Anticipations du pire.

Anticipations du pire.

Textes de 1998. 

Repris en novembre 2024. 



C’est dans la patrie de Montaigne que l’individu a appris le plus tôt, et de la façon la plus consciente, à se penser lui-même, non comme « un », mais comme « ondoyant et divers », comme pluriel, et partant, comme libre de se définir dans la multiplicité de ses possibles – le croyant, l’homme privé, le travailleur, le citoyen, l’artiste, etc. 

Point d’hypocrisie ni de tricherie là-dedans. La capacité d’assumer la diversité de ses natures, sans cesser, pour autant, de se considérer comme responsable, fait le sage. Son incapacité fait le fou. Et son refus dessine l’idéal anti-humaniste du totalitaire, ou la réalité inhumaine du saint. 

Voilà pourquoi je peux dire que cette décision brusque et subite de partir au service militaire était irréfléchie, qu’il s’agissait encore d’un comportement de fuite. Je ne me sens pas prêt à assumer la diversité de mes natures. 

Je cherche à me réfugier dans l’idée que je ne suis pas un méchant, que ce sont les militaires qui sont des monstres, qui veulent m’imposer des choses que je n’aime pas faire : soit imposer l’autorité, faire régner l’ordre, soit assumer des tâches dégradantes. 

L’armée est binaire : pas de demi-mesure. Si je ne suis pas capable d’être « méchant » en gueulant, il faudra que j’épluche des patates. Et si je refuse l’un et l’autre, je m’exclurai de la société qu’est l’armée : ou fou, ou totalitaire, ou Belle Âme inutile. 

Il n’y a pas un Bien, le gentil garçon qui obéit à ses parents ; et un Mal, le vilain guerrier. Le Bien, en l’occurrence, c’est d’être capable de faire preuve de méchanceté, au nom du respect de l’ordre, de la hiérarchie et de la discipline. Et il ne faut pas croire que tout s’arrangera si je retourne chez mes parents. Mon comportement durant le service déterminera sans doute l’homme que je serai ensuite. 

La violence vient de l’incapacité à se faire respecter ; on n’est violent que lorsqu’on sent la situation qui vous échappe ; on n’est pas violent, on le devient. 

Il faut donc apprendre à distinguer entre ce que l’on peut tolérer, et ce que l’on doit tolérer : ne pas être intolérant avec ce qui vous agace personnellement, mais à l’égard de ce qui est incompatible avec la discipline du groupe. 

Il faut également que j’apprenne à maîtriser ma peur, chose à laquelle je ne me suis pas beaucoup exercé : quand on sent les jambes qui flagellent, il ne faut pas renoncer à avancer : il faut au contraire chercher à donner le meilleur de soi, sans attendre de félicitations particulières. 

Pour les autres, lorsqu’on assume ses responsabilités, on ne fait que remplir son devoir, chose qu’ils ont le sentiment d’accomplir quotidiennement. Il faut donc que j’arrive à me convaincre que je ne fais des choses désagréables que pour remplir mon devoir. Ce n’est pas pour autant que je peux me permettre de le faire avec mollesse : donner un ordre vaguement, en espérant vaguement qu’il sera suivi, sans trop y croire. 

Il faut aussi abandonner ce mauvais réflexe de cancre : avoir peur de faire comme les supérieurs, de crainte d’être mal vu par ses égaux. 

Cette après-midi peut être considérée comme un bon test : il s’agit de faire le maximum, avec conviction, sans croire que c’est une épreuve gratuite, et que je disposerai d’autres chances. Ne pas sortir de là avec le sentiment que ce n’est pas grave si je n’ai pas fait ce qu’il fallait, mais que j’ai fait le maximum pour défendre mes opinions. 





Pourquoi se battre ? 


C’est une bonne chose de se demander au début de la journée pourquoi et pour quoi il convient de se lever une fois de plus ; c’est un exercice que je devrais faire plus souvent, moi qui suis si souvent en proie au relativisme et à l’ « À-quoi-bon ? »

Ce dont il faut se rappeler, c’est qu’il n’y a de toute façon pas de répit ; si ce n’est pas moi qui m’oblige à faire des efforts et à respecter une certaine discipline, c’en sera d’autres, beaucoup moins indulgents par nature. L’idéal serait d’avoir l’air toujours occupé, voire débordé, de donner l’impression d’un immense et récurrent effort. 

Chaque fois que je me surprends à m’abandonner à une forme de laisser-aller, je peux être sûr que la sanction ne se fera pas attendre. La pression, l’exigence sont partout. Il suffit de regarder un match de football pour s’en convaincre en écoutant les commentaires acerbes de ceux qui ne peuvent s’empêcher de parasiter le spectacle. Untel, qui oublie facilement son propre niveau et qui s’estime sans doute légitimé par une dure journée de travail, ne pourra s’empêcher de critiquer le jeu des joueurs, leurs passes ratées, et aura toutes les peines du monde à louer les belles actions. 

L’autre, plus savant, expliquera que si les joueurs ne paraissent pas très motivés, c’est parce que persuadés d’être les plus forts, ils ne se sentent pas concernés par l’enjeu, ils ne jugent pas nécessaire de fournir l’effort ; s’ils pensent ne pas être l’objet de toutes les attentions et le centre du spectacle, ils considèrent qu’il est inutile de se donner à fond, etc…

Ainsi donc, je me reconnais maintenant dans l’ « âme slave » : sens et goût du tragique, modérément doué pour les efforts, peu concerné par l’enjeu, sens du devoir limité. 

Le plus important, c’est sans doute le goût du tragique, la nécessité de se sentir au centre d’une tragédie pour échapper à la banalité du quotidien, le besoin de se faire plaindre et d’être compris, malgré l’absence de goût pour l’effort et l’abnégation. 




Qui suis-je et pourquoi ai-je peur d’aller au service militaire ? 



Je suis un petit-bourgeois, vaguement cultivé, peu sociable, taiseux, quoique parfois sujet à de violents délires verbaux, le plus souvent tout seul, en quête perpétuelle de sensations, facilement impressionnable, sans vocation, avec peu de principes, peu de convictions, un caractère facilement irritable, plein de préjugés, et malgré tout avide de respect, si ce n’est de promotion sociale. 

L’armée a besoin de jeunes gens dynamiques, virils, bouillant d’impatience et qui ne se posent pas trop de questions, essentiellement respectueux de la hiérarchie et de la discipline. Mon respect de la discipline est tout sauf spontané. Un de mes jeux favoris est de jouer avec les règles, sans malice, car l’incapacité à comprendre la portée de ce que je fais m’effraie facilement. Les questions qui n’ont pas de réponse, je m’en pose beaucoup, beaucoup trop pour ne pas irriter des militaires. Le dynamisme et la vitalité de jeunes gens comme les louent Barrès et Montherlant, ça fait longtemps que je les ai perdus ; franchement, je n’ai rien pour plaire à des militaires ; trop peu capable de mentir, je ne sais pas dissimuler mes antipathies. Si encore, comme punition, je ne pouvais être condamné qu’à la solitude et à l’ennui ! Mais dans un groupe humain fermé comme l’armée, les punitions infligées aux subversifs et aux fortes têtes sont sans doute bien moins prévisibles. 

Ma seule chance, ce serait d’assumer à fond mon tempérament de petit bourgeois : bêtise et obéissance passive. Mais mon orgueil déplacé m’empêche de me résigner à cette triste détermination. SI au moins je pouvais me résigner à la passivité…



La différence entre un fou et un psychorigide. 


Le fou, c’est celui qui, s’étant rendu compte que le monde et la vie n’avaient aucun sens, s’est également aperçu qu’il n’avait pas la force de caractère suffisante pour lui en donner un. 

Il y a deux sortes de fous : ceux qui se réjouissent de l’absence de sens préconçu : ce sont les hilares ; et ceux que cela plonge dans une torpeur noire et une stupeur insondable : ce sont les anxieux, travaillés par la bile noire et la mélancolie. 

Comme il y a des gens qui ont le vin triste, il y en a qui ont la folie mélancolique. 

Le psychorigide, c’est celui qui s’est rendu compte qu’il n’était pas assez fort pour donner un sens positif et constructif à son existence. Il s’accroche alors, pour ne pas sombrer dans la démence et le non-sens, à un élément du passé, à une chimère, à la vague nostalgie d’un âge d’or fantasmé. Le psychorigide est guidé par la peur de devenir fou. 




L’article sur la réforme de l’État dans Le Monde. 


Mercredi 24 juin 1998. 



Voilà une situation qui illustre mon impréparation et me place face à mes ambiguïtés : un article sur les haut-fonctionnaires qui « pantouflent », c’est le type même d’article propre à susciter des réactions épidermiques. 

On attend d’un fonctionnaire, au contraire, qu’il se soumette au devoir de réserve, qu’il ait une grille de lecture qui lui permette d’analyser rationnellement ce genre d’information. Mais bien souvent le devoir de réserve permet de masquer l’absence de réflexion sur le sujet, la résignation à une forme de fatalité. Et l’obligation de dire quelque chose conduit à dire quelque chose qu’on ne pense pas : c’est toute la perversité du jeu social ; seule une préparation de longue haleine, qui remonte au lycée ou même avant, permet de ne pas se laisser prendre au piège. Sinon, on tombe dans l’insincérité, ou dans ce ridicule qui conduit à confondre la dénonciation de l’injustice avec l’aveu de l’insatisfaction quant à sa propre situation. Mais cette insatisfaction ne résulte-t-elle pas du manque de travail, de la préférence accordée au gai folâtrage plutôt qu’à l’austère étude ? 

La lucidité est toujours douloureuse, quand elle n’est pas inutile. 



Après l’article sur la réforme de l’État, le football. 


Il n’y a pas que le piège de la polémique stérile avec les « pantouflards », qui impliquerait d’oublier ses propres contradictions, mais aussi celui du football, sport des Français moyens braillards, râleurs, sympathiques plus que méchants, mais qui peuvent devenir dangereux, comme toute foule versatile, aveugle et capricieuse. 

Il y a d’abord le commentateur qui rappelle en passant qu’il est bien de donner son sang, ce qui sous-entend, n’est-ce pas, qu’il n’est pas très responsable de ne pas le donner. 

Il y a aussi le chroniqueur du Monde, B. P.-D., qui en profite pour opposer le football à la voile, le premier, sport des masses passives, la seconde, activité plus noble permettant à l’homme d’aller au bout de lui-même, de se battre contre lui-même. Le football provoquerait la violence des ultras, comme celle des Allemands à Lens ; la voile ne provoquerait que de beaux drames humains, presque symboliques, comme la peinture ou la littérature seules peuvent en proposer. 

Il y a quelque chose d’antithétique bien sûr entre le football et la littérature : le premier est un sport de masse, la seconde une activité individuelle, intime, parfois subversive. C’est pour cela qu’il y a toujours une jouissance un peu particulière à se sentir en retrait par rapport à la foule et à ses sentiments, comme l’avait déjà brillamment montré Georges Bataille dans son Histoire de l’œil

Mais il y a aussi une jouissance particulière à regarder le football seul à la télévision, tandis que la femme de ménage passe l’aspirateur, en juin, quand il fait beau et chaud dehors, derrière les volets mi-clos, en pensant à tous les moralistes qui fustigent la passivité, le manque de courage, d’engagement, et la préférence pour les plaisirs solitaires. 

Évidemment, c’est d’autant plus difficile ensuite, de se plaindre que la vie est dure, que la société n’offre pas de place ; cherchant à ne pas s’impliquer dans les affaires qui passionnent les hommes, à ne surtout pas s’impliquer, comment pourrait-on se plaindre que la société ne vous réserve pas les moyens de vivre ? 




La Mouette de Tchekhov. 


Je viens de lire La Mouette de Tchekhov. Il est remarquable de constater à quel point la lecture fut rapide, aisée, comme si je l’avais lue sans y penser, sans chercher à comprendre. Et pourtant, j’ai bien le sentiment d’avoir tout compris : l’impuissance créatrice, l’incapacité à aimer, le manque de volonté pour vivre. 

Il ne suffit pas de chercher à susciter un climat, il faut également une idée précise, un objectif à atteindre. 

La Cerisaie ne disait pas autre chose : l’histoire de personnages qui préfèrent se contenter des apparences de la vie, d’un était d’esprit, de l’écume de l’existence. 

Pour vivre, il faut trouver une vocation, et chercher à la réaliser. Une vocation, c’est la chose la plus fragile qui soit. C’est le frémissement que l’on ressent à la lecture d’une œuvre de l’esprit ; c’est une intuition, quelque chose d’informulé qui vous dit qu’il vaut mieux courir après des chimères, la beauté ou la noblesse du monde, plutôt que de chercher à remplir son devoir consciencieusement. 

Pourtant, il n’y a pas de véritable antinomie. Il n’est possible de poursuivre des chimères que si l’on remplit ses devoirs, que si l’on reste à sa place. 

On ne peut rester libre qu’en inspirant confiance ; il faut donc prendre sa part de la douleur et de la souffrance du monde. Il faut trouver sa place ; le meilleur moyen, quand on a de l’ambition, c’est de servir des principes, des idéaux ; quand on n’a pas cette force, on obéit à des hommes et à des hiérarchies. Le seul moyen de se libérer, c’est de se sentir libre à l’égard des hommes ; c’est d’être convaincu de servir des idées supérieures ; et de le prouver de manière concrète, en montrant que ces idées sont conformes aux réalités. 

Le seul défaut, c’est de laisser filer les choses, en étant persuadé que l’on finira bien par avoir le dernier mot. Laisser filer, c’est laisser les autres occuper le terrain. Laisser filer, c’est faire preuve de faiblesse, à moins d’être sûr de pouvoir rattraper le terrain perdu par la suite. 

Il ne suffit pas de rechercher un climat ; encore faut-il se doter d’une consistance et d’une réalité. Ce que ne font pas les intellectuels vélleitaires impitoyablement disséqués mais aussi regardés avec compassion par Tchekhov ; les gagnants, ce sont les hommes nouveaux, les hommes « forts », les hommes d’action, qui agissent, pas les intellectuels vélleitaires qui ne font que rêver d’un monde meilleur sans se donner la peine de le créer, voire simplement d’en poser les fondements. 

Aimable et courtois. 


Voilà où j’en suis : me faire accepter par la petite porte. 

Tous mes efforts viennent se briser sur ce simple constat : je suis incapable de communiquer avec des êtres humains sur un mode qui ne soit pas le seul second degré. 

Je n’ai pas la force de caractère nécessaire pour poursuivre mes efforts ; en fait, cela va plus loin : je n’ai pas les références culturelles, les valeurs qui me permettraient de communiquer sur un même plan que les autres. 

Je suis dans un perpétuel malentendu : tout me semble absurde, irréel ; mais à force de penser que tout est irréel, on finit par s’en convaincre ; on finit par croire qu’il n’est pas raisonnable de chercher à réussir tout simplement. 

On finit par se persuader que les matières barbantes et ennuyeuses, on peut s’en dispenser ; c’est vrai, dans une certaine mesure ; mais alors il ne faut pas chercher à faire partie des élites. 

Faire partie des élites, ce n’est pas seulement disserter brillamment sur des problèmes difficiles ; c’est aussi accepter de se plonger dans l’étude austère, et d’en retenir quelque chose. 

Ce qu’il y a de terrible avec moi, c’est que contrairement à ce que je pense parfois, il m’arrive de fournir des efforts gratuits ; mais je ne sais pas les mettre en valeur. 

La lecture d’Astérix en Corse m’a rappelé une chose fondamentale : si je connais des choses, je les connais d’une manière détournée ; par le prisme de l’ironie et de la dérision ; d’où mon incapacité à rien prendre au sérieux, même pas ma propre tragédie. 

Condamné au solipsisme, je suis également confronté à un mur, à une impasse dans mes études ; incapable de les prendre au sérieux, je ne puis sortir du bachotage, et prendre au sérieux ma propre réflexion sur les sujets qui me sont proposés. 

La grande tradition des humanités classiques, dont parle Fumaroli, moi je la connais par le prisme d’Astérix ; et c’est ce qui change tout. 

D’où le fossé entre les apparences et la réalité, mes aspirations et mes possibilités ; d’où la neurasthénie, et la mythomanie. 

D’où aussi mes difficultés, celles qui s’annoncent au service militaire, en raison de ma très grande incompétence dans les rapports humains. 

Il faudrait pouvoir se rappeler que j’ai bénéficié cette année d’une chance exceptionnelle…


Je pense que mon envie d’écrire vient de ce besoin que sans doute beaucoup de gens connaissent, celui d’analyser. 

Il est significatif que depuis que je m’astreins à écrire, j’ai l’impression de mieux comprendre, ou plutôt, de mieux sentir ce qui m’entoure. 

Il me semble par exemple qu’à force d’avoir rêvé d’intégrer l’IEP de Paris, j’en suis venu à croire que je ne l’avais jamais quitté, que je connais ses étudiants comme des familiers. 

Me semblent ainsi familiers le fils à papa, toujours habillé avec une rare élégance et affublé d’une barbe de trois jours, et son amie, qu’il doit emmener en Normandie ou en Bretagne. 

A. C., le « prolétaire » gaulliste qui fume comme un pompier, qui croit à la politique comme idéal, qui veut devenir préfet, qui sait faire des fiches avant de proposer des plans, qui se fait remarquer par sa « désinvolture » et son ton sarcastique (pourquoi les individus issus des classes dominées se font-ils toujours repérer comme des caractériels ? peut-être parce qu’ils ont plus de mal à s’adapter aux conventions de la bourgeoisie). 

A. C., en passant, m’a fait la leçon : seul le travail paie ; ne pas aller se présenter au concours, c’est se dégonfler. 

C’est ce que m’a confirmé le maître de Conf’ de Questions sociales, F. T. : en ne présentant pas le concours et en partant à l’armée, je fais une grosse bêtise ; selon lui, il est idiot de s’interrompre sur sa lancée. 

Que puis-je répondre ? Il est vrai que si j’ai eu le sentiment de ne pas réussir à suivre, ce n’est pas en prenant plus de temps que les autres que j’y arriverai ; il est toujours illusoire de croire qu’en s’accordant plus de temps, on se donne plus de chance ; au contraire, on donne plus de répit à la paresse ; le véritable défi, c’est d’arriver à travailler en temps limité, sur un laps de temps réduit ; c’est de défendre ses options, ce qui prouve qu’on a travaillé, et que ce qu’on fait nous tient à cœur ; c’est comme de penser qu’il suffit d’avoir lu ou parcouru quelque chose pour l’avoir compris. 

Le seul défaut, c’est de ne pas aller au fond des choses. 

L’innommé, l’informulé, le non-achevé ont leurs charmes, celui de l’incomplétude, du retour vers le chaos originel, mais d’un point de vue professionnel, ça n’intéresse personne ; 

Aller au fond des choses ne signifie d’ailleurs pas chercher à démontrer à tout prix que l’on a raison, surtout si l’on défend une option au moins douteuse, c’est examiner tous les aspects de la question. 

Ainsi, si je veux reprendre tous mes plans de cette année, ce ne peut être que dans l’esprit de faire des fiches. 


L’absence de motivation pour aller au fond des choses ne peut que me conduire à mettre en cause l’excellence, et à faire l’éloge de la médiocrité « dorée ».  

C’est un état d’esprit, c’est pour cela que le jour de l’épreuve, c’est trop tard : on est prisonnier de son état d’esprit. 

Le grand changement surviendra le jour où je serai capable de me dire : cela, ce n’est pas difficile, je suis suffisamment intelligent pour le faire. Il suffit que j’y consacre le temps nécessaire. 



Les Illusions insuffisamment perdues. 


Aujourd’hui, j’ai pris une décision qui a tout de même une certaine importance : celle de ne pas remplir mon dossier d’inscription à l’ENA, ce qui signifie que je ne pourrai pas présenter le concours à l’automne prochain. 

Il y a plusieurs arguments qui peuvent expliquer une telle décision : mon insuffisante maturité, qui peut me broyer si je n’y prends garde (le problème étant de savoir si, en prenant une année supplémentaire, je continue à cultiver cette immaturité, ou si je travaille à la réformer sérieusement) ; 

Mes résultats lors des galops d’essai ; mon insuffisante motivation ; et mon incapacité totale à m’exprimer clairement à l’oral et sans m’énerver. 

Il faut également que je développe ici une idée qui m’est venue aujourd’hui : puisqu’il faut choisir, et puisqu’il faut se choisir des valeurs, n’ai-je pas tout intérêt à privilégier des valeurs de droite : ordre, libéralisme ; 

Le libéralisme, c’est la défense de l’individu et de la personne humaine face à l’État, c’est donc une valeur plutôt pragmatique, plutôt stimulante pour l’esprit, face à l’archéo-étatisme que je professe benoîtement, sous prétexte que la moindre des choses pour un fonctionnaire, c’est de défendre l’État face au méchant néo-libéralisme ; par ailleurs, il serait temps de mettre fin à cette fiction liée à la gauche : le progressisme, la générosité, l’altruisme ; il est temps que j’expérimente la difficulté qu’il y a dans la conversation, à s’opposer à des interlocuteurs murés dans leur bonne conscience de « progressistes ». 

Mon père, par exemple. Après tout, si je suis encore incapable d’avoir avec lui une conversation qui ne se termine pas mal, c’est que j’ai encore des progrès à faire : tout n’est pas « évident », tout n’est pas joué d’avance. 

Et il s’agit de commencer à assumer sérieusement cette difficulté : s’opposer à ses parents, tout en dépendant financièrement d’eux, avant qu’on ne me demande des comptes. 

Ils me disent que je donne des leçons. Le fait est qu’il faut apprendre à les donner de manière moins visible, en misant sur l’intelligence de mes interlocuteurs. 

Après tout, c’est ce qui me différencie de ceux que j’ai toujours méprisé ; et c’est ce qui fait de moi quelqu’un de pontifiant, de « négatif », l’incapacité de m’exprimer comme je le pourrais par manque de courage, de volonté, de ténacité. 

En quoi suis-je différent du cancre narquois moqueur et rigolard que j’ai été ? 

Seul, je sais bien que j’ai changé ; mais en public, j’ai toujours ces mauvais réflexes du cancre boudeur, hostile, hésitant, proche des subversifs et des nihilistes. 



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Questionnaire de personnalité.