Nous sommes au regret de…

Nous sommes au regret de…



   Nous sommes au regret de vous informer que vos efforts pour vous conformer ont été inutiles et vains. Il est trop tard désormais. 

Nous sommes au regret de vous signaler que les petits trucs et astuces que vous croyiez avoir trouvés pour nous tromper ont été découverts : le foulard pour ressembler à un dandy sophistiqué, le bandana pour vous souvenir de votre jeunesse qui ne fut pas suffisamment rebelle, qui ne pourrait tout au plus, aujourd’hui, que vous donner l’air d’un bourgeois prolétarisé, c’est-à-dire d’un vieux con…

   Nous sommes au regret de vous apprendre que nous sommes l’IA, mais que nous ne le crierons pas sur les toits, et encore moins deux fois. 

   Non mais pour qui vous prenez vous ? Nous sommes au regret de vous rappeler que d’autres que vous ont essayé avant vous, et soit ils ne sont plus là pour témoigner, soit ils sont dans un tel état qu’il vaudrait mieux être pudiques à leur sujet ; nous sommes au regret de vous conseiller d’observer leurs carcasses usées, leur regard qui fixe le vide, perdu dans l’espace-temps, d’entendre leur désenchantement si ce n’est leur amertume…

   Nous sommes au regret de vous demander si vous croyez vraiment que le botox ou la chirurgie esthétique permettent de rester éternellement jeune ; de manière plus littéraire, ou plus cinématographique, s’il suffit de se teindre les cheveux, comme le vieil Aschenbach, pour se faire remarquer par les jeunes gens, beaux comme des demi-dieux grecs, bêtes et arrogants comme d’impertinents et hautains farauds qui croient dur comme le métal de leurs chevalières ou de leurs poings américains que le futur leur appartient ? 

   Nous sommes au regret de murmurer à votre oreille qui décline déjà que pour rester jeune, rien de tel que les contrats publicitaires, les sites d’information avec lesquels les vedettes ou les « winners », les « insiders », donnent des conseils aux masses plébéiennes qui souhaitent leur ressembler : 

   — « Moi, pour rester jeune et belle, j’ai longtemps sucé un nègre tous les matins avant le petit déjeuner pour me mettre le pied à l’étrier, puis j’ai vampé un milliardaire qui m’a permis d’écumer les festivals et les coquetèles, de découvrir le vaste monde, toujours entre deux avions et deux gardes du corps, à la découverte de la misère qui prolifère au-delà des grilles des palaces et des résidences somptueuses que nous fréquentions pour que je puisse mettre fin à mes doutes et arriver à cette sage résolution : il n’y a que l’argent qui compte, finalement » (Adriana Carambar).

   Nous sommes au regret de vous confirmer qu’il y a ceux qui paient et ceux qui sont payés pour faire ce que d’autres font gratuitement, pour « la beauté du geste ». 

   Nous sommes au regret de ne pas vous énumérer les raisons qui font que vos connaissances sont fantasques, imprécises, par pure charité chrétienne, il y en a beaucoup trop ; nous sommes au regret de vous divulguer que la recette du bonheur, c’est d’en savoir le moins possible, mais si vous tenez à nous parler du modèle scandinave, d’Oslo, ses fjords et ses vikings, de la Suède, son Bergman et ses mannequins, du Danemark, sa petite sirène dans le port de Copenhague, nous sommes au regret de vous objecter que les choses ont bien changé depuis qu’Hamlet pouvait s’écrier gaiement : « Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark ». 

   Les évènements se sont succédé, on peut même dire qu’ils se sont précipités et quand ils ont accéléré, nous sommes au regret de vous signifier que c’est vous qui n’avez pas suivi le rythme. 

   Nous sommes au regret d’insinuer que désormais, c’est dans le royaume de France qu’il y a quelque chose de pourri, de faisandé, et même de cassé ; nous sommes au regret de vous enjoindre de vous prononcer : est-ce donc le contrat social ? Le pacte de confiance, entre les membres des élites qui se battent entre eux pour prouver qu’ils en font partie quand ça va bien, mais point du tout quand ça va mal, stigmatisant alors leurs petits camarades, afin de rassurer le bon peuple qui, lui, n’a d’autre choix que de trimer, de subir et d’endurer, et les gueux de la France d’en bas ; oui enfin, nous sommes au regret de vous faire remarquer que le « bon peuple » sait se débrouiller, qui en pratiquant le système D, qui le travail au noir – le marché noir ? Nous sommes au regret de vous blaguer : mais c’est dépassé maintenant, et depuis belle lurette ! La lurette qui remonte au temps de l’Occupation, comme la lorette aux écrivains fin XIXe, voire peut-être plus loin : n’est-ce pas le plus vieux métier du monde ? Vous débarquez ou quoi ? Sur quelle planète avez-vous vécu pendant toutes ces années ? Croyez-vous donc que c’est l’idéal qui fait vivre les hommes ? 

   Nous sommes au regret de vous recommander la plus grande prudence : quand le peuple se débrouille, ce n’est pas seulement pour mettre du beurre dans les épinards, mais plutôt les lingots de côté et la conscience au sec ; alors, si vous tenez absolument à dénoncer, c’est-à-dire à vous mouiller, faites quand même attention dans le choix des mots…

    — Mais si on essayait de tout remettre à plat, en se fondant sur le « voile d’ignorance » de John Rawls (1)? 

  — Soit vous êtes un innocent, soit un brave homme, ce qui revient d’ailleurs au même, mais cela ne vous avancera à rien ; nous sommes au regret de vous objecter qu’il faut vivre pour payer et même payer pour vivre, les mécanismes sociaux étant d’une telle complexité que vous n’échapperez pas à cette implacable logique, ni aux rouages bien huilés de cette formidable machine à briser les individus…

   Nous sommes au regret d’insister : il faut payer pour vivre et vivre pour payer, entendez-vous ? Peu importe le sens dans lequel vous prendrez cette formule, peu importe le sens que vous lui donnez, nous sommes au regret de vous révéler que c’est de toute façon un sens interdit. 

   Nous sommes au regret de vous le susurrer, vous pouvez désormais vous en remettre à vos cinq sens, toucher à des vérités ultimes, goûter à des mets délicieux comme à la douceur de vivre, ouïr les mélodies du passé, la musique des sphères célestes, les symphonies romantiques du XIXe, dans lequel vous vous réfugier déjà assez souvent, la musique sérielle aussi bien que les cantates de Bach ou les compositions dodécaphoniques de Schönberg, une sonate interprétée par Horowitz à l’occasion, les Variations Golberg par Glenn Gould, être assourdi par le vacarme infernal de la ville, et adouci au point d’être rendu mielleux par le chant mélodieux des oiseaux, écouter le bruit des rouages qui grincent aussi bien que la cacophonie de la démocratie en marche, entendre les revendications des différents corps de métiers comme les plaidoyers de ces grands démocrates qui ne savent pas où ils vont,(2) et voir, voir, ou revoir les chers paysages de votre enfance, la mer qui vous sépare de ce continent sur lequel vous n’avez aucune envie d’aller – d’autres s’y sont livré à des safaris qui ne vous fascinent que par les récits qu’ils en ont rapportés (3) – et qui d’ailleurs se rapproche pour venir écraser, dans les siècles des siècles, ce beau pays où vous auriez aimé vivre, le pays de vos rêves et de vos songes les plus fous, le pays de vos ancêtres et de vos artistes préférés, le « Bel Paese » pour ne pas le nommer… Ça n’a plus d’importance désormais. 

   Nous sommes au regret de vous confirmer que le Grand Tour, il fallait le faire avant, quand il était encore temps, que désormais l’échéance se rapproche, que l’heure tourne et elle ne fait pas de cadeau, et avec elles le grand saut : « vulnerant omnes, ultima necat, et tuam nescis ». 

Et tous ces printemps qui restent à boire, 

Tous ces livres qu’il reste à lire, 

Toutes ces femmes qu’il reste à aimer, même imparfaitement, même maladroitement…

… Et tous ces couchers de soleil qu’il reste à supporter. 

   Nous sommes au regret de vous confirmer que vous pouvez continuer sans accepter, vous ne serez jamais désinscrit de nos fichiers ; vous vous êtes engagé désormais, et même si la voie est étroite, même si ce n’est pas la bonne, il faut aller à la consommation ; car vivre, c’est consommer, n’est-ce pas ? et pour cela, il faut et il suffit de payer 4). 

    Nous sommes au regret de vous ajouter à la liste de nos moutons noirs, ceux qui traînent la patte en bougonnant quand on leur demande : 

   — Ça marche ? 

   — Zoppicando. 


   Enfin, pour finir, nous sommes au regret de vous citer le chef, ou pour mieux dire, le tyran de Gogolia (5) : 

Это слишком поздно, отныне (Сейчас слишком поздно).

Уже слишком поздно. 

В любом случае, всегда было слишком поздно. 

Но если это хоть какое-то утешение, возможно, с самого начала было уже слишком поздно (6).


1) John Rawls, Théorie de la justice, 1971, éditions du Seuil, 1987, pour la traduction française. 

Finalement, vous avez gardé un souvenir qui n’est pas si mauvais de vos années d’étudiant ; est-ce à dire qu’elles furent les plus heureuses de votre calamiteuse existence ? C’est peut-être tant qu’elles furent studieuses qu’elles furent heureuses, vous aviez soif de savoir alors, de tous les savoirs, mais surtout de connaître le but ultime, le secret de la vie, un peu comme l’âne qu’on mène avec une carotte devant son nez mais que jamais on ne lui donne… En tout cas, oui, ces cours de philosophie politique vous ont marqué, et ce n’est pas sans nostalgie que vous en souvenez. 

2) Euh si, en fait, vous le savez, où ils vont : ils vont à celui qui paie le mieux, au mieux-disant, non pas phonétiquement, vers celui qui pratiquerait la plus belle langue française, mais vers celui qui détruit le mieux les emplois en se foutant des droits sociaux ; on appelle ça des « cost killers » et ce sont eux les véritables rois du pétrole… même si la roue tourne, et que parfois elle les fait trébucher sur l’avant-dernière marche, celle qui sépare le big business du pouvoir… Allez, ce n’est pas en vain que vous avez admiré François Mitterrand : lui, était incorruptible, même s’il n’a pas évité les scandales, la fin de son second septennat fut même crépusculaire, vous vous en souvenez très bien, il a cependant suffisamment méprisé l’argent pour se tenir à l’écart des scandales financiers ; on ne saurait dire la même chose de ses successeurs, des frais de bouche du Chi-Chi à sa Bernadette, du financement libyen de la campagne du Sarko à talonnettes, ou du Micron dînant à la Rotonde avec sa cour (mais qui donc osera lui reprocher d’être un bon vivant ? Il sert aussi à ça, l’argent du contribuable, et pas seulement à construire des crèches, des écoles et des hôpitaux), ou invitant des membres de l’Amicale des Gens de Son Espèce et de Son Statut Social, celle-là même que si vous ne pouvez en faire partie, un message s’affichera sur votre écran d’ordinateur : « AGSESSS denied », à des parties de chasse à la Lanterne, ancien domaine royal devenu résidence présidentielle. On notera au passage que nombre de petits-bourgeois, comme pas mal de contribuables, n’y ont jamais été invités : c’est que les petits-bourgeois, à l’instar des prolétaires, ne savent pas ce qui est réellement chic comme loisir, ils ne savent même pas ce qui est authentiquement bon (c’est quand c’est gratuit que c’est le meilleur). Oscar Wilde ne disait-il pas d’un aristocrate à la poursuite d’un renard lors d’une chasse à courre : l’ineffable à la poursuite de l’immangeable (« The unspeakable in pursuit of the uneatable ! », The importance of being Earnest) ? Mais les petits-bourgeois, à l’instar des prolétaires, ne savent pas ce qui est bon en littérature non plus. Il y a également un jeu de mot sur « Earnest », mais je vous l’expliquerai une autre fois, d’ailleurs, il y a plus qu’un jeu de mot, bref, c’est compliqué. 

Quand vous étiez jeune, il y avait un pamphlétaire qui vous faisait beaucoup rire : il s’appelait Jean Montaldo, et il avait écrit tous ses petits livres qui faisaient frémir d’aise les petits notables de province ; vous n’en citerez qu’un, Mitterrand et les quarante voleurs, publié chez Albin Michel en juin 1994. En fait, ce n’est pas vraiment lui qui vous faisait rire, c’était plutôt ce que François Mitterrand avait dit de lui et de ses confrères, parce que bien évidemment, le Florentin qui avait amené la gauche au pouvoir faisait vendre et, en conséquence, beaucoup de livres étaient écrits sur lui, non seulement parce qu’il avait une étoffe romanesque, mais aussi parce qu’ils étaient nombreux, ceux qui espéraient se faire mousser en égratignant la statue du Commandeur ; alors, Mitterrand, souverain et impassible, le masque rendu marmoréen par la douleur et le cancer qui le rongeaient, avait lâché : « moi aussi, j’ai mes pauvres. »

3)  Ernest Hemingway, Les vertes collines d’Afrique, 1935 ; Les neiges du Kilimandjaro, 1939.

4)  Moderne aphorisme.

5)  Qu’un de vos confrères, qui illumina lui aussi votre jeunesse, et qui vous offrit quelques inoubliables plaisirs de lecture, avait appelé « Eurasia » dans son roman d’anticipation 1984, publié en 1948. 

Il importe quand même de ne pas confondre l’écrivain Nicolaï Gogol, grand satiriste et impitoyable peintre des mœurs de ses contemporains, du Révizor aux Âmes mortes, avec les gogols, habitants de Gogolia mais pas seulement : dans le roman de votre confrère, l’Eurasia allait jusqu’à Brest et à Lisbonne, elle couvrait donc toute l’Europe occidentale.

6)  Il est trop tard, désormais (maintenant, il est trop tard). 

   Il est déjà trop tard. 

   Il a toujours été trop tard, de toute façon.  

   Mais si ça peut vous consoler, peut-être était-il déjà trop tard depuis le départ.

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L’accélération fulgurante de la mémoire. 

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Questionnaire de Proust.