extraordinaire distraction, afin de compenser, si peu que ce soit, la cruauté du sort.
Mais elle avait en horreur, c'est cela, en horreur, cette mer à traverser. Rien qu'à la regarder, à l'idée d'un tel projet, elle avait le souffle coupé, un peu comme s'il avait fallu faire ce trajet à la nage.
— Mais non, tu verras, dit-il, rassurant et souriant. Tu ne t'en apercevrais même pas en cette saison. Vois comme elle est calme. Et puis le bateau... Tu ne sentiras rien.
Pouvait-elle lui révéler l'obscur pressentiment qui la tenaillait à la vue de cette mer, à la perspective de partir, de laisser ces rivages qui déjà lui semblaient si distants de son village et si nouveaux, cette île où elle venait d'éprouver une si grande et si singulière agitation; si elle s'était aventurée plus avant encore avec lui, avec lui perdue dans la terrible, mystérieuse infinitude de cette mer, elle ne serait plus retournée chez elle, elle n'aurait plus retraversé ces eaux, sinon morte ? Non, ce pressentiment, elle était incapable de se l'avouer à elle-même; elle croyait à l'horreur de cette étendue marine par le simple fait que, jusque-là, elle ne l'avait jamais vue; alors, être obligée de voyager dessus...
Ce soir-là, ils s'embarquaient pour Naples.
De nouveau, à peine le bateau fit-il mouvement dans la rade, à peine était-il sorti du port, passé l'étourdissement dû au branle-bas du départ et à l'animation de tant de monde de criant, montant et descendant l'appontement, passé le crissement des bossoirs dans les cales, voyant s'éloigner progressivement, rapetisser chaque chose, et les gens sur le quai qui continuaient à agiter des mouchoirs en signe d'adieu, et la rade, et les maisons, jusqu'au moment où la ville entière se confondit en une ligne blanche, vaporeuse, ici ou là traversée de lueurs pâles sous l'ample enceinte des collines gris roux, de nouveau elle se perdit dans un songe, un autre songe merveilleux, mais qui lui faisait écarquiller les yeux d'appréhension à mesure que, sur ce bateau, en vérité très grand, mais peut-être fragile puisqu'il vibrait tout entier à chaque secousse sourde et cadencée des hélices, elle entrait dans la double immensité infinie de la mer et du ciel.
Il sourit de son désarroi et, l'invitant à se lever, passa son bras sous le sien, un geste d'intimité qu'il ne s'était, jusqu'alors, pas permis; la soutenant, il la conduisait sur le pont, pour voir les puissants pistons d'acier, luisants, qui faisaient tourner les hélices. Mais, déjà si troublée par ce contact insolite, elle ne put résister à cette vision ni au souffle chaud, aux relents de graisse qui émanaient de cet endroit, elle manqua s'évanouir et, se serrant, elle en vint presque à appuyer sa tête sur son épaule. Elle se reprit aussitôt, quasi atterrée par ce désir d'abandon auquel elle avait risqué de céder.
Avec encore plus de sollicitude, de nouveau il lui demanda :
— Tu te sens mal ?
De la tête, incapable d'ouvrir la bouche, elle fit signe que non. Et ils allèrent tous deux, bras dessus, bras dessous, vers la poupe, regarder le long sillon ardent, phosphorescent, de la mer déjà noire sous le ciel scintillant d'étoiles, en direction duquel le tube énorme de la cheminée exhalait des bouffées d'une fumée dense et lente, presque rougie dans la chaleur de la machine. Jusqu'au moment où la lune, dans l'accomplissement de cet enchantement, surgit de la mer; d'abord dans les vapeurs de l'horizon, tel un lugubre masque de feu pointant, menaçant, pour épier en un silence d'épouvante ses domaines marins; puis, s'éclairant peu à peu, se rétrécissant avec précision dans sa splendeur nivéale, multipliant la mer en une palpitation d'argent sans bornes. Alors, plus que jamais, Adriana sentit croître en elle l'angoisse et l'effroi de ce délice qui l'enlevait à elle-même et l'incitait irrésistiblement à enfouir, épuisée, son visage dans la poitrine de Cesare.
Cela se passa à Naples, en un instant, à la sortie d'un café-concert où ils avaient dîné et passé la soirée. Habitué, au cours de ses voyages, à sortir la nuit de ces endroits avec une femme, il lui offrit son bras avec naturel, cueillant alors à l'improviste, sous le grand chapeau à plumes, le mouvement d'un regard enflammé et, immédiatement, sans presque le vouloir, il tira son bras avec le sien en un serrement prompt, l'appuyant contre sa poitrine. Rien d'autre. Et ce fut comme une brûlure.
Dans l'obscurité de la voiture qui les reconduisait à l'hôtel, enlacés, bouche contre bouche insatiablement ils s'avouèrent tout, rapidement, tout ce qu'en un instant, en un éclair, il avait deviné dans l'incandescence de ce regard : toute sa vie, à elle, durant ces années de silence et de martyre. Elle lui dit combien, depuis toujours, sans le vouloir, sans le savoir, elle l'avait aimé; et lui combien il l'avait désirée, encore adolescente, et avait rêvé de la faire sienne, comme ce soir, sienne ! sienne !
Ce fut un délire, une frénésie, accrue d'une ardeur intense, infatigable, due au désir de compenser en ces quelques jours placés sous le signe de sa condamnation à mort, toutes les années perdues, pleines d'élans refoulés, de fièvre tue; le besoin de s'aveugler, de se perdre, de ne plus se voir tels qu'ils avaient été l'un pour l'autre pendant tant d'années, sous les strictes apparences de l'honnêteté, là-bas, dans la bourgade aux mœurs rigides, là où leur amour, leurs noces, demain, seraient jugées sacrilèges.
Quelles noces ? Mais non ! Pourquoi l'aurait-elle contraint de commettre ce sacrilège, elle qui avait si peu de temps à vivre ? Non, non : l'amour, cet amour frénétique et bouleversant en ces quelques journées de voyage; voyage d'amour sans retour, voyage d'amour vers la mort.
Elle ne pouvait plus retourner là-bas, se montrer aux enfants.
Elle en avait eu le pressentiment en partant; elle savait alors que, pour elle, traverser la mer, c'était en finir avec la vie. Et maintenant partir, partir, elle voulait partir, plus haut, plus loin, dans ses bras, aveugle jusqu'à la mort.
C'est ainsi qu'ils allèrent à Rome, puis à Florence et à Milan sans rien voir ou presque. La mort, lovée en elle, avec ses élancements, les fustigeait, exacerbait leur ardeur.
— Rien du tout ! disait-elle à chaque assaut, à chaque morsure. Rien du tout...
Et elle offrait ses lèvres avec, sur le visage, la pâleur de la mort.
— Adriana, tu souffres...
— Non, ce n'est rien, rien du tout ! Que m'importe ?
Le dernier jour, à Milan, juste avant de partir pour Venise, elle se vit dans le miroir, défaite. Et quand, après la nuit du voyage, s'ouvrit pour elle dans le silence de l'aube la vision de rêve, superbe et mélancolique, de la cité émergeant des eaux, elle comprit qu'elle avait touché au but, que son voyage se terminerait là.
Elle voulut cependant vivre sa journée à Venise. Jusqu'au soir, jusqu'à la nuit, par les canaux silencieux, en gondole. Elle demeura éveillée toute la nuit, avec un singulier sentiment pour cette journée : un jour de velours.
Le velours de la gondole ? Le velours de l'ombre de certains canaux ? Allez savoir ! Le velours du cercueil.
Comme il était sorti de l'hôtel le surlendemain matin, afin de poster quelques lettres pour la Sicile, elle entra dans la chambre de Cesare : elle vit sur le secrétaire une enveloppe déchirée et reconnut l'écriture de son fils aîné; elle porta l'enveloppe à ses lèvres et la baisa désespérément; puis elle regagna sa chambre, sortit de son sac de cuir le flacon qui, intact, contenait le mélange des poisons; elle se jeta sur le lit défait et d'un seul trait l'avala.
Il viaggio.
Un racconto di Luigi Pirandello.
Da tredici anni Adriana Braggi non lasciava l'antica residenza al calmo abbaziale dove, novella sposa, era entrata. Dietro i vetri, rimaneva invisibile ai rari passanti che di tanto in tanto risalivano il ripido e scivoloso pendio della strada, così comunemente deserto che vi crescevano ciuffi d'erba tra le pietre.
Aveva ventidue anni quando, quattro anni dopo il loro matrimonio, suo marito morì e lei era, per così dire, scomparsa dagli occhi del mondo. Ormai trentacinquenne, era ancora vestita di nero, come il primo giorno della sua disgrazia : una sciarpa di seta nera nascondeva i suoi bei capelli castani di cui non si prendeva quasi cura, semplicemente separati in due fasce che legava sulla nuca. il suo collo. Tuttavia, una serenità malinconica e gentile emanava dal viso, pallido e delicato.
Nessuno in questo piccolo paese, nell'alta Sicilia, si stupì di questo confinamento : usanze molto rigide imponevano quasi che la moglie seguisse il marito nella tomba. Le vedove dovevano quindi rimanere rinchiuse in lutto perpetuo fino alla loro morte.
Inoltre, per strada, non si vedevano quasi mai ragazze o donne sposate provenienti da famiglie di qualità : uscivano solo la domenica, per andare in chiesa; anche qualche rara volta per le visite che facevano. Sfoggiarono poi, con slancio di eleganza, ricchi abiti all'ultima moda, confezionati da rinomate sarte palermitane o catanesi, e gioielli e ori preziosi; non era civetteria da parte loro : camminavano serie, arrossate e con gli occhi bassi, strette al marito, al padre o al fratello maggiore. Questa sfilata era in un certo senso un obbligo; le visite o questi pochi passi verso la chiesa erano vere e proprie spedizioni che dovevano prepararsi il giorno prima. Era in gioco l'onore dell'intera famiglia, e anche gli uomini si mettevano in gioco, spesso molto schizzinosi, perché per loro si trattava di dimostrare che sapevano spendere per le loro mogli e che avevano i mezzi.
Sempre docili e sottomessi, questi ultimi si adornano secondo i loro desideri, affinché facciano bella figura; dopo queste brevi apparizioni, ritornavano, tranquillamente, ai lavori domestici e, una volta sposate, si applicavano a dare alla luce i figli che Dio mandava a loro (non era quella la loro croce ?). Giovane fanciulle, aspettavano il giorno in cui i loro genitori avrebbero detto loro : ecco il tuo marito. Poi si sposavano, e gli uomini, serenamente, si accontentavano di una fedeltà passiva senza amore.
Solo una fede cieca in una ricompensa nell'aldilà poteva permettere di sopportare senza disperazione la lenta e pesante miseria giocata nel corso dei giorni, identici uno dopo l'altro, in questo piccolo paese di montagna che il silenzio poteva far credo spopolato. L'azzurro intenso e infuocato del cielo appesantiva le strade strette, dal terreno sconnesso, tra le case di pietra cruda e calce, con le grondaie d'argilla e le tubature di stagno a vista.
Se ci si addentrava in questi vicoli, la visione della sua superficie ondulata di terra carbonizzata dallo zolfo era angosciante. Arido il cielo, arida la terra, con in sé un gelido silenzio, appesantito dal ronzio degli insetti, dal grido dei grilli, dal canto lontano di un gallo o dall'abbaiare di un cane; gli odori inebrianti del fieno appassito e del letame sparsi sulla terra lasciavano fluttuare un denso vapore nell'oscurità del torpore meridiano.
Tutte le case mancavano d'acqua, anche quelle, poche in numero, dei notabili; nei vasti cortili o in fondo alle strade, vecchie cisterne attendevano la buona volontà del cielo, ma pioveva poco, anche in pieno inverno; un giorno di pioggia era un giorno di festa: le donne portavano fuori brocche e secchi, catini e botti, poi restavano sulla soglia, con le gonne baracan strette tra le ginocchia, a guardare l'acqua che si riversava nei vicoli ripidi, ad ascoltare il gorgoglio della pioggia nelle grondaie, nelle tubature delle cisterne. Si lavavano le pietre, si lavavano i muri delle case, tutto sembrava respirare più lievemente i freschi profumi della terra bagnata.
La sera gli uomini trovavano qualche distrazione nelle discussioni di affari, negli scontri sulla politica comunale, al bar o al circolo ricreativo; le loro mogli, a cui fin dall'infanzia era stato insegnato a scacciare ogni desiderio di mettersi in mostra, queste donne si sposavano senza amore, le loro infinite faccende domestiche assolte, restavano a casa e languivano; con un bambino in ginocchio o recitando il rosario, aspettavano la venuta dell'uomo, il ritorno del maestro.
Adriana Braggi non aveva mai amato suo marito.
Di complessióne debole, continuamente agitato per la sua salute precaria, questo marito l'aveva ridotta in schiavitù, l'aveva insultata per quattro anni, geloso perfino del fratello maggiore, al quale sapeva di aver causato un grave danno sposandosi; a dire il vero lo aveva tradito. A quel tempo, infatti, in questa regione, tra tutti i figli maschi di una famiglia, solo uno, il maggiore, doveva prendere moglie, affinché i beni del casato non fossero dispersi tra numerosi eredi.
Cesare Braggi, il fratello maggiore, non aveva mai mostrato la minima amarezza per questa situazione; È vero che il padre, morto poco prima delle nozze, aveva fatto sì che il maggiore rimanesse il capofamiglia e che il minore, una volta sposato, continuasse a dovergli totale obbedienza.
Entrando nell'antica casa dei Braggi, Adriana si sentì un po' umiliata nel sapere di essere così soggetta al cognato. E la sua condizione era diventata doppiamente penosa e ancor più irritante dal giorno in cui il marito, in preda a un impeto di gelosia, le aveva suggerito che Cesare avrebbe voluto sposarla. Non sapeva più che atteggiamento adottare davanti a questo cognato; e il suo imbarazzo era tanto più grande perché il suo potere non gravava su di lei: fin dal primo giorno l'aveva accolta come una sorella.
Aveva modi gentili, distinzione squisita e naturale nel linguaggio, nel modo di vestire; aveva in tutto e per tutto modi di essere quel nulla, né il contatto con i rozzi abitanti della regione, né la condotta dei suoi affari, né l'inclinazione alla pigrizia e alla spensieratezza a cui incitava il povero, l'insignificante della vita di provincia, che nulla aveva mai potuto rovinarsi o alterarsi minimamente.
Inoltre ogni anno, per qualche giorno, spesso più di un mese, si allontanava dal piccolo paese e dai suoi affari. Andava a Palermo, Napoli, Roma, Firenze, Milano, per immergersi nella vita, per fare, diceva, un bagno nella civiltà. Al suo ritorno sembrava ringiovanito, sia nell'anima che nel corpo.
Adriana, che non si era mai allontanata dal luogo dov'era nata, provava un segreto, indescrivibile turbamento ogni volta che lo vedeva ritornare nell'antica e spaziosa dimora dove il tempo sembrava congelato in un silenzio di tomba.
Suo cognato portava con sé il profumo di un universo di cui non poteva nemmeno immaginare l'esistenza.
E la sua confusione cresceva nel sentire la fragorosa risata del marito che, nella stanza accanto, ascoltava il racconto delle piccanti avventure del fratello; un turbamento che si trasformò in disprezzo, in disgusto quando, più tardi, il marito si buttò a letto, infiammato, sovreccitato, impaziente. Al marito andava il disprezzo, il disgusto, tanto più che d'altra parte vedeva il cognato pieno di rispetto e perfino di deferenza nei suoi confronti.
Il defunto marito, Adriana, aveva provato un sentimento di angoscia, quasi di paura, all'idea di ritrovarsi sola con lui in questa casa. Certamente ci sono stati i due bambini nati in questi quattro anni; ma, nonostante fosse diventata mamma, non era riuscita, di fronte al cognato, a liberarsi dalla sua naturale timidezza adolescenziale. Una timidezza che, a dire il vero, non era mai stata feroce; mai, tranne ora. E dava la colpa al marito, che l'aveva costantemente sottoposta ad un controllo strettamente sospettoso e ipocrita.
Cesare Braggi, delicatamente premuroso, aveva invitato la madre di Adriana a venire a vivere con la figlia. A poco a poco, liberata dalla tirannia del marito e sorretta dalla presenza della madre, la giovane riuscì, se non pienamente a ritrovare la pace, almeno a godere di una maggiore serenità. Dedicandosi completamente all'educazione dei suoi figli, diede loro l'amore e la tenerezza che non avevano potuto esprimersi durante il suo matrimonio infelice.
Ogni anno Cesare partiva per il continente, e riportava doni ad Adriana, alla nonna, ai nipoti, ai quali prodigava sempre le più delicate attenzioni di padre.
La casa, sotto la presenza di un uomo, spaventava le due donne, soprattutto di notte. Durante queste assenze, sembrava ad Adriana che il silenzio, facendosi più profondo, più sordo, tenesse in sospeso, sopra la casa, una tragedia misteriosa e terribile e, piena di sgomento, sentiva scricchiolare la carrucola della vecchia cisterna nel deserto. e ripida strada, quando un soffio di vento scosse la corda. Ma Cesare, per riguardo verso queste due donne e due bambini che poi non gli appartenevano, avrebbe dovuto privarsi della sua unica distrazione dopo un anno di lavoro e di noia ? Non avrebbe potuto prendersi cura di loro, vivere per sé, libero, poiché anche suo fratello gli aveva impedito di fondare una casa : tutt'altro - come non riconoscerlo ? - a parte queste brevi vacanze, si dedicò interamente alla casa e ai due orfani.
Col passare del tempo, ogni amarezza era scomparsa dal cuore di Adriana. I bambini stavano crescendo e lei era felice che crescessero sotto la tutela di uno zio simile. La sua dedizione era ormai totale e si stupiva quando il cognato o i figli si opponevano a che facesse per loro questa o quella cosa che non ritenevano necessaria. Sembrava che non facesse mai abbastanza. A chi altro avrebbe potuto pensare, se non a loro ?
La morte della madre fu per lui un grande dolore : gli mancava la sua unica compagnia. Per molto tempo l'aveva chiamata sorella; e, con la madre al suo fianco, si immaginava ancora giovane, cosa che in effetti era. Se n'era andata la madre, erano cresciuti i due figli, uno di sedici anni e l'altro di quattordici, grossi quasi quanto lo zio, lei cominciò a sentirsi e a considerarsi come una vecchia.
Provò questo sentimento quando, per la prima volta, fu colta da un vago malessere, stanchezza, oppressione alla spalla e al petto; come un dolore sordo che talvolta le prendeva tutto il braccio sinistro, che a tratti la tormentava, diventava lancinante e le mozzava il respiro.
Non si lamentava, e forse nessuno ne avrebbe saputo nulla se un giorno, a tavola, non avesse subito l'attacco di uno di questi spasmi inattesi.
Fu chiamato il medico di famiglia che subito si sgomentó. Una sensazione che aumentó dopo un lungo e meticoloso esame della paziente.
La malattia proveniva dalla pleura. Ma di che natura era ? L'anziano medico, assistito da un collega, ha tentato una puntura esplorativa, senza alcun risultato. Poi, constatando un indurimento delle ghiandole nella regione della scapola sinistra, consigliò a Braggi di portare la cognata a Palermo al più presto, lasciando intendere chiaramente che temeva la presenza di un tumore interno, forse incurabile.
Non si poteva partire subito. Chiusa in clausura per tredici anni, Adriana non aveva abiti che le permettessero di apparire in pubblico e nemmeno di viaggiare.
Bisognava scrivere a Palermo per procurargliene al più presto.
Cercò ostinatamente di opporsi a questo piano, assicurando al cognato e ai figli che non si sentiva così male. Un viaggio ? Il solo pensiero la faceva rabbrividire. Ed era proprio il periodo in cui Cesare era abituato a prendersi un mese di ferie. Partire con lui significherebbe togliergli ogni libertà, ogni piacere. No, no, lo voleva a costo zero ! E a chi avrebbe affidato i suoi figli ? Chi terrebbe la casa ? Lei fece valere tutte queste difficoltà, e suo cognato e i suoi figli scherzarono gentilmente con lei, ma lei insisteva ancora, assicurando che questo viaggio le avrebbe fatto più male che bene. Dolce Gesù, non sapeva nemmeno più come erano fatte le strade! Non riuscirebbe a mettere un piede davanti all'altro! Per pietà, per pietà, lasciatela in pace !
Quando arrivarono i vestiti e i cappelli da Palermo, per i ragazzi fu una giornata di giubilo.
Gioiosi, corsero nella camera della madre, portandole le grandi scatole avvolte nella tela cerata e gridando e battendo i piedi : doveva provarli subito. Volevano vedere la loro amata madre bella come non l'avevano mai vista prima. Hanno fatto così tanto che lei ha ceduto per soddisfarli.
Erano abiti neri, abiti da lutto, ma lussuosi e di meravigliosa fattura. Completamente ignara di moda, senza esperienza, non sapeva come indossarli. Dove e come pinzare tutti questi ganci che ha trovato ovunque ? Questo passo, mio Dio, è così alto? E quelle maniche, così gonfie... Allora ci vestiamo così adesso ?
Dietro la porta i bambini gridavano impazienti :
— Mamma, è lì ? Non ancora ?
Come se la loro madre si stesse travestendo per una festa ! Avevano dimenticato il motivo per cui quei vestiti erano lì; in verità, in quel momento, la stessa Adriana non ci pensava più veramente.
Quando, molto commossa, molto agitata, si vide nello specchio dell'armadio, provó un sentimento di estrema violenza, quasi si vergognava. Questo abito, che delineava i fianchi e il seno con un'eleganza molto provocante, le restituiva la snellezza e il fascino di una ragazzina. Si sentiva vecchia e, in questo specchio, era tornata giovane, bella: un'altra donna!
— No ! No ! Impossibile ! gridò, distogliendo lo sguardo e alzando una mano per proteggersi dalla visione.
I figli, sentendo questa esclamazione, bussarono più forte alla porta, con le mani, con i piedi, gridandogli di aprire, di farsi vedere.
Ma no ! No ! Si vergognava. Una caricatura! No no!
Poi minacciarono di sfondare la porta. Doveva aprire.
Dapprima rimaserono, anch'essi abbagliati da questa inaspettata trasformazione. Tentava di scappare, ripetendo : - Ma no, lasciami ! È impossibile ! Sei pazzo ? -, quando entrò il cognato. - Oh per favore ! Voleva scappare, nascondersi, come se lui l'avesse sorpresa nuda. Ma i ragazzi la trattenevano; la presentarono allo zio, che rise del suo sgomento.
— Ma ti sta benissimo ! disse alla fine, ritrovando la sua serietà. Avanti, lasciati guardare.
Cercó di alzare la testa.
— Mi sento come se fossi travestita...
— Ma no ! Perchè ? Ti sta proprio bene. Giratevi un po'... Così, di profilo...
Ella obbedì, obbligandosi a mantenere la calma, ma il suo petto, ben definito dall'abito, si alzò al ritmo del suo respiro rapido che tradiva l'agitazione interiore provocata dall'esame attento e calmo a cui la fece sottoporre, da intenditore.
— È molto buono. e i cappelli ?
— Cestini ! esclamò Adriana, presa dal panico.
— Sì, è vero, oggi li facciamo molto grandi.
— Come indossarli ? Dovrò pettinarmi i capelli in un altro modo.
Cesare la guardò ancora, calmo, sorridente, e disse:
— Nessun problema, hai tanti capelli...
— Sì, sì, ben fatto, mamma ! Fatti fare i capelli subito ! i bambini furono d'accordo.
Adriana sorrise malinconicamente.
— Vedi cosa mi costringi a fare ? disse rivolgendosi anche al cognato.
La partenza era fissata per il mattino successivo.
Sola con lui !
Così lo accompagnò in uno di quei viaggi ai quali, non molto tempo fa, pensava con tanta emozione. Oggi temeva solo una cosa : lasciare vedere che la sua confusione si manifestasse all'uomo che le stava di fronte, così premuroso e pacifico, come al solito.
Questa tranquillità che egli manifestava in ogni circostanza, molto naturale, le avrebbe fatto considerare indegno questo disordine, così profondo che sarebbe arrossita se, attraverso una menzogna quasi cosciente, proprio per non vergognarsene e consolarsi così, non l'aveva spiegato altrimenti : la novità del viaggio e tutte quelle singolari impressioni che assalivano la sua anima poco espansiva e riservata. Lo sforzo che fece su se stessa per controllare questa emozione (per nulla riprovevole, secondo questa interpretazione), lo attribuiva alla comodità che c'era, secondo lei, nel non mostrarsi né troppo ingenua di fronte alle cose né troppo. sorpreso di fronte ad un uomo esperto in tutto da molto tempo e sempre padrone di sé, che avrebbe potuto così provare qualche imbarazzo, qualche dispiacere. Rischiava infatti di apparire ridicola, alla sua età, con quello stupore quasi infantile che le rendeva febbricitanti gli occhi.
Cercava allora di frenare l'ansia febbrile e insieme radiosa del suo sguardo, di non voltare continuamente la testa da una finestra all'altra, poiché sentiva il desiderio di farlo per non perdere nulla di queste cose su cui i suoi occhi, così fugacemente, riposato per la prima volta. Si sforzò di nascondere il suo stupore, di dominare la sua curiosità e il piacere di tenerla sveglia, all'erta, per superare, grazie a lei, l'abbagliamento, le vertigini che le provocavano il ritmico rotolamento della ferrovia e questo visione così rapida, così illusoria di siepi, alberi, colline.
Non aveva mai preso il treno. Ad ogni istante, ad ogni giro di ruota, le sembrava di entrare in un mondo sconosciuto, che all'improvviso diventava realtà nella sua mente sotto apparenze che, benché vicine, le sembravano lontanissime e che generavano in lei, nello stesso momento in cui lei provava piacere nel vederli, un sentimento di tenue, indefinibile tristezza: l'improvvisa consapevolezza, forse, che erano sempre esistiti al di là e al di fuori della propria realtà, perfino della propria immaginazione; la nostalgia di sapere che lei era una straniera di passaggio tra loro, la cui vita sarebbe continuata, con le proprie vicissitudini, senza di lei.
Ecco le umili case di un villaggio : tetti, finestre, porte, scale, strade; la gente che viveva lì era, come lei stessa lo era stata per tanti anni nel suo paesino, rinchiusa lì su questo pezzo di terra, con le loro abitudini, le loro occupazioni; a parte ciò che gli occhi riuscivano a vedere, per loro non esisteva più nulla, il mondo era un sogno: molti lì erano nati, cresciuti e morti senza aver visto nulla di ciò che lei avrebbe scoperto durante questo viaggio, così poco in confronto al vasto mondo, ma gli sembrava già tanto.
Volgendo lo sguardo, a volte riconosceva quello del cognato, e il suo sorriso; le chiese :
— Come ti senti ?
Lei, scuotendo la testa, rispose :
— Bene.
In più occasioni, venne a sedersi vicino a lei per mostrarle, per nominarle un villaggio, lontano, dove era andato, o una collina dal profilo minaccioso, dettagliando tutto ciò che gli sembrava distogliere l'attenzione da il suo compagno. Non poteva immaginare che tutto ciò, anche i dettagli più insignificanti, per lui i più comuni, scatenassero un tumulto di sensazioni e che i suoi dettagli, i suoi commenti, invece di aumentarla, diminuissero, raffreddassero questa immagine fervida e fluttuante dell'immensità. dentro di lei, sconvolta, prigioniera di questo sentimento di indefinibile tristezza alla vista di un mondo così ignorato.
Nel ribollire di queste sensazioni, la voce di Cesare, lungi dall'illuminarla, provocava in lei una sorta di vuoto oscuro e violento, scosso da brividi che la travolgevano; e la sua tristezza allora si fece più acuta, meno confusa. Per la sua ignoranza si giudicava meschina, provava un oscuro fastidio, quasi un'ostilità alla vista di tutte quelle cose che all'improvviso, troppo tardi per lei, le riempivano gli occhi e le penetravano nell'anima.
A Palermo, uscendo il giorno dopo dallo studio dello specialista dopo un lunghissimo consulto, gli sforzi del cognato per nascondere il suo sgomento, la affettata sollecitudine con cui, per la seconda volta, riceveva le istruzioni per l'uso dei farmaci prescritti e dall'espressione dipinta sul volto del medico, tutto gli aveva fatto capire chiaramente che era stata appena emessa una condanna a morte, che quella miscela di veleni, da assumere goccia a goccia con molta cautela, due volte al giorno prima dei pasti, era solo un pietoso inganno o il viatico per una lenta agonia.
Tuttavia, ancora stordita e infastidita dal forte odore di etere che regnava nello studio del medico, quando emerse dall'ombra delle scale e si ritrovò fuori, nella cornice del tramonto, sotto un cielo infuocato che, dal porto, lanciava come una nuvola sproporzionata e tonante lungo tutto il Corso; mentre vedeva, tra le auto, attraverso il bagliore dorato, l'imbrunire della folla rumorosa, i volti e gli abiti illuminati di riflessi violacei, gli squarci di luce, gli schizzi colorati, come pietre preziose, dalle finestre, le insegne, gli specchi nelle riserve, sentiva la vita, la vita, solo la vita irrompere nella sua anima, attraverso tutti i suoi sensi, sopraffatta ed esaltata come da un'ebbrezza divina; non sentiva alcuna angoscia, non il minimo pensiero, anche fugace, le attraversava la mente per la sua morte vicina e certa, per questa morte che però già era dentro di lei, in agguato sotto la scapola sinistra, dove a momenti si sentiva come pugnali. No, no, vita, vita! E questa effervescenza che travolgeva la sua mente le corse impetuosa in gola, dove non sapeva cosa, forse un'antica sofferenza che risaliva dal profondo del suo essere, si fosse bloccata, impedendole di trattenere le lacrime, nonostante tanta gioia.
— Niente... niente..., disse al cognato, e un sorriso vivissimo le illuminò gli occhi attraverso le lacrime. Mi sento come... non lo so... andiamo, andiamo...
— Nell'albergo ?
— No, no...
— Andiamo a cena allora, allo Chalet, in riva al mare, al Foro Italico; ascolteremo la musica...
Salirono in macchina, diretti verso la nuvola abbagliante e accecante.
Ah, che serata fu per lei, allo Chalet, in riva al mare, sotto la luna, con questo Foro illuminato, nel profumo delle alghe, nel profumo degli aranci che venivano dai giardini ! Sconvolta, come in un incanto sovrumano al quale però una certa angoscia le impediva di abbandonarsi completamente; un dubbio la colse, che tutto ciò che vedeva lì non fosse reale, ma si sentiva distante, così distaccata da se stessa, senza memoria né coscienza, senza nemmeno pensiero, trasportata nella distanza di "un sogno infinito".
Provò questa impressione ancora, ancora più intensamente, mentre percorreva la mattina dopo, in macchina, le passeggiate deserte e interminabili del parco della Favorita: a un certo momento riuscì, con un profondo sospiro, quasi a ritornare in sé. da questo luogo, altrove e misurarne la distanza, conservandone l'estasi, senza turbare l'ebbrezza di questo sogno solare, tra le piante stesse assorbite, sembrava, in un sogno senza fine.
Senza volerlo, si rivolse al cognato e sorrise con gratitudine.
Ma, in quel preciso istante, il suo sorriso le diede una viva e profonda compassione per se stessa, condannata a morire ormai, ora che tante meravigliose bellezze si offrivano ai suoi occhi abbagliati, e la sua vita avrebbe potuto essere quella di queste innumerevoli creature che vivevano in questi luoghi. Pensò che questo programma di viaggio, forse, era stato crudele.
Ma, poco dopo, quando l'auto si fermò finalmente in fondo ad un vicolo sperduto e lei scese, sorretta da Cesare, per contemplare da vicino la fontana di Ercole, lì, davanti a questa fontana, sotto il cobalto del cielo intenso fino a sembrare nero, attorno alla scintillante statua di marmo del semidio sull'alta colonna che emergeva al centro della grande vasca, lì, sporgendosi sull'acqua vitrea dove galleggiavano alcune foglie e una pianta acquatica verdastra, che proiettavano la loro ombra verdastra sul fondo, lì, ad ogni increspatura dell'acqua, osservando una nebbia evanescente evaporare dai volti delle sfingi che sorreggevano la conchiglia, si sentì come un'ombra di preoccupazione, levarsi dall'acqua come alito rinfrescante, accarezzargli il volto ; questo respiro allora diede vita ad un grande silenzio attonito che amplificò smisuratamente la sua mente, poi, come se uno spiraglio di cieli stranieri si accendesse all'improvviso in quel vuoto incommensurabile, gli sembrò quasi raggiungere l'eternità, in quell'istante, acquisire una visione lucida e illimitata consapevolezza di tutte le cose, fino all'infinito sepolto negli abissi dei misteri dell'anima. e pensò che questo le poteva bastare, perché in un istante, in quell'istante, aveva vissuto tutta un'eternità.
Propose al cognato di partire lo stesso giorno. Voleva ritrovare la sua casa, per liberarla, dopo questi quattro giorni rubati alle sue vacanze. Avrebbe perso un altro giorno accompagnandola, poi avrebbe potuto riprendere il suo viaggio, il suo viaggio annuale verso paesi più lontani, al di là di questo infinito mare blu scuro. Poteva farlo senza paura, perché lei non sarebbe morta durante quel mese, durante la sua assenza.
Ella non gli raccontò tutto questo, lo pensò soltanto e lo pregò di essere così gentile da riportarla in campagna.
— Ma no, perché ? lui ha risposto. Adesso che siamo qui, verrai con me a Napoli. Consulteremo lì un altro medico, per maggiore sicurezza.
— No, no, per favore, Cesare ! Lasciami andare a casa. È inutile !
— Per quello ? Non c'è modo. È meglio, per una maggiore sicurezza.
— Non è abbastanza quello che abbiamo imparato qui ? Non ho niente, mi sento bene, sai ? Seguirò le istruzioni. È tutto.
La guardò seriamente e disse :
— Adriana, voglio che sia così.
Lei non rispose : si considerava una donna del suo paese che non doveva mai discutere di ciò che un uomo ritiene giusto e doveroso; pensava che cercasse, per sé, la soddisfazione di non essersi accontentato di un solo consulto, la soddisfazione che altri, in paese, domani, dopo la sua morte, avrebbero potuto dire: "Ha fatto tutto, ha fatto del suo meglio" per salvarla; la portò a Palermo, e anche a Napoli..." O forse nutriva davvero la speranza che altrove un altro, migliore medico potesse dichiarare guaribile il male, o conoscere il rimedio salvifico? O forse... ma sì, era più così: sapendola irrimediabilmente perduta, volle, viaggiando con lei, procurarle un'ultima e straordinaria distrazione, per compensare, seppure poco, la crudeltà del destino. . .
Ma lei aveva un orrore, ecco quello che aveva, un orrore di questo mare da attraversare. Solo guardarla, all’idea di un progetto del genere, la lasciava senza fiato, un po’ come se avesse dovuto fare questo viaggio a nuoto.
— Ma no, vedrai, disse rassicurante e sorridente. Non te ne accorgeresti nemmeno in questa stagione. Guarda com'è calma. E poi la barca... Non sentirai niente.
Poteva lei rivelargli l'oscuro presentimento che l'aveva colta alla vista di questo mare, alla prospettiva di partire, di lasciare queste rive che già sembravano così lontane dal suo villaggio e così nuove, quest'isola dove aveva appena vissuto un'esperienza così grande e agitazione singolare; Se si fosse avventurata ancora più lontano con lui, con lui perso nella terribile, misteriosa infinità di questo mare, non sarebbe mai tornata a casa, non avrebbe attraversato di nuovo queste acque, se non morta? No, era incapace di ammettere a se stessa questo presentimento; credeva all'orrore di quella distesa marina per il semplice fatto che, fino ad allora, non l'aveva mai vista; poi, essere costretto a viaggiarci sopra...
Quella sera si imbarcarono per Napoli.
Ancora una volta, la barca si era appena mossa nel porto, appena era uscita dal porto, oltre le vertigini provocate dal trambusto della partenza e l'eccitazione di tanta gente che gridava, si alzava e scendeva. nelle stive, vedendo tutto allontanarsi, rimpicciolirsi, e la gente sulla banchina che continuava ad sventolare fazzoletti in segno di addio, e il porto, e le case, fino al momento in cui tutta la città si confondeva in un linea bianca e vaporosa, attraversata qua e là da pallide luci sotto l'ampio recinto delle colline grigio-rossastre, ancora una volta si perdeva in un sogno, un altro sogno meraviglioso, ma che le faceva spalancare gli occhi dall'apprensione mentre, su questa barca, in verità molto grande, ma forse fragile poiché vibrava tutta ad ogni sordo e ritmato sobbalzo delle eliche, entrava nella doppia immensità infinita del mare e del cielo.
Lui sorrise al suo sgomento e, invitandola ad alzarsi, le passò il braccio sotto il suo, gesto di intimità che fino ad allora non si era concesso; sostenendola, la condusse sul ponte, per vedere i potenti, lucenti pistoni d'acciaio che facevano girare le eliche. Ma, già così turbata da quell'insolito contatto, non poté resistere a questa visione né al respiro caldo, all'odore di grasso che emanava da quel luogo, quasi svenne e, stringendosi, arrivò quasi ad appoggiare la testa sulla sua spalla. Si riprese subito, quasi sgomenta da questo desiderio di abbandono al quale aveva rischiato di cedere.
Con ancora più preoccupazione, le chiese di nuovo :
— Ti senti male ?
Scuotendo la testa, incapace di aprire bocca, annuì. Ed entrambi andarono, a braccetto, verso poppa, guardando il lungo solco infuocato e fosforescente del mare già nero, sotto il cielo scintillante di stelle, verso il quale l'enorme tubo del camino esalava sbuffi di "un fumo denso e lento". , quasi arrossando al calore della macchina. Fino al momento in cui la luna, nel compimento di questo incanto, emerge dal mare; prima nei vapori dell'orizzonte, come una lugubre maschera di fuoco che punta minacciosamente a spiare in un silenzio di terrore i suoi domini marini; poi via via schiarendosi, restringendosi proprio nel suo splendore nevoso, moltiplicando il mare in uno sconfinato palpito d'argento. Allora più che mai Adriana sentì crescere dentro di sé l'angoscia e il timore di quel piacere che la allontanava da se stessa e la spingeva irresistibilmente ad affondare il viso, esausta, nel petto di Cesare.
Ció accade a Napoli, in un attimo, all'uscita da un caffè-concerto dove avevano cenato e trascorso la serata. Abituato, durante i suoi viaggi, a lasciare di notte questi luoghi con una donna, le offrì con naturalezza il braccio, poi cogliendo inaspettatamente, sotto il grande cappello piumato, il movimento di uno sguardo focoso e, subito, quasi senza volerlo, le strinse velocemente il braccio con il suo, premendola contro il suo petto. Nient'altro. Ed è stato come un'ustione.
Nel buio dell'auto che li riportava all'albergo, avvinghiati, bocca a bocca insaziabilmente, si confessarono tutto, velocemente, tutto ciò che in un istante, in un lampo, lui aveva intuito nell'incandescenza di quello sguardo : tutta la sua vita, in questi anni di silenzio e di martirio. Gli raccontò quanto, sempre, senza volerlo, senza saperlo, lo aveva amato; e quanto l'aveva desiderata, ancora adolescente, e aveva sognato di farla sua, come questa sera, sua! il suo !
Era un delirio, una frenesia, accresciuta da un ardore intenso, instancabile, dovuto al desiderio di risarcire in questi pochi giorni posti sotto il segno della sua condanna a morte, tutti gli anni perduti, pieni di pulsioni represse, di febbre morta; il bisogno di accecarsi, di perdersi, di non vedersi più come erano stati l'uno per l'altro per tanti anni, sotto la severa apparenza dell'onestà, lì, in un villaggio dalla morale rigida, dove il loro amore, il loro matrimonio , domani, verrebbe giudicato sacrilego.
Quali matrimoni ? Ma no ! Perché lo avrebbe costretto a commettere questo sacrilegio, lei che aveva così poco tempo da vivere ? No, no : l'amore, questo amore frenetico e travolgente in questi pochi giorni di viaggio; viaggio d'amore senza ritorno, viaggio d'amore verso la morte.
Non poteva tornare lì, mostrarsi ai bambini.
Ne aveva il presentimento quando se ne andò; capì allora che, per lei, attraversare il mare significava porre fine alla vita. E adesso partire, partire, voleva partire, più in alto, più lontano, tra le sue braccia, cieca fino alla morte.
Andarono così a Roma, poi a Firenze e Milano senza vedere nulla o quasi. La morte, attorcigliata in lei, con le sue fitte, li castigava, esacerbava il loro ardore.
— Niente di niente ! diceva ad ogni attacco, ad ogni morso. Niente di niente...
E offrì le sue labbra con il pallore della morte sul viso.
— Adriana, stai soffrendo...
— No, non è niente, proprio niente ! Cosa mi importa ?
L'ultimo giorno, a Milano, poco prima di partire per Venezia, si è vista allo specchio, sconfitta. E quando, dopo la notte del viaggio, nel silenzio dell'alba si aprì per lei la visione onirica, superba e malinconica, della città che emergeva dalle acque, capì di essere giunta alla meta, che lì sarebbe finito il suo viaggio.
Voleva però trascorrere la giornata a Venezia. Fino a sera, fino a notte, attraverso i canali silenziosi, in gondola. rimase sveglia tutta la notte, con una sensazione singolare per quella giornata : una giornata di velluto.
Il velluto della gondola ? L'ombra vellutata di certi canali ? Chi lo sa ! Il velluto della bara.
Mentre lui, due giorni dopo, la mattina dopo, lasciava l'albergo per imbucare alcune lettere per la Sicilia, ella entrò nella camera di Cesare: vide una busta strappata sulla segretaria e riconobbe la grafia del figlio maggiore; portò la busta alle labbra e la baciò disperatamente; poi ritornò nella sua stanza, tirò fuori dalla borsa di cuoio la bottiglia che, integra, conteneva la miscela di veleni; si gettò sul letto sfatto e lo inghiottì tutto d'un fiato.
3 dicembre 2023.
