Le penalty tiré en dépit du bon sens.
Le penalty tiré en dépit du bon sens.
Il n’y a rien de meilleur dans la vie que de ne pas faire son devoir, que de ne pas faire ce que l’on attend conventionnellement de vous. C’est ce que Claire Messud nous disait dans La femme d’en haut, un livre publié en septembre 2014 aux éditions Gallimard, et je l’en remercie non pas pour la qualité de son style, ni pour l’histoire qu’elle racontait, étant donné que son livre, je n’ai pas pris la peine de le lire, mais parce qu’il m’a permis de millésimer quelques-uns de mes propres textes qui dataient de cette époque-là.
Claire Messud pensait-elle aux lundis après-midi, quand on se sent un peu mou du genou après le déjeuner, et quand la dernière chose que l’on a envie de faire, c’est précisément ce qu’il y a à faire ? Sans doute pas, le propos de Madame Messud étant probablement plus élevé. En bonne féministe B.C.B.G., elle nous parle de l’émancipation d’une femme à l’égard des conventions et du conformisme social. Or, rien de ce qui est féministe ne saurait être conformiste, ni conventionnel.
Ah, les lundis au soleil, les lundis après-midi à la cinémathèque de Bercy… vous auriez préféré celle du Trocadéro qui se trouve derrière le T.N.P. de Jean Vilar, parce qu’évidemment, c’est là que s’est écrite la légende de la cinéphilie française, à l’époque des débats passionnés de Truffaut, de Godard, de Rohmer, de Chabrol, etc… bref, de tous ces chiens enragés qui sont plus tard devenus des lions, de tous ces jeunes gens pressés de tout remettre en cause, et notamment le cinéma de papa, la « qualité française », pour faire leurs films, pour imposer leur style, et créer la « Nouvelle Vague »… le cinéma français d’aujourd’hui vous laisse parfaitement indifférent, même s’il y a toujours autant de débats, même si l’on s’intéresse toujours autant à l’adéquation entre la forme et le fond, même si l’on se pose toujours les mêmes questions, qui sont parfois les bonnes parce qu’elles sont universelles : est-ce que ce plan est moral ? Y a-t-il une éthique, une intention dans tel ou tel plan ? Y a-t-il une pensée qui a conduit le réalisateur à choisir le noir et blanc de préférence à la couleur, à privilégier le gros plan sur le plan large, parce qu’évidemment ce n’est pas la même chose de voir une larme couler sur la joue d’Anna Karina après qu’elle a exprimé, au cours d’une conversation avec son amie, les opinions d’une prostituée sur le sens de la liberté et de la responsabilité, qu’en arrière-plan, un tableau qui n’a rien de « high tech » indique le classement d’une division perdue, dans laquelle évoluent l’U.J.A Alfortville, le Paris Université Club, le C.O.M. Étampes, le Stade Français F.C., etc… et que la chanson de Jean Ferrat, Ma môme, s’élève dans le café en même temps que les volutes de la cigarette qu’Anna Karina tient entre ses doigts, tandis qu’elle fixe de ses grands yeux clairs la caméra et donc le spectateur, presque au même moment où les paroles de Jean Ferrat en arrivent à ce passage… :
Et j’ crois bien que la Sainte Vierge
Des églises
N’a pas plus d’amour dans les yeux
Et ne sourit pas mieux
Quoi qu’on dise…
… qu’il chante de sa belle et chaude voix de basse avec ses accents faubouriens.
Non décidément, ce n’est pas la même chose, disais-je, avant d’être interrompu par cette digression qui n’intéresse probablement que moi-même, qu’un plan choisi par Godard dans Vivre sa vie et un plan choisi par quelque tocard du cinéma commercial qui rapporte gros, même si « tocard » n’est pas le mot qui convient, lorsqu’on parle de quelqu’un qui a réussi, socialement et professionnellement, dans un milieu aussi concurrentiel et compétitif que le cinéma à Hollywood. « Tocard » il ne l’est que dans votre esprit, qui n’a pas toujours brillé d’une vive clarté, d’une part parce que la réussite et le succès, vous ne savez même pas ce que c’est, et d’autre part parce que vous n’avez pas toujours été attentif au sens des mots, vous n’avez pas toujours été soigneux dans le choix des mots. On pourrait à la rigueur vous concéder que vous préfériez la sonorité des mots, leur musicalité, ainsi que leur tonalité si celle-ci était susceptible de vous émouvoir, voire de donner un sens, même éphémère, une raison d’espérer, jusqu’à ce que le soleil se couche, en attendant le lendemain. « Godard contre les tocards » : voilà qui claquait bien, selon vous. Vous n’étiez plus très nombreux, dans ces années du début du XXIe, à croire en ce genre de formule. Vous n’avez jamais été très nombreux, de toute façon. Fernando Pessoa, le grand poète du XXe siècle, se démultipliait dans la solitude, tandis que vous... Ma foi, vous avez fait ce que vous avez pu. C’est une des raisons pour lesquelles on vous a souvent dit que vous aviez du potentiel, et même un gros potentiel, parce que vous aviez eu toutes les chances et tous les privilèges, et que vos interlocuteurs, qui se sont toujours bien gardés de vous faire la morale, – instruits par l’expérience de leur vie, tant professionnelle que sentimentale, ils n’allaient quand même pas tomber dans ce piège grossier – vous regardaient avec une nuance de condescendance et de reproche, si ce n’est de mépris, dans les yeux. Ils savaient utiliser des périphrases, des circonlocutions, des mots détournés… des mots qui font mal cependant, à défaut de tuer. Vous aviez du potentiel et vous ne l’avez pas exploité : voilà qui est bien fâcheux. C’est ennuyeux d’être pauvre, mais pour ne pas l’être, il faut travailler, mon garçon : on ne vous l’a pas dit en face, enfin pas de cette manière si abrupte, laconique comme un aphorisme, auquel vous auriez pu répondre par un autre aphorisme : « Si l’on veut gagner sa vie, il suffit de travailler ; si l’on veut devenir riche, il faut trouver autre chose. » (Alphonse Karr). Vous étiez quand même un peu à côté de la plaque, en léger décalage pour ainsi dire. Ça ne s’est pas beaucoup amélioré depuis.
Ne pas faire ce que l’on attendait de vous. L’idée était attrayante, même s’il faut bien reconnaître qu’avec le temps, on en a attendu de moins en moins de vous. Vous pensiez avoir éduqué, « dressé » votre entourage, pour qu’ils n’attendent plus rien de vous. Ce « dressage » était toutefois imparfait, car vous ne les aviez pas éduqués à ce qu’ils attendent le pire de vous, bien que le pire soit toujours sûr : les souliers sont rarement en satin, ou les pantoufles en verre. Aujourd’hui, plus personne ne s’étonne que les pantoufles soient de vair quand il s’agit des riches, des mondains, des célébrités, et des parvenus de la société du spectacle : on prévoit un retour en grâce de la Weston bicolore pour les collections de la mode printemps/été 2026, en particulier auprès des serviteurs de l’État et des pantouflards de la haut fonction publique ayant succombé aux sirènes du privé.
Votre entourage attendait de vous un comportement sinon parfaitement conventionnel, du moins discret, qui fasse le moins de vagues possible. L’on considérait que vous aviez eu votre chance, beaucoup de chance aussi, et même un certain nombre de chances, que vous n’aviez pas su saisir, par masochisme, par dilettantisme et désinvolture, ou par un comportement étrange, obscur, antisocial, taciturne et solitaire ; suicidaire (du point de vue social, s’entend) ?… Bof, vous aviez lu Le suicide d’Emile Durkheim, quand vous étiez étudiant, alors que la sociologie, qu’elle fut politique ou non, et en particulier ce genre de livres, vous passionnait, et vous aviez pu constater que vous n’entriez dans aucune des cases, que vous ne coïncidiez avec aucune des catégories formalisées par le grand sociologue, tenant d’une approche holiste des phénomènes sociaux, qui laisse évidemment bien peu de place au libre-arbitre. Or, c’est justement dans ces moments-là que vous choisissiez de vous réveiller, c’est précisément quand on vous enterrait de votre vivant que vous aviez envie de faire des vagues, pour rappeler, ou simplement pour vous prouver à vous-même que vous existiez (encore).
C’est comme quand vous étiez adolescent, mal dans votre peau, et qu’aucune fille n’avait l’idée saugrenue de vous sauter au cou, de mettre ses bras autour de vos hanches, de se laisser enlacer par vos bras, et encore moins de venir vous réconforter quand ça n’allait pas. Pas folles, les guêpes. Il y avait certes déjà une distinction entre les thons et les jolies filles, sans compter celles qui sont dans un entredeux, comme si elles étaient déjà programmées pour être de futures électrices de Jean Lecanuet ou de François Bayrou, vous ne vous rappelez plus très bien qui incarnait le centre mou quand vous étiez jeune ; ah si, peut-être Raymond Barre – heureusement qu’il s’est pris une tôle à l’élection présidentielle de 1988, celui-là. Tout comme Valéry Giscard d’Estaing, Tête de nœud pour les intimes, vu que sa particule était si importante à ses yeux qu’il n’a pas hésité à l’acheter, qui a été battu à l’élection présidentielle de 1981 ; on pourrait facilement vous soupçonner de vous en prendre prioritairement aux corbillards, déjà qu’il n’est pas bien vu de tirer sur les ambulances… C’est que vous avez gagné le droit, plus qu’aucun autre, estimiez-vous, de conserver votre rancune, tant d’années après, envers l’inventeur de l’avoir fiscal et l’auteur de manuels d’économie politique tellement chiants et abscons, qu’à côté, les discours publics de Michel Rocard paraitraient accessibles aux enfants du couvent des oiseaux, aux mongoliens et autres malcomprenants professionnels… Évidemment, vous allez vous attirez les foudres des ligues de vertu défendant les personnes infirmes et invalides, et pas seulement les personnes verticalement défiées, les inadaptés sociaux, qu’au fond de votre cœur, vous préférez mille fois aux cadres moyennement supérieurs – très moyennement supérieurs même –, parce que ces ligues font semblant de ne pas comprendre que c’est elles qui vous portent sur les nerfs, tout autant que les élites économiques de ce pays, ainsi que ces femmes qui sont dans l’entre-deux, ni belles, ni moches, ni franchement thons (car « dans le thon tout est bon »), ni surtout « mozzafiato ». Il est donc temps de faire preuve d’un peu d’autodérision, histoire de dérider tant que faire se peut nos amis les mongoliens, qui ont bien le droit de rire et de se divertir comme tout le monde.
Une fois écartées les thons – on ne peut pas manger du poisson tous les jours, surtout quand on est un grand prédateur carnassier comme vous – et ces être ni-chèvre, ni-chou, bien au contraire (François Mitterrand disait du centre qu’il n’était ni de droite, ni de droite – certes, cependant François Mitterrand, non seulement c’était François Mitterrand, mais en plus, contrairement à vous, il avait la « sprezzatura », voir par ailleurs), que reste-t-il ? Les filles qui répondent si parfaitement aux canons fascistes de la beauté féminine qu’on dirait qu’elles le font exprès, rien que pour énerver les féministes, mais aussi et surtout pour vous énerver, vous, et vous rendre fou, si ce n’est d’amour, tout au moins de douleur.
Déjà, au foot tout le monde vous considérait comme un intellectuel, et ça n’était évidemment pas un compliment admiratif, juste une manière de mettre vos fantaisies sur le compte d’un dérangement cérébral qui ne pouvait qu’être dû à un excès d’études et de lectures, ces études et ces lectures dont vous sortiez avec une blancheur suspecte, rendu blême par le manque de soleil et d’activités de plein air, ou alors par l’intensité du bouillonnement qui s’était emparé de votre cervelle (« tempête sous un crâne », aurait-on pu dire, pour pasticher le père Hugo) à la lecture de certains ouvrages qui vous semblaient bien plus dangereux qu’un simple magazine pornographique ; avec le recul, vous avez fini par comprendre que c’était tout à fait naturel : ces livres contenaient des IDÉES, c’est-à-dire qu’ils portaient en germes les graines de la subversion et de la dissidence menaçant l’ordre social, tandis qu’un magazine pornographique, ma foi, ne porte en germes rien du tout, si ce n’est une sexualité de bas étage, primitive et animale, qui dérange à la rigueur les féministes, encore faut-il que celles-ci fassent preuve de bonne volonté, parce qu’elle se passe de leur consentement, et qu’elle conduit, paraît-il, à envisager les femmes comme des objets sexuels, alors que chacun sait qu’elles sont surtout des petits animaux craintifs et délicats comme des vases en cristal (1), ou alors comme des précieuses ridicules ; sauf à dire que le féminisme exerce un contrôle nécessaire et une emprise salutaire sur la vie intellectuelle de ce pays, l’auteur ne peut que constater qu’il serait sain, dans une démocratie qui ne serait pas seulement le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres, que des voix alternatives puissent s’exprimer librement ; et il ne peut que rire, rire d’un rire jaune à gorge déployée – ce qui n’est pas si évident, il a essayé, l’auteur, et il peut vous en donner des nouvelles : cela nécessite une gymnastique élastique des zygomatiques – quand il se souvient du jeune homme qu’il a été, trop sérieux pour être honnête, et qu’il observe le niveau du débat intellectuel aujourd’hui dans ce pays et son évolution depuis cette époque où il a peut-être été heureux – mais on ne s’en aperçoit toujours que trop tard, le bonheur étant chose si ténue qu’il est bien difficile de le cultiver à l’abri des regards indiscrets, de le vivre intensément malgré les casse-pieds qui pullulent, aussi bien dans votre entourage que parmi les gens que vous côtoyez quotidiennement, et qui ne vous disent absolument rien, contrairement à ce que voudrait nous faire croire une version édulcorée du vivre-ensemble, sinon qu’il faut se dépêcher de vivre, de mordre dans la vie à pleines dents en se méfiant des conseils et des donneurs de leçons. Vous vous souvenez d’un film d’Yves Robert, Le bal des casse-pieds, avec Jean Rochefort et Miou-Miou, et l’inoubliable Jean Yanne en casse-pied superlatif, et vous vous souvenez qu’Yves Robert fut au cinéma français ce que Giono et Stendhal furent à la littérature, un apôtre de l’égotisme intelligent et cultivé, et vous vous souvenez de cette époque, nous sans une émotion qui vous prend à la gorge et vous met les larmes aux yeux, car vous avez toujours eu du mal à devenir un adulte, équanime, placide et tolérant, resté scotché comme vous l’êtes dans cette époque où vous découvriez ce que la culture peut apporter d’enrichissant, mais aussi de subversif, c’était l’époque où vous vous repaissiez des livres de Camus, non pas Renaud mais Albert, L’homme révolté certainement, Le mythe de Sisyphe tout autant, de ceux de Sartre, Les chemins de la liberté, de leur théâtre à tous les deux, au premier rang desquels vous rangiez Caligula et Les Mains sales, mais plus encore des livres de Sade, l’Histoire de l’œil de Georges Bataille, ou encore Les caves du Vatican d’André Gide, dont vous n’avez découvert Les nourritures terrestres que bien plus tard, tout comme Lautréamont, Nietzche, et surtout, surtout ceux de Pessoa et de Cioran. Mais à l’époque de votre adolescence, le titre de roman qui résumait le mieux votre état d’esprit, c’était La Nausée de Sartre, si ce n’est Le Conformiste de Moravia.
Donc, au foot, quand vous étiez adolescent, on vous considérait déjà comme un spécial, un lent, un indolent, plus porté sur la douceur de vivre dont parle Talleyrand, dans cette citation mise en exergue par Bernardo Bertolucci dans son film Prima della Rivoluzione, sorti en 1964, qui devait devenir plus tard un de vos films de chevet, non pas seulement parce qu’il parle de Talleyrand, d’ailleurs il n’en parle pas du tout, mis à part la citation (« Chi non ha vissuto negli anni prima della Rivoluzione, non può capire che cosa sia la dolcezza del vivere »), et pourtant ça parle quand même un peu de ça, d’un avant et d’un après, en même temps que de romantisme, de la fureur de vivre intensément d’un jeune chien fou avide de tout remettre en cause, sans compromis mais pas sans divertissement, car nous le savons depuis Pascal, un roi sans divertissement est un homme plein de misère, misère affective et misère intellectuelle… heureusement qu’il y a eu, plus tard, la découverte de Schopenhauer, de son Monde comme volonté et comme représentation, ses Parerga et Paralipomena, mais aussi ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie, ce sacré farceur et ce petit rigolo d’Arthur, que vous aimiez tant résumer par le titre de sa thèse de doctorat sur la quadruple racine du principe de raison suffisante (« Über die vierfache Wurzel des Satzes vom zureichenden Grunde ») et celle de Giacomo Leopardi, non seulement ses Pensées, déjà réconfortantes par leur pessimisme radical, mais surtout pour son Massacre des illusions et son fabuleux Zibaldone, une somme monstre que vous n’échangeriez pour rien au monde contre celle de Thomas d’Aquin, sa fameuse Somme contre les gentils, que vous avez toujours trouvée trop politiquement correcte, mais qui vous rappelait surtout ce professeur de droit administratif et d’histoire des idées politiques, qui non content d’avoir un défaut d’élocution comme Démosthène, se permettait en outre de porter le même nom que le caïd de la pègre corse interprété par Marcel Bozzufi dans le Deuxième souffle de Jean-Pierre Melville, alors que Lino Ventura est aux abois, un peu comme vous d’ailleurs, quand vous étiez étudiant, et que vous désespériez d’obtenir jamais votre diplôme…, – auriez-vous pu être ami, entre parenthèses, avec ce professeur qui vous faisait souffrir avec le contentieux du droit administratif, mais vous apportait tout son réconfort, faisant tinter à vos oreilles le doux son du lait de la tendresse humaine que l’on verse dans une cruche, avec son cours d’histoire des idées politiques ? Peut-être et peut-être pas ; certes, il ne manquait pas d’humour, ce prof, et d’autodérision, avec son zozotement très agaçant en fin de compte, dont il savait si bien se moquer, quand on vous a toujours reproché votre psychorigidité et, de manière assez pléonastique selon vous, votre manque de souplesse ; mais qu’il fut un thomiste déclaré et revendiqué, vous faisant irrésistiblement penser à la description du personnage interprété par Bernard Blier dans Les Barbouzes de Georges Lautner : « Citoyen de Genève, représentant des banques et dépositaire de la pensée neutraliste, voici Eusébio Caffarelli, dit « le Chanoine », entomologiste et esprit distingué. Son mysticisme, à la fois très hostile au rationalisme de saint Thomas et à l’orthodoxie mécaniste de la scolastique, le pousse parfois à des actions brutales que sa conscience réprouve. Mais le meilleur des hommes ne saurait être parfait. », quand vous ne juriez que par Machiavel, en ce temps-là comme aujourd’hui, vous oblige à conclure, navré, que non, vous n’auriez pu conserver l’amitié d’un esprit aussi hostile au néoplatonisme de Plotin –, et encore moins contre le Guide des égarés, de Maïmonide et de 1190 (2), d’un usage assez peu pratique dans la société contemporaine, auquel il faudrait sans doute préférer une carte Michelin, un GPS, voire Le procès de Kafka, si ce n’est sa nouvelle en forme d’apologue, Devant la loi, qu’Orson Welles mit en images pour les besoins de l’adaptation cinématographique de ce roman, après le Giacomo de Venise, le Casanova de ces dames ; encore que vous, tout autant que le mythe de l’aventurier et du grand séducteur, c’était le cinéma qui vous fascinait et, en particulier, Luigi Comencini, un des grands spécialistes de l’enfance, qui s’est intéressé aux années de formation du jeune Casanova, au Casanova d’avant Casanova en quelque sorte, tout comme Fellini s’est attaché à déboulonner, à désacraliser, à « déconstruire » le mythe de Casanova, sans que vous sachiez très bien dater à quand remonte la formation du concept de déconstruction derridienne, même si ça ne vous laisse pas indifférent, tout comme le livre de Philippe Sollers sur Casanova, Casanova l’admirable, publié en 1998 ; ce n’est pas que ça vous laissait indifférent, que ça ne vous intéressait pas, c’est juste que ça ne vous passionnait pas ; vous, ce que vous aimiez, ce que vous n’avez jamais cessé d’admirer, de porter au pinacle, au point de commettre des excès d’idolâtrie dépourvus de toute objectivité rationnelle et consensuelle, c’est le cinéma italien ; et donc, puisque nous parlons de Casanova, Infanzia, vocazione et prime esperienze di Giacomo Casanova, veneziano (1969), de Luigi Comencini, avec dans le rôle-titre l’acteur qui jouait déjà dans le Roméo & Juliette de Franco Zeffirelli, sorti l’année précédente en 1968 ; vous devez à la vérité de reconnaître que vous l’enviiez légèrement, cet acteur, Leonard Withing, et que ça continue un peu, quand même, bon an, mal an, avec tous les acteurs qui ont eu le privilège d’approcher les actrices qui vous faisaient rêver ; ainsi que le Casanova de Fellini (1976), avec Donald Sutherland dans le rôle-titre, grimé comme un fantoche, un pantin mécanique, dont la métaphore visuelle n’est qu’une des trouvailles parmi d’autres de ce film génial – mais qu’est-ce qui n’est pas génial avec Fellini ? Il n’est pas jusqu’à la complicité avec Milo Manara qui vous fascine, vous émeut, vous séduit, Milo Manara, dont les créatures « mozzafiato » ont enflammé votre adolescence par ailleurs bien sage et bien conventionnelle.
Le film de Bertolucci, Prima della Rivoluzione, parle aussi de Stendhal et de Verdi (3), parce qu’il parle de la ville de Parme, en Émilie-Romagne, et d’un jeune bourgeois tiraillé, voire déchiré entre sa tante venue de Milan soigner ses névroses en province, elle qui ne fera que les transmettre à son neveu sans pour autant réussir à le convertir à la folie des marges, à le sortir de la routine et des habitudes pour l’attirer vers les chemins de traverse, l’école buissonnière et les pas de côté, ni à le détourner de son avenir tout tracé, incarné par cette jeune femme lisse et dépourvue de toute profondeur, qui « est » la ville de Parme, son charme envoûtant de ville de province italienne dans les années 1960 – est-il de meilleur endroit au monde pour goûter à la douceur de vivre avant la révolution ? Mais on pourrait tout aussi bien dire, avant le désastre, avant la catastrophe finale –, comme le sera plus tard le personnage interprété par Stefania Sandrelli dans Le Conformiste d’après le roman d’Alberto Moravia, aux côtés d’un Jean-Louis Trintignant plus froid que la neige et le destin de glace qui attend son ex-professeur de philosophie, ainsi que sa jeune épouse libre, émancipée, exprimant à merveille cette envie de vivre, de passer à autre chose après les atrocités de la Première Guerre mondiale, qui caractérise les années 1920, ces « Roaring Twenties » qui s’épanouissaient un peu partout sauf dans l’Italie du « ventenio fascista », jeune épouse incarnée à l’écran par une délicieusement troublante et vénéneuse Dominique Sanda, sur une route de montagne hivernale à souhait.
Et pourtant, vous aimiez ça, aller au foot, adolescent, les entraînements les soirs de semaine, presque la nuit en hiver, avec cette condensation produite par la respiration qui s’accélère, ou par la transpiration s’élevant des silhouettes de vos camarades de jeu sous les projecteurs éclairant le terrain, ainsi que les convocations au match du dimanche – vous aviez déjà un aperçu de l’ennui, métaphysique comme un tableau de Giorgio De Chirico, qui est la principale caractéristique des dimanches, mais vous ne le saviez pas encore, comme vous ne saviez pas encore que le fait de jouer dans les divisions perdues était déjà un aperçu, une annonce du destin qui vous attendait, ou plutôt de l’absence de destin, ce destin qui frappe trois coups à la porte dans la Symphonie n° 5 de Ludwig van, ainsi que l’appelle cette petite frappe d’Alex dans le film que Kubrick réalisa d’après le roman d’Anthony Burgess, The Clockwork Orange (1971) ; vous aimiez ça, d’arborer les maillots et les survêtements achetés avec votre premier argent de poche, ou offerts par votre père, et qui vous donnaient un air d’innocent au milieu des affranchis, ou de premier de la classe au milieu des cancres qui étaient tous plus forts que vous, plus agiles, vous poussant à avoir, vous aussi, une allure d’affranchi qui connaissait par exemple la bonne manière de chausser la Copa Mundial ou la World Cup, non pas seulement avec le lacet noué après un tour sous la semelle, mais aussi avec la languette repliée sur le cou-de-pied, et maintenue en bas par la force de l’habitude prise alors qu’elles étaient encore neuves, et sans qu’il y ait besoin de faire passer le lacet par-dessus pour la maintenir dans cette position ; et aujourd’hui, quand vous lisez des commentaires et des débats à propos de ce sujet bien précis dans les forums de discussion sur internet, ce sont des madeleines proustiennes que vous déguster à petites gorgées, comme si tout un monde disparu pouvait renaître dans une tasse de thé, ou plus exactement dans un bol de chocolat chaud parce que décidément, malgré toutes vos prétentions à l’élégance snob du dandy, le rendez-vous quotidien du « five o’clock tea », ce n’est pas votre tasse de thé... Si seulement il pouvait y avoir des scones au concombre et des muffins à la marmelade d’orange ou au lemon curd, comme au bar du Savoy, à Londres, vous ne diriez peut-être pas non... Mais vous êtes trop soupe au lait, aussi. Vous étiez néanmoins très fier, en ce temps-là, de pouvoir annoncer à vos petits camarades que les Copa Mundial étaient en cuir de kangourou, ce qui vous valait au moins deux minutes quinze d’attention dans un milieu aussi concurrentiel qu’un vestiaire d’adolescents.
Vous avez pris des coups, et ça ne vous a pas fait de mal, allez. Vous étiez plus fragile que les autres, tant au physique qu’au mental, parce que déjà vous n’aviez pas un mental de vainqueur, déjà vous aviez cette indolence qui distingue le petit-bourgeois du fils de prolétaire qui sait dès son plus jeune âge que rien ne se donne, sinon les coups pas très francs, rien n’est jamais donné, sauf le score quand la pièce est jouée, que tout se conquiert, âprement, avec les dents s’il le faut, et que le pouvoir s’arrache de haute lutte, sans prendre de gants excessivement.
Il n’y avait pas de boycott, et il aurait fallu être paranoïaque pour croire le contraire. Personne n’était boycotté, ou alors tout le monde l’était : il s’agissait d’un sport collectif bien sûr, dans lequel on s’illustre individuellement, dans un petit club d’une cité tranquille de la banlieue parisienne. De la même manière, il n’y avait pas de racisme, il n’y avait que des injures racistes, provoquées par l’énervement, l’agacement et la colère, parfaitement justifiées à vos yeux par un contrôle mal assuré ou une passe ratée. Le niveau ne volait pas toujours plus haut que les crampons, mais on n’était pas au couvent des demoiselles de la Montespan, on jouait à un sport d’hommes, censé former de futurs adultes en tout cas : la qualité que vous étiez capable de fournir était une préfiguration de l’homme que vous deviendriez plus tard. D’ailleurs, cette colère, cet agacement, vous les compreniez très bien, parce que vous les partagiez : rien ne vous énervait plus qu’un camarade qui conservait trop le ballon : on disait alors qu’il jouait « perso ». Vous auriez pu reprendre à votre compte la formule de Camus (Albert, pas Renaud) : « Tout ce que je sais de la morale et des obligations des hommes, c’est au football que je le dois ». Certes. Encore faut-il préciser : de la même manière que dans l’état de nature, il faut manger pour ne pas être mangé, dans un petit club d’une cité tranquille de la banlieue parisienne, il fallait arracher de haute lutte le droit de jouer en équipe première. Et pour cela, il fallait avoir les crocs, il fallait en vouloir, il fallait le vouloir. Et vous, déjà, vous pressentiez une chose terrible, comme un avant-goût de la catastrophe finale, que vous n’arriviez pas encore à formuler précisément, faute d’avoir su l’identifier, la cerner, et donc la surmonter en l’affrontant en face, sans tricher, sans utiliser de moyens détournés : vous ne saviez pas vouloir. Et cette maladie de l’âme, cette incapacité à vous faire mal pour obtenir ce que vous désiriez vraiment, si elle devait plus tard vous permettre de vous reconnaître dans tous les héros romantiques inventés, créés par les grands écrivains qui ne l’étaient pas moins, ne vous a jamais apporté que des consolations et des satisfactions de piètre envergure et de mauvaise qualité… Vous rêviez, et votre rêve était nauséeux. Vous vous êtes complu dans cet entredeux, dans cette ambiguïté, dans ce rôle de mauvais drôle dans lequel vous vous êtes laissé enfermer, un peu par votre faute, mais pas seulement : puisque l’essentiel était assuré, pourquoi se donner du mal pour l’obtenir ? C’est que vous n’aviez pas encore compris que l’essentiel est ailleurs, qu’il ne suffit pas d’avoir le vivre et le couvert, il ne suffit pas d’avoir un toit sous lequel dormir, l’essentiel est ailleurs… mais comment le définir ? Par cette ontologie négative dont Fernando Pessoa était passé maître au point de lui inspirer la plus riche et la plus diversifiée des œuvres poétiques du XXe siècle ? … c’est en tout cas votre avis, et vous méprisez avec le dernier dédain, avec toute la force que donne la certitude d’avoir raison ceux qui ne partagent pas votre opinion ; vous n’avez d’ailleurs jamais demandé son avis à quiconque sur ce sujet, ce qui est assez en accord avec ce que les gens pensent de vous, à savoir que vous n’avez jamais brillé par votre tolérance ni votre ouverture d’esprit ; « la modestie, il faut laisser ça à ceux qui n’ont d’autre qualité à faire valoir », disiez-vous, croyant imiter la profondeur et la concision assassine d’un aphorisme d’Oscar Wilde, le « divin Oscar », et ne sachant pas alors que vous étiez sur le point de signer votre acte de mort sociale, si ce n’est de mort cérébrale, pour reprendre la célèbre distinction proustienne entre le « moi » social et le « moi » intime et secret, parce que si vous étiez assez fin et cultivé pour ne pas tomber dans les faux-semblants les plus grossiers, ceux qui affirment que les gens sont « gentils » et qu’ils ne se jugent pas entre eux, il vous a bien fallu reconnaître que la vie a su vous remettre à votre place, tout simplement parce qu’on ne juge pas à partir des aphorismes des autres, c’est un bien pauvre bagage et une arme dérisoire, surtout quand il s’agit des aphorismes d’un esthète et d’un dandy aussi brillant que désespéré, aussi désabusé qu’il savait se montrer charmant en société, tout le contraire de vous en somme… Alors, comment définir cet essentiel après lequel vous couriez sans le savoir ? Le sensationnel, les paillettes, la gloire et la sieste, ou l’absolu, comme tous les adolescents ? L’incandescence des écrits de Cioran que vous deviez découvrir à l’âge adulte, quand vos études ne vous intéressaient déjà plus, et que vous ne les poursuiviez plus que pour vous tromper vous-même ainsi que vos parents, qui les finançaient sans vous demander de comptes, ni vous fixer d’échéances ? Il y avait pourtant déjà cet impératif catégorique concernant l’autodérision : « moque-toi de toi-même, si tu ne veux pas que les autres se moquent de toi »… Alors comme tout le monde, vous désiriez la plus belle fille du lycée, sans pour autant vous l’avouer franchement et surtout sans vous donner les moyens de l’approcher, et encore moins, vous étiez malheureusement d’une lucidité implacable en ce temps-là, tellement gauche et maladroit que même l’albatros de Baudelaire aurait eu plaisir à être votre ami, ayant enfin trouvé un faire-valoir auprès duquel il aurait pu être admiré, par le contraste que vous lui auriez opposé, de la conquérir. Vous cultiviez avec soin un mal-être bougon et mal embouché, dont vous ne vous êtes jamais réellement départi, ne trouvant des consolations que dans la solitude, si ce n’est dans l’étude austère, qui conduit aux succès scolaires puis professionnels. Et comme il fallait rire de soi, avant de pouvoir rire des autres, quand on vous disait que la « vie est ailleurs », vous songiez tout naturellement, non sans rougir jusqu’aux oreilles cependant, au roman de Milan Kundera, dont la troisième partie est intitulée « ou LE POÈTE SE MASTURBE ».
Bref. Vous aviez des absolus à la petite semaine, et de petites détresses orgasmiques, comme tout le monde. Sauf que vous n’aviez aucune envie d’être ravalé au même rang que les autres, justement. Une saison, enfin, vous jouâtes en équipe première, c’était dans la catégorie des minimes, qu’on appelle aujourd’hui les « U 14 », un anglicisme que vous réprouvez, mais qui désigne bien, de manière concrète et pragmatique, les adolescents de moins de 14 ans (« under fourteen », pour les malcomprenants professionnels) ; il est bien dommage que vous ayez, dès votre plus jeune âge, méprisé le pragmatisme avec toute la vigueur dont vous étiez capable : un peu plus souple, vous auriez peut-être pu avoir une vie différente, un peu plus riche peut-être, non pas à la manière des parvenus, mais intellectuellement s’entend. Cette saison-là, vous vous êtes nourri d’ambroisie et désaltéré de nectar, bu à même le calice, dont vous laissâtes la lie pour toutes les autres saisons de votre adolescence, si ce n’est de votre vie. Vous jouiez dans ces couleurs qui étaient celles du club, après avoir évolué dans celles d’un sponsor qui avait fourni les maillots, que vous aimiez beaucoup d’ailleurs, parce qu’elles vous faisaient ressembler à la grande équipe de Hollande de Johan Cruijff ; mais avec ces couleurs retrouvées, celles de la Squadra, dans cette petite cité de banlieue qui avait été un haut lieu de l’immigration italienne de la fin du XIXe siècle jusqu’à la fin des années 1960, avec ces shorts plus amples, ces maillots plus neufs et dont la coupe vous semblait mieux ajustée – vous n’étiez d’ailleurs pas le seul à prêter une attention maladive à ce genre de détail, il n’y a guère que les adultes, affublés de leurs tenues ridicules, qui ont oublié quel degré d’importance cela revêt à cet âge-là ; et vous ne sauriez leur donner raison, quand vous vous rappelez combien elle était importante pour vous, ainsi que pour vos camarades, la préparation dans le vestiaire : la sous-chaussette, la chevillière, le protège-tibia, la deuxième chaussette, tout l’art consistant à la rouler d’une manière bien particulière sous le genou, alors que les blaireaux se contentent de replier le haut, bêtement, sur le reste de la chaussette, sans aucune imagination, et après une telle préparation minutieuse, l’air de rien et dégagé, comme si c’était naturel, tellement naturel qu’il n’y avait pas de quoi en faire un poème ; c’est précisément cela, la « sprezzatura » – avec les Copa Mundial, et tous ces coéquipiers qui étaient donc les meilleurs de cette classe d’âge, vous vous sentiez enfin à votre avantage, à votre place, vous vous preniez pour le roi, comme Steve McQueen dans Le Kid de Cincinnati de Norman Jewison, et votre cinéphilie militante, bien avancée pour votre âge, aurait dû vous mettre en garde si seulement vous vous étiez rappelé comment cela finit… Donc vous entamâtes cette saison-là, comme ceux de 14-18 partirent à la guerre, la fleur au fusil et l’espoir en bandoulière.
La saison se poursuivit de manière satisfaisante, l’équipe jouant les premiers rôles, se battant pour le titre, tandis que vous teniez honorablement votre place, sans démériter, car avec votre ego surdimensionné, ils étaient nombreux ceux qui pronostiquaient que vous vous ramasseriez au premier obstacle, vous les fîtes mentir, ils se turent et vous pûtes poursuivre en vous sentant intégré. L’équipe manqua le titre de quelques points mais toute la saison vous aviez joué pour la victoire, c’est-à-dire pour le plaisir. Arriva enfin le mois de mai, et avec lui, les traditionnels tournois des ponts qui l’émaillent, tout aussi institutionnalisés et incontournables que la feria de Pâques en Arles et la feria de Nîmes à la Pentecôte. Comme une sorte d’habitude. Comme une madeleine de Proust, l’odeur des sandwiches de merguez à la moutarde, accompagnés d’une bière pour les adultes, d’un soda trop sucré pour vous-même et vos camarades, vous revient en mémoire, même si vous en avez fréquentés, des restaurants étoilés, à Paris et dans le monde, tout au long de votre vie d’adulte, cette odeur que vous n’avez retrouvée que dans les fêtes de l’Huma, vous qui auriez sans doute préféré assister, ne serait-ce qu’une fois, à une fête de l’Unità…Et pourtant,… Et pourtant, cette année-là, il se produisit un petit évènement qui devait laisser une trace dans votre esprit qui jamais ne s’effaça. Votre équipe se qualifia pour la demi-finale de la coupe du Val-de-Marne, match que vous eûtes le privilège de jouer à domicile, sur le terrain d’honneur de cette petite cité tranquille de la banlieue parisienne. Vous la revoyez comme si c’était hier, cette après-midi du mois de mai, quand les cerisiers sont en fleur et les filles fraîches et pimpantes comme leur parfum – à moins que ce ne soit le contraire ; de toute façon, à cette époque-là vous n’aviez pas encore lu La Recherche de Proust, vous ne saviez donc pas que l’on peut trouver son bonheur à l’ombre des jeunes filles en fleur, ni que la désespoir doit être feint pour être apprécié, car le monde n’apprécie que le rire, et n’aime point la mélancolie, surtout quand elle est authentique (4), et à juste titre, il faut se méfier des lunatiques : la violence a toujours pour cause la frustration. Alors, pour ne pas devenir un homme aigri, il est préférable de réécouter une chanson de Jean Ferrat qui date de 1985, Les Cerisiers :
J'ai souvent pensé c'est loin la vieillesse
Mais tout doucement la vieillesse vient
Petit à petit par délicatesse
Pour ne pas froisser le vieux musicien
Si je suis trompé par sa politesse
Si je crois parfois qu'elle est encore loin
Je voudrais surtout qu'avant m'apparaisse
Ce dont je rêvais quand j'étais gamin
Ah qu'il vienne au moins, le temps des cerises
Avant de claquer sur mon tambourin
Avant que j'aie dû boucler mes valises
Et qu'on m'ait poussé dans le dernier train
Bien sûr on dira que c'est des sottises
Que mon utopie n'est plus de saison
Que d'autres ont chanté le temps des cerises
Mais qu'ils ont depuis changé d'opinion
Moi si j'ai connu des années funestes
Et mes cerisiers des printemps pourris
Je n'ai pas voulu retourner ma veste
Ni me résigner comme un homme aigri
Ah qu'il vienne au moins le temps des cerises
Avant de claquer sur mon tambourin
Avant que j'aie dû boucler mes valises
Et qu'on m'ait poussé dans le dernier train
Tant que je pourrai traîner mes galoches
Je fredonnerai cette chanson-là
Que j'aimais déjà quand j'étais Gavroche
Quand je traversais le temps des lilas
Que d'autres que moi chantent pour des prunes
Moi je resterai fidèle à l'esprit
Qu'on a vu paraître avec la Commune
Et qui souffle encore au cœur de Paris
Ah qu'il vienne au moins le temps des cerises
Avant de claquer sur mon tambourin
Avant que j'aie dû boucler mes valises
Et qu'on m'ait poussé dans le dernier train
Oui, vous la revoyez cette après-midi du mois de mai. Ces tribunes pleines à craquer, prêtes à être chauvines et partisanes jusqu’à l’excès, comme dans cette rencontre de football qui oppose l’équipe du maire et l’équipe du curé dans l’un des épisodes de la série des Don Camillo, dans lequel derrière la farce enjouée et le grotesque patelin, se cache la bestiale sauvagerie de l’espèce humaine, toujours dissimulée, toujours latente, qui menace de virer au drame, à la tragédie, le plus souvent au mélodrame qui finit toujours bien dans les films, mais dans la réalité… dans la réalité, la tragédie de l’homme sans qualités jamais n’atteindra la profondeur des drames de l’Antiquité, ni ne se pourra comparer à celles qui émaillent l’actualité. Tragédie de l’homme sans qualités = tragédie de l’homme ridicule.
Donc, cette après-midi-là, vous jouiez pour accéder à la finale, vous aviez l’avantage d’évoluer à domicile, poussé par un public acquis à votre cause, avec toutes les jolies filles attendant de leurs héros d’un jour, comme les gladiateurs dans l’arène, qu’ils leur fassent honneur et leur apportent la victoire. La journée était chaude, le public bouillant, on n’entendait plus le chant des oiseaux dans les arbres, le match fut âpre, rude, le combat fut sans merci, tous vos coéquipiers se battaient comme des morts de faim sur chaque ballon, et vous les imitiez du mieux que vous pouviez, pour être à la hauteur, de vos camarades et des espérances de celles et ceux qui peuplaient les gradins dans les tribunes… Cependant, à la fin du temps réglementaire, le score était de parité s’il n’était nul, au but marqué par l’équipe adverse votre équipe avait répondu, et c’est vous, celui qui marquait si peu de buts d’habitude, cette saison-là comme les autres, qui avait inscrit celui qui permettait de garder l’espoir. Il fallait toutefois affronter l’épreuve des tirs au but, que l’on appelle ainsi par opposition aux penalties, qui désignent les coups de « réparation » accordés par l’arbitre pour sanctionner une faute commise par l’équipe qui défend dans sa propre surface de « réparation » et dans le cours du jeu. Par abus de langage, les coups tirés lors de la séance des tirs au but, on peut les appeler des penalties, mais c’est un détail. L’essentiel, c’est qu’il s’agit d’une épreuve terrible, redoutable, éprouvante pour les nerfs, ceux des joueurs comme ceux des spectateurs. Le joueur qui tire un penalty ne risque pas sa vie comme le toréador dans l’arène, face au taureau, il sent seulement sur ses épaules le poids de sa responsabilité individuelle face aux attentes de ses coéquipiers et du public, et l’on peut dire que la pression psychologique, au cours de cette épreuve, n’est pas moindre que lors d’une corrida, si on la prend au sérieux. Vous étiez tous fatigués, exténués par les efforts consentis pendant le temps réglementaire du match, par les coups reçus et cependant, l’entraîneur devait choisir cinq joueurs, cinq joueurs qui avaient la charge de représenter toute l’équipe, et de répondre aux attentes du public. L’entraîneur prit sa décision, il vous désigna pour faire partie des cinq, et un sentiment de fierté anima votre petit cœur, même s’il devait cohabiter avec un autre, celui de la peur, la peur de ne pas être à la hauteur, la peur qu’il fallait surmonter pour prendre, à votre tour, vos responsabilités.
Pour contextualiser un peu, rappelons que ce match d’une compétition de jeunes qui se joua par une belle après-midi de mai dans une petite cité tranquille de la banlieue parisienne, prenait place entre la demi-finale de la coupe du monde 1982, au cours de laquelle la France, après un match d’une rare densité dramatique autant que sportive, le niveau technique ayant atteint des sommets, fut éliminée par la RFA à l’issue de l’épreuve des tirs au but, séance cruelle, et la demi-finale de la coupe du monde 1990 entre l’Italie et l’Argentine. L’Italie qui avait été sérieuse sans être brillante au cours de la compétition, encaissa son premier but en demi-finale contre l’Argentine, ce qui la contraignit à passer par l’épreuve des tirs au but, alors qu’elle était archi-favorite avant le match. Et lors de cette épreuve des tirs au but, un joueur italien portant le numéro 17 eut à en tirer un, le manqua, et l’Italie fut éliminée. Il faut savoir qu’en Italie, le numéro 17 porte malheur, comme en France le numéro 13, parce qu’il s’écrit en chiffres romains XVII, soit l’anagramme de VIXI, « j’ai vécu », en latin.
Mais cela, vous ne le saviez pas encore, parce que c’était AVANT, et que vous n’étiez alors qu’un adolescent presque comme les autres, tout au plus traumatisé comme les autres par la demi-finale de 1982, et la tête pleine de vos lectures… L’épreuve commença et chacun des joueurs, les cinq de l’équipe adverse et les quatre de la vôtre qui vous avait précédé, avait réussi à transformer son tir au but. Le score était donc de 5 à 4 pour l’équipe adverse, et pour continuer à vivre, pour continuer à espérer, il fallait absolument que vous marquiez le vôtre. La pression était donc énorme, elle se faisait ressentir de tout son poids sur vos épaules, il fallait maintenant que vous prissiez à votre tour vos responsabilités. Alors vous vous détachâtes de vos coéquipiers réunis dans le rond central pour vous avancer vers le point de réparation, vers l’arbitre, vers le gardien de l’équipe adverse. Votre pas était lent pour ne pas être précipité, votre démarche était mesurée et assurée, vous regardiez droit devant vous la tête haute, vous sentiez dans votre dos le regard de vos camarades ainsi que celui de tous les spectateurs dans les gradins, vous n’entendiez plus les cris, les bruits, l’agitation, vous étiez dans votre bulle, vous écoutiez votre respiration sur laquelle vous tentiez de garder le contrôle, parce que dans votre poitrine vous sentiez votre cœur battre la chamade. Vous vous avanciez vers votre destin tandis que votre résolution était prise : ce serait la lucarne ou rien. Cette décision n’était pas prudente, elle n’était pas rationnelle, il eut été beaucoup plus sage d’assurer votre tir, en le plaçant à ras de terre, hors de portée du gardien après l’avoir déstabilisé par une feinte, vous en aviez la capacité technique, cela était faisable, cela était raisonnable, cela eut été un choix judicieux. Mais vous n’aviez pas envie d’être raisonnable, vous n’aviez pas envie d’être prudent, vous n’aviez pas envie d’être sage, vous aviez décidé que ce serait la lucarne ou rien, comme d’autres veulent être Chateaubriand ou rien, vous pensiez que vous en étiez capable techniquement, et il vous fallait un but difficile à atteindre comme un défi difficile à relever, trop facile cela n’eut intéressé personne, et certainement pas les jolies filles assises dans les gradins, même si cela aurait rassuré tout le monde. Il vous fallait un geste qui ait du panache, alors vous aviez décidé de viser la lucarne droite, celle qui est à la gauche du gardien mais fait face au pied droit quand on tire du plat du pied. Enfin, vous arrivâtes au point de réparation, où vous attendait le gardien de l’équipe adverse, le ballon dans les mains pour vous le remettre, mais surtout pour vous intimider, pour vous faire perdre vos moyens, comme le font deux boxeurs sur le ring, avant d’entamer une confrontation sans merci ni concessions, une lutte à mort de laquelle doit sortir un vainqueur et un vaincu, en vous regardant droit dans les yeux ; vous soutîntes ce regard, vos yeux ne se détournèrent pas, ils plongèrent dans ceux de votre vis-à-vis pour l’intimider à votre tour, animés qu’ils étaient, sinon par la haine, du moins par le désir de « tuer » votre adversaire, votre respiration était lente, posée, avec de longues inspirations, de longues expirations, destinées à calmer votre cœur qui battait de plus en plus vite. Vous prîtes le ballon des mains de votre adversaire pour le poser sur le point de réparation, votre adversaire recula vers sa cage et vous vers la ligne de la surface de réparation pour prendre votre élan. Pensiez-vous à ce moment-là à Pouchkine, qui fut tué en duel par le français d’Anthès, parce qu’il s’était senti humilié ? Pensiez-vous à Lermontov, qui fut tué en duel à l’âge de 27 ans pour avoir voulu venger la mort du poète ? Sans doute pas. Malgré vos lectures, vous tentiez de garder la tête froide, concentré sur votre objectif, aussi ne remarquâtes-vous pas que la manière dont vous reculâtes tous les deux ressemblait à celle de deux duellistes qui vont s’affronter, à cause d’une femme, à cause d’une humiliation, à cause d’un motif dans lequel le panache n’entre pas pour rien, à cause d’une raison futile, une question de préséance ou d’honneur, dans une confrontation à mort. L’arbitre, qui se tenait prêt, le sifflet à la bouche, donna le signal ; tout le stade retint son souffle ; vous prîtes votre élan, d’abord à petits pas puis en accélérant, avec des enjambées de plus en plus grandes, comme si vous aviez voulu tirer en force du cou-de-pied pour mieux l’ouvrir au dernier moment, dans un geste plein de grâce et d’élégance, en direction de la lucarne située à la gauche du gardien, qui fut pris par la feinte et plongea sur sa droite ; vous aviez réussi, vous alliez devenir le roi, à la manière de Steve MacQueen dans Le Kid de Cincinnati sur le point de détrôner son aîné ! Votre pied s’ouvrit, vous frappâtes avec la force nécessaire et suffisante, dans un geste qui devait marquer l’esprit de toutes les personnes présentes dans le stade ce jour-là, un geste dont on devait reparler pendant des années dans la petite cité tranquille de la banlieue parisienne où vous aviez grandi… Et le ballon alla s’écraser sur la barre transversale avant de revenir vers l’aire de jeu. Vous aviez perdu, et vous aviez fait perdre votre équipe. L’équipe adverse remporta l’épreuve des tirs au but par 5 à 4 et fut qualifiée pour la finale.
Vous ne deviez jamais devenir le roi. Vous deviez rester tout au plus un « kid » comme les autres, dont personne ne reparlerait plus tard avec des trémolos dans la voix, pas plus que vos exploits ne feraient la une des journaux. Nulle jolie fille ne viendrait vous consoler, nulle femme élégante et belle n’accourrait sur le quai d’une gare pour se jeter à votre cou, anxieuse de ne plus vous revoir, consciente que vous partiez pour une destination lointaine courir des risques au service d’une cause qui vous dépassait… Cela, c’était du cinéma, rien que du cinéma, et vous ne deviez voir ces choses-là qu’au cinéma. Vous étiez destiné à la sensibilité, vous étiez destiné à ne trouver vos consolations que dans les livres, qu’ils fussent de philosophie ou de littérature, ou dans la musique, de préférence romantique.
En attendant, il fallait vivre. Il fallait endurer le regard triste de vos coéquipiers, de la bouche desquels aucun reproche, aucun mot déplacé, ne sortit. Il y avait ceux qui comprenaient votre geste instinctivement, sans avoir besoin de se demander pourquoi, il y avait ceux qui, ayant décliné la proposition de l’entraîneur quand celui-ci eut à faire son choix, ne pouvaient que reconnaître que vous, vous aviez pris vos responsabilités, et il y avait ceux qui, résignés, se disaient que c’était le destin, que l’on ne peut gagner à tous les coups, et que ce serait peut-être pour la prochaine fois, il y avait ceux qui étaient habités par la rage mais, trop fatigués par les efforts qu’ils avaient fourni pendant le match, renonçaient à s’en prendre à vous de manière véhémente et préféraient s’en remettre à la solidarité collective qui vous avait unis jusque-là, il y avait ceux, enfin, qui se souvenaient que vous aviez marqué le but de l’espoir dans le temps réglementaire.
Vous étiez destiné à vous laisser émouvoir par les grands yeux clairs d’Anna Karina, tandis que s’élèvent dans le petit café, en même temps que le refrain de la chanson de Jean Ferrat, les volutes de la cigarette qu’elle tient entre ses doigts de manière si gracieuse, si fragile, et qu’elle regarde la caméra, c’est-à-dire le spectateur, avec son beau regard franc, perçant et douloureux, après qu’elle a exprimé, au cours d’une conversation informelle avec son amie, les opinions d’une prostituée sur le sens de la liberté et de la responsabilité.
Février 2026.
Bibliographie (filmographie, discographie, etc…) :
- Claire Messud, La femme d’en haut, Gallimard, 2014.
- Jean-Luc Godard, Vivre sa vie, 1964
- Jean Ferrat, Ma môme, une chanson de Pierre Frachet, que Jean Ferrat chante… sur la Promenade des Anglais en 1961, avant d’être reprise par Godard dans Vivre sa vie ;
- Paul Claudel, Le soulier de satin, 1929 (pièce écrite entre 1918 et 1923, et pour la première fois représenté à la Comédie-française en 1943 ; ceci est un parfait exemple de la difficulté de l’auteur avec les mots : déjà, il s’étonne que la Comédie-française d’aujourd’hui parle de « création » à propos d’une pièce écrite il y a un siècle ; là où l’auteur est moins pertinent, c’est quand il dénigre un peu trop vite les mises en scène d’aujourd’hui, au motif qu’il n’apprécie que modérément la « modernité », et donc l’effort de mise en adéquation des textes du répertoire aux préoccupations contemporaines ; il est certain que chercher des solutions au réchauffement climatique dans Le soulier de satin de Claudel, relève d’une utopie digne de celle que dénonçait Brassens dans les deux derniers couplets de L’emmerdeuse :
Ell’ m’emmerde, ell’ m’emmerde, à la fornication
Ell’ s’emmerde, ell’ s’emmerde, avec ostentation
Ell’ s’emmerde, vous dis-je
Au lieu de s’écrier : « Encore ! Hardi ! Hardi ! »
Ell’ déclame du Claudel, du Claudel, j’ai bien dit,
Alors ça, ça me fige
Ell’ m’emmerde, ell’ m’emmerde, j’admets que ce Claudel
Soit un homm’ de génie, un poète immortel
J’reconnais son prestige
Mais qu’on aille chercher dedans son œuvre pie
Un aphrodisiaque, non, ça, c’est d’l’utopie
Ell’ m’emmerde, vous dis-je
Il importe donc de rappeler que l’auteur n’a pas échappé à un certain nombre de confusions : la mise en scène, le jeu des acteurs, leur prise de rôle, c’est-à-dire la manière dont ils s’approprient un rôle pour s’intégrer au jeu collectif et proposer ainsi au public une représentation qui ait une cohérence en même temps que du sens – l’auteur ne saurait dire si c’est le sens qui produit la cohérence, ou si c’est la cohérence qui produit du sens, ce serait pourtant une question qui mériterait d’être approfondie – c’est du travail ; c’est même un travail qui permet d’élever un peu le niveau, quoiqu’en disent Bourdieu et ses disciples : « les classeurs sont classés par leurs classements » ; les « classeurs », l’auteur en fait certainement partie, quand il s’en prend à ceux qui passent leur temps devant la télévision, qu’il traite de prolétaires, de chômeurs et d’assistés, ou quand il considère que les spectateurs qui se déplacent pour aller voir une pièce de théâtre dans un théâtre, dans un théâtre subventionné à Paris, dans un théâtre subventionné en banlieue ou dans un théâtre subventionné en province… – Et les théâtres privés, alors, monsieur le moraliste ? L’auteur, ivre de sociologie holiste, d’idéologie brechtienne, barthesque ou gramscienne, considère que les théâtres privés ne sont pas à plaindre, qu’ils n’ont pas besoin d’être défendus, et que s’ils ont besoin d’être défendus, ce n’est pas à lui de le faire, car il croit savoir que les théâtres privés reçoivent également des subventions, surtout si c’est Madame Dati qui est à la Culture… Que Madame Dati soit à la Culture ce que le président Micron est à l’histoire de France, une erreur de casting, cela est certain, cela est même tellement évident que l’auteur n’a aucune envie de se plonger dans les chiffres pour savoir quel théâtre reçoit le plus de subventions, si ce sont les théâtres privés ou publics qui en reçoivent le plus, et quels sont les critères d’attribution des subventions, quelle est la dose minimale de culture qui est nécessaire pour qu’un spectacle reçoive le précieux label « culture », quelles sont les proportions entre la culture, le divertissement, l’information, la mise en abîme, la mise en perspective, le rapport à l’actualité et l’adéquation aux préoccupations citoyennes des habitants de ce cher et beau pays, voire – et même, car l’auteur ne reculera devant aucun pléonasme pour appuyer ses opinions, dût-il encourir le reproche d’avoir un style lourd et besogneux, reproche suffisamment adressé à son encontre qu’il devrait être blindé maintenant – à leurs préoccupations les plus bêtement matérialistes, comme le pouvoir d’achat – pour qu’une pièce de théâtre puisse être dite culturelle, ou de bonne facture ? C’est assez simple, en fait : il suffit qu’elles plaisent à l’auteur, point. Par exemple, l’auteur croit se rappeler que dans les années 1990, il avait vu Hamlet-Machine de Heiner Müller, et il s’était royalement emmerdé ; mais comme il était encore un peu tendre, nourrissant un complexe d’infériorité à l’égard des professionnels de la culture, qu’il s’agisse de ceux qui savent accumuler les subventions de manière très professionnelle, ou des professionnels de la critique littéraire et théâtrale du microcosme parisien, très peu lus à Saint-Dizier, à Saint-Amand-Montrond ou dans le Jura, quoi qu’en pense son oncle, il s’était abstenu de donner son opinion ; mal lui en prit car personne ne fit attention à lui, ce qui est toujours le cas aujourd’hui. Alors que s’il avait donné son opinion sur Hamlet-Machine de Heiner Müller, dans une obscure feuille de chou crypto-gauchiste, cela aurait peut-être tout changé… il serait peut-être chef de gondole chez Carrefour, voire prof sous-payé dans un lycée d’enseignement technique en province, essayant d’inculquer aux rejetons de la bourgeoisie locale et aux fils d’ouvriers tout aussi localement implantés, les subtilités de la langue de Molière et des autres, carburant aux antidépresseurs pour ne pas sombrer, qui sait ?… Deux destins, deux aventures contemporaines qui ne manquaient pas de le faire rêver pour la prise de risques qu’il et elle impliquaient… Il avait également vu la pièce de Tchekhov, La Mouette, dans la cour d’Honneur du palais des Papes en juillet 2012 et il n’en était toujours pas revenu… Il avait tellement aimé ça qu’il s’était mis à l’étude du russe quelques années plus tard, ce qui lui avait valu d’être taxé de traître félon, de rebelle sans cause, de délateur fourbe à la solde du régime poutinien par un hobereau de province, alors que lui croyait n’être qu’un amoureux de la culture russe… A la fin des années 1980, il avait vu Jacques Weber dans le rôle de Cyrano de Bergerac au théâtre Mogador, et à peu près au même moment, sortait au cinéma le film de Jean-Paul Rappeneau avec Gérard Depardieu dans le rôle de Cyrano, mais quel avait été le critère de choix entre ses deux adaptations de la pièce d’Edmond Rostand ? Les ennuis judiciaires de Gérard Depardieu à cause des affaires de harcèlement sexuel dont il était accusé par quelques harpies féministes ? Il s’en foutait comme de sa première branlette. Même ce grand acteur de Philippe Caubère, inoubliable interprète rôle du père de Marcel Pagnol dans La Gloire de mon père et Le Château de ma mère, les films d’Yves Robert, mais surtout dans Le bac 68, Adieu Ferdinand ! ou Adieu Ferdinand ! suite et fin, avait été inquiété pour des affaires concernant sa sexualité… ça n’était donc pas un critère, et mieux valait être du côté de ceux qui étaient mis en cause par ceux qui détenaient le pouvoir en France, qu’il soit politique, économique, social ou intellectuel, que du côté de ceux qui se rangeaient par prudence du côté des plus forts. Défier l’ordre moral ne faisait pas partie de ses priorités, mais quand même… Le féminisme triomphant commençait à lui courir sur le haricot, au contraire de la chanson de Brassens, Les casseuses. Et il avait vu La femme du boulanger avec Michel Galabru, et il avait beaucoup aimé ça, même si cette pièce de théâtre, populaire quoique écrite par un futur membre de l’Académie française, ne pouvait prétendre au titre de pièce de théâtre du répertoire appartenant au répertoire classique qu’un programme d’éducation populaire à l’art dramatique se devait de mettre à la portée des masses… tout simplement parce que la pièce appartenant déjà au répertoire populaire n’avait nul besoin d’être mis à la portée de ceux qui n’allaient pas souvent au théâtre… C’étaient d’ailleurs surtout des bourgeois rondouillards, tout droit sortis d’un car de tourisme et d’un voyage organisé destiné à leur faire découvrir la capitale que l’auteur avait rencontrés dans la salle… des bourgeois qui n’avaient nul besoin d’être aidés financièrement pour aller au théâtre, mais plutôt d’être éduqués à des formes et des pièces de théâtre plus exigeantes – … quand il considère que les spectateurs qui se déplacent pour aller voir une pièce de théâtre dans un théâtre, dans un théâtre subventionné à Paris, dans un théâtre subventionné en banlieue ou dans un théâtre subventionné en province, donc, appartiennent plutôt aux milieux favorisés et à la bourgeoisie financière, économique et intellectuelle.
« Un classeur sachant classer doit savoir classer sans ses classeurs » : cette citation qui n’appartient à personne permettait à l’auteur d’affirmer que, même sans les notes accumulées au cours des années, oui, certainement, le jeu de l’acteur est un travail comme celui du metteur en scène, même sans la formation d’acteur qui lui aurait permis d’écrire le Roman d’un acteur, un titre emprunté à Philippe Caubère (1986-1992, une épopée burlesque en onze épisodes), il pouvait toujours écrire les prémices de quelque chose qui aurait ressemblé au Roman d’un spectateur, postulat dangereux car il pourrait facilement conduire à être considéré comme réactionnaire : le spectateur ne peut que réagir aux spectacles qu’il a vus, il est donc le plus souvent en réaction et beaucoup moins novateur, créateur, qu’il ne l’aurait voulu.
Sur la beauté en général, et celle des femmes en particulier, la référence incontournable est :
- Umberto Eco, Histoire de la Beauté, Flammarion, 2004, et en particulier le dernier chapitre qui oppose la beauté de la provocation à la beauté de consommation.
- Charles Perrault, Cendrillon ou la petite pantoufle de verre, publié en 1697 par l’éditeur Claude Barbin qui devait mourir l’année suivante, en proie à des difficultés économiques ; Claude Barbin a notamment édité les « classiques de la génération de 1660 », La Fontaine, Molière, Jean Racine, Thomas Corneille (et non, on ne peut pas tout avoir), et donc Charles Perrault. Il est à noter que l’éditeur Claude Barbin fut un féministe avant l’heure, même si les femmes auteurs sont relativement rares au XVIIe siècle ; Molière ne fait-il pas dire à Chrysale, dans les Femmes savantes (1672) :
Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
Qu’une femme étudie et sache tant de choses :
Former aux bonnes mœurs l’esprit de ses enfants,
Faire aller son ménage, avoir l’œil sur ses gens,
Et régler la dépense avec économie, doit être son étude et sa philosophie.
Acte II, scène 7.
Ben, mon ’ieux ; rhabillées pour l’hiver, les bas-bleus. Heureusement Claude Barbin, était là, et l’on estime à environ 10 % de sa production l’édition des ouvrages de femmes (60 ouvrages pour 51 titres différents écrits par 14 femmes, dont Mademoiselle de Scudéry, sur 626 ouvrages publiés)
Source : https://shs.cairn.info/revue-de-la-bibliotheque-nationale-de-france-2011-3-page-22
Cette même source affirme que « les femmes représentent une minorité non négligeable de son catalogue » : pourquoi, il y en avait d’autres ? Les racisés faisaient-ils déjà peser un tel terrorisme intellectuel dans le royaume du Roi-Soleil qu’il était interdit de parler de « grand remplacement » ? mais je blague bien sûr : la sanglante Saint-Barthélémy de la fin de l’été 1572, soit un siècle exactement avant la publication des Femmes savantes, nous rappelle qu’il y avait au moins les Protestants. Ben justement, après la Saint-Barthélémy, ils furent moins nombreux à protester, les Protestants. Et avec la révocation de l’édit de Nantes, en 1685, Louis XIV faillit leur donner le coup de grâce. Accessoirement, la dévotion royale obligea les libraires à publier des livres qui faisaient l’apologie de la foi catholique. Serait-ce à dire que la Maintenon, après la Montespan, exerça une telle influence sur un roi devenu cacochyme et bigot, qu’elle manœuvrait en douce si habilement qu’elle cherchait à promouvoir les femmes au détriment des Protestants ? Nous n’irons pas jusque-là, car notre éthique et notre déontologie nous interdisent de verser dans un anti-féminisme primaire quand il est si facile d’accéder au second degré, celui qui est un gage de civilisation et d’éducation.
Pour conclure, je rappellerais que Charles Perrault n’a pas « inventé » Cendrillon, sa version du conte lui ayant été inspirée par un récit de Giambattista Basile, publiée en 1634, dans laquelle Cendrillon s’appelle Zezola, une jeune femme qui aurait souhaité que son père se remarie avec sa gouvernante, parce que c’est une femme avec laquelle elle s’entend bien, mais c’est avec une horrible femme que son père se marie.
Et s’il y a pu avoir un débat sur la question de savoir si la pantoufle était de verre ou en vair, personne ne semble s’être étonné que le mot de pantoufle, au XVIIe siècle, désigne déjà une bonne vieille charentaise, comme aujourd’hui, aussi confortable au coin du feu qu’improbable pour aller danser.
Ah, romantisme, quand tu nous tiens !
1) Et le premier qui ose me dire qu’un vase en cristal est un objet sexuel aura droit à ma désapprobation muette et massive, consternée et courroucée, faute de pouvoir lui dire en face ce que je pense de lui.
2) Je rappelle que le début de la phrase parlait de votre découverte du Zibaldone de Leopardi, que vous n’auriez échangé pour rien au monde contre le pavé de Thomas d’Aquin, ni contre celui de Maïmonide, donc. Il m’arrive parfois d’abuser de la bonne volonté de mes lecteurs.
3),Dont le McBeth est interprété dans la scène finale qui est, selon moi, d’une intensité dramatique insoutenable et insurpassable.
4) Cf. Leopardi, Pensées, éditions Allia, 2007, pensée XXXIV : « Les jeunes gens croient souvent se rendre aimables en feignant la mélancolie. Certes, quand elle est feinte, la mélancolie peut-elle plaire
