Brocoli or not choux de Bruxelles ?

Brocoli or not choux de Bruxelles ?



Brocoli or not choux de Bruxelles ? : that is the question : 

Whether ‘tis nobler in the mind to suffer

The slings and arrows of outrageous fortune (1), 

Or to take arms against a sea of troubles, 

And by opposing end them (2).  To die, to sleep (3) — 

No more — and by a sleep (4) to say we end

The heartache, and the thousand natural shocks

That flesh (5) is heir to ! ‘Tis a consummation

Devoutly to be wished (6). To die, to sleep —  

 1 Celle donc, qui vous oblige à manger des choux de Bruxelles. 

2 Si vous voulez éradiquer la production de choux de Bruxelles ou de brocolis, vous aurez toute la filière agricole, sans compter les travailleurs saisonniers, sur le dos, mon vieux. Faites quand même attention. Il n’est pas si évident de jouer les justiciers de nos jours. 

3 Dans cet ordre ? 

4  Attention à l’homophonie avec un certain mot français. On y perd en poésie et en élévation spirituelle. 

5 Toujours la chair, la viande, la matière… Est-ce que je dis, moi, que « la sieste met fin, de manière temporaire s’entend, et tandis qu’elle dure, aux ennuis gastriques et aux troubles que la carcasse endure » ? Et l’âme, alors ? Je ne supporte pas ces auteurs, considérés comme de grands classiques, qui privilégient les nourritures terrestres sur les nourritures célestes : sommes-nous des hommes ou des caporaux, nom de Dieu ? 

6 Doucement, quand même. On n’est pas si pressés. 

To sleep — perchance to dream (7); ay, there’s the rub (8), 

For in that sleep of death what dreams may come

When we have shuffled off this mortal coil, 

Must give us pause. There’s the respect (9)

That makes calamity of so long life : 

For who would bear the whips and scorn of time, 

Th’oppressor’s wrong, the proud man’s contumely (10), 

7 Et à quoi donc voulez-vous rêver, sinon à… Après tout, chacun ses rêves. 

À part ça, il a raison, le grand Will : il n’y a guère que quand on dort, et d’un sommeil profond, que l’on peut oublier toutes les humiliations, petites et grandes, de la vie consciente ; mais pour cela, il faut dormir d’un sommeil de plomb ; car le sommeil qui est assez léger pour porter des rêves n’est pas réparateur, il est au contraire exténuant, soit que l’on en tienne pour la version lacanienne qui prétend que l’inconscient est structuré comme un langage, ce qui nous amène à prendre nos rêves au sérieux et donc à tenter de les interpréter, de les déchiffrer : de combien de victoires celui qui ne rencontre pas beaucoup de succès dans sa vie consciente a-t-il rêvé ?; soit que, dépourvu de toute tentative d’interprétation psychanalytique, les rêves, mais aussi et surtout les cauchemars, nous laissent fourbus au réveil, quand il s’agit de reprendre une vie « normale ». Reprendre une vie « normale », il vaut mieux en rire tellement cela ne veut rien dire : l’état « normal », c’est l’état conscient, c’est-à-dire un état épouvantable, donnant à chacun l’envie de s’en échapper, qui par le rêve, qui par les psychotropes ou les drogues euphorisantes, qui par le divertissement entendu au sens large, c’est-à-dire pascalien. Pour Blaise Pascal, même le « travail » (salarié, rémunéré, l’emploi ou la fonction sociale) est un divertissement, en ce sens qu’il nous détourne de penser à notre condition, qui est misérable. 

Ça donne envie de dormir, ce que je raconte. 

8 C’est là qu’est l’os. (L. De Funès, in La grande Vadrouille ; cf. « Il n’y a pas d’hélice, hélas ! C’est là qu’est l’os. »). Évidemment qu’il y a un hic : non seulement il ne suffit pas de dormir pour être heureux, mais nous ne pouvons nous empêcher d’espérer que nos rêves se réalisent un jour ; nous ne pouvons nous empêcher d’ESPÉRER (« l’espoir fait vivre »), or un esprit parfaitement lucide ne peut être qu’un disciple de Leopardi et de son Massacre des illusions, ou de Schopenhauer, soit des philosophes définitivement pessimistes, qu’il s’agisse de leurs contemporains, de la politique, ou de la vie sociale, etc. ; il suffirait pour s’en convaincre d’énumérer le lot de mauvaises nouvelles que charrie l’actualité tous les jours. Mais Shakespeare dit autre chose : ce sont les rêves que nous faisons, et dont nous ne pouvons nous empêcher d’espérer qu’ils se réalisent un jour, qui nous empêchent de nous supprimer, et nous mettent, contre toute évidence, le cœur en joie. 

Personnellement, je ne peux m’empêcher d’espérer qu’un jour, les choux de Bruxelles seront éradiqués de la surface de la Terre ; alors, il n’y aura plus de guerre, les catastrophes naturelles disparaîtront, le réchauffement climatique sera neutralisé, les femmes et les enfants vivront dans l’allégresse, ayant toujours le cœur à rire, et l’humanité deviendra une grande fraternité. 

9  Il n’y a pas que lui, d’où la longue et fastidieuse énumération qui suit.

10 Il y a là une difficulté d’exégèse : le barde de Stratford a-t-il voulu dire que ce qui était particulièrement odieux, c’était le mépris de l’homme qui a l’orgueil d’avoir su rester fidèle à son aversion envers les choux de Bruxelles et n’en a plus jamais remangé depuis son traumatisme qui remonte à l’enfance, ce qui expliquerait bien des choses, ou est-ce le mépris de l’homme qui a su surmonter cette aversion pour montrer qu’il était un homme fort en même temps qu’un parfait homme du monde, capable de manger des choux de Bruxelles même s’il n’aime pas ça, ce qui n’expliquerait rien du tout ? Nous n’en savons rien, et tandis qu’experts et philologues continuent de disserter sur ce point extrêmement délicat et litigieux, je dirais même crucial, dans l’œuvre de Shakespeare, nous ne pouvons que nous émerveiller devant le mystère de l’inspiration poétique que seule surpasse, peut-être, la réussite de la recette du gratin de brocolis à l’ail par la ménagère de moins de 50 ans – surtout si elle a une Rolex au poignet.

The pangs of despised love (11), the law’s delay (12), 

The insolence of office (13), and the spurns 

That patient merit of th’ unworthy takes (14), 

When he himself might his quietus make 

With a bare bodkin (15) ? Who would fardels bear, 

To grunt and sweat under a weary life, 

But that the dread of something after death (16), 

The undiscovered country, from whose bourn 

No traveler returns, puzzles the will, 

And makes us rather bear those ills we have, 

Than fly to others that we know not of ? 

Thus conscience does make cowards of us all, 

And thus the native hue of resolution

11 En même temps, si vous offrez un bouquet de brocolis ou un sac de choux de Bruxelles à votre belle, et en particulier si elle est dotée d’un certain bagage culturel, ou peut-être en dépit de cela, car les plus pimbêches ne sont pas forcément les plus cultivées, faut pas s’attendre à ce qu’elle tombe en pâmoison non plus. 

12 Toujours ce balancement entre le grotesque et le sublime, les petites mesquineries tout aussi insupportables que les grandes désillusions. Si l’on se réfère à la théorie littéraire de Sainte-Beuve, contre celle de Proust (l’écrivain, pas l’humoriste), nous ne pouvons en conclure qu’une chose : le personnage d’Hamlet incarnait la face hésitante de Shakespeare.

13 Ah, ces bureaucrates qui, par leur goût de la paperasse et leurs manies procédurières, empêchent le développement de la production maraîchère de France en général, et celle du brocoli en particulier ! Les grands desseins sont toujours contrariés par les petits détails, les tracasseries que des fonctionnaires tatillons et sadiques imposent aux hommes d’action.  

14 Leopardi a exprimé cette idée d’une autre manière dans ses Pensées : « Il y a de par le monde des gens condamnés à toujours échouer auprès des hommes, non par inexpérience, ni en raison d’une connaissance incomplète de la vie sociale, mais du fait d’une impossibilité profonde à s’adapter. Ils ne peuvent se départir d’une constante simplicité de manières, dès lors privées de ces faux-semblants et de ce je ne sais quoi de mensonger et d’artificiel, dont les autres, imbéciles compris, savent toujours faire usage, même sans s’en rendre compte, et qu’il est très difficile de distinguer de leur véritable caractère. […] etc… » in Pensées, Pensée XIX. 

15 Et c’est là que l’on retrouve les brocolis et les choux de Bruxelles, qui n’ont jamais cessé de jouer leur rôle consolateur à l’égard des maux de l’existence. A condition de savoir choisir, évidemment. Car à trop balancer, on hésite et on finit par manquer le meilleur. Le « coup de lame » ou de « poinçon », il vaut mieux le donner pour trancher entre le brocoli et le chou de Bruxelles, parce que le donner à celui qui vous inflige des rebuffades n’est pas forcément judicieux. 

16 Une éternité de choux de Bruxelles et de brocolis ! Quand je vous disais qu’on n’était pas pressés… Sachons flâner en chemin, et cueillir les fleurs qui poussent dans notre jardin, surtout celles « que l’orage rajeunit » (Baudelaire)

Is sicklied o’er with the pale cast of thought (17), 

And enterprises of great pitch and moment, 

With this regard their currents turn awry, 

And lose the name of action. — Soft you now, 

The fair Ophelia ! — Nymph, in thy orisons 

Be all my sins remembered. 

17 Elle ne devait pas être bien féroce, cette envie de travailler, de toute façon…

18 Pas tous, pas tous. Gardons-en sous le pied, quand même. Rappelons que cette manie de confesser ses péchés nous vient tout droit de la tradition judéo-chrétienne, reprise à l’envi par la puritaine mentalité anglo-saxonne contemporaine, qui pardonne si facilement les crimes motivés par l’appât du gain, l’esprit de lucre, tel que l’a analysé Max Weber dans L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme (1905) : la richesse étant un signe d’élection divine, plus vous aurez de pognon, plus proche de dieu vous vous sentirez ; dès lors, peu importe les moyens, marchez sur vos concitoyens, trompez-les en leur vendant de la camelote, fabriquée en Chine pour le compte de modernes esclavagistes, que vous ferez payer à prix d’or par des consommateurs crédules et peu regardants, mais surtout ne restez pas pauvres ; de la même manière, cette mentalité judéo-chrétienne si prude par ailleurs, sait se montrer conciliante avec ce que d’aucuns, pris par le démon de l’emphase et de l’hyperbole, appellent des « crimes contre l’humanité », je vous demande un peu… Si on n’a plus le droit de massacrer, de torturer, de piller, de violer en toute impunité, alors où va-t-on ? Si on ne peut plus digérer son gratin de brocolis aux choux de Bruxelles tranquillement affalé devant la télévision, sans être agressé par ces images choquantes de migrants qui se noient en Méditerranée, sans aucun respect pour notre taux de cholestérol et notre diabète endémique – ce n’est pas eux qui auraient des sueurs froides ou des insomnies causées par l’impérieuse, que dis-je, la cruciale nécessité de distinguer le bon cholestérol du mauvais ; ces gens-là n’ont aucune notion de ce qui fait de nous des civilisés, je dirais même des êtres supérieurement civilisés –, et ces autres images de petits garçons qui viennent mourir sur nos côtes, étendus, inertes et sans vie sur les plages où, l’été, nous allons bronzer idiots, alors dans quel monde vivons-nous ? 

Non, voyez-vous, ce qui est vraiment interdit, parce que ce n’est vraiment pas bien, c’est même très mal, c’est de tromper bobonne la honne avec une jolie fille bien roulée qui n’a pas de varices aux pattes et a encore la décence de s’épiler les aisselles ; et c’est pour ça que le puritanisme anglo-saxon a été inventé : pour nous obliger, nous pauvres pécheurs, à l’instar des hommes les plus puissants de la planète, fussent-ils présidents des États-Unis, à battre notre coulpe publiquement quand passe une jolie fille qui nous inspire des pensées impures, parce que ça c’est vraiment très, très vilain. Le puritanisme anglo-saxon a ceci de bien qu’il est très pragmatique au fond : car, quand on pense aux jolies filles, je vous le demande droit dans les yeux, a-t-on encore la tête à flouer ses contemporains en leur fourguant tout un tas de babioles dont ils n’ont nul besoin ? Pense-t-on encore à faire correctement son métier de fonctionnaire zélé, au service d’une bureaucratie kafkaïenne et d’un pouvoir devenu fou, en envoyant bien les Juifs dans les bons camps de la mort – ceux qui sont à jour de leurs factures de gaz et ne risquent donc pas une coupure inopinée – en se gardant bien d’en omettre un seul ? 

Non, voyez-vous, moi, à la place de Hamlet, je ferais comme font tous les bigots sous toutes les latitudes : je demanderais à Ophélie non de prier pour mes péchés, mais d’aller confesser ceux des autres…


Hamlet, Act III, sc. 1. 



Commentaire : 


Je me souviens que Marcel Gotlib faisait une fixation sur le brocoli. Or, moi, j’aime bien les brocolis, et en particulier le romanesco. Mais c’était la bête noire de Gotlib, comme pour moi, les choux de Bruxelles, résultant d’un traumatisme infantile. 

J’imagine donc sans peine qu’il en fut de même pour le jeune Marcel qui, faisant une fixette sur le brocoli, choisit de devenir auteur de bandes dessinées, s’évitant par là même des années d’analyse. Il nous livra ainsi quelques chefs-d’œuvre, dont les fameuses Rubriques-à-Brac, qui firent la joie et le bonheur de générations de lecteurs, des plus jeunes aux plus cacochymes. 

Gotlib nous a quittés, par une froide journée de décembre 2016, mais il laisse derrière lui une œuvre protéiforme et démiurgique, qui saura guider, tel un phare de la pensée, les générations futures, à travers les siècles des siècles, pour les mener à bon port, c’est-à-dire au terminus où tout le monde descend. 

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