L’excursion dans la vallée des Merveilles.

L’excursion dans la vallée des Merveilles. 



Il était parti dans la nuit, après un somme suffisamment long pour le reposer mais aussi pour bousculer son programme (s’il était parti plus tôt…). Il en avait assez de la bêtise de ses contemporains, et plus particulièrement de la bêtise bête et méchante de ces français moyens qui se réfugient dans des idées basses pour mieux justifier la médiocrité dorée dans laquelle ils se vautraient complaisamment : antisémitisme et racisme.Lui, Eugène Snaporaz, était resté fidèle à son amour, non seulement pour le Bel Canto, mais pour l’opéra et l’art lyrique en général : il se souvenait des Masnadieri (1847) de Verdi à la Scala et des Puritains (I Puritani – 1835) de Bellini à l’opéra Bastille, sans parler de Così fan tutte et Le Nozze di Figaro de Mozart à l’opéra Garnier ; par ailleurs, il trouvait que les français moyens, certes plus habiles et plus débrouillards que lui pour ce qui était du bricolage, du jardinage, et de faire des affaires, étaient rendus stupides par leurs discussions sur la politique, le sport et l’actualité, suivant en cela le sage précepte de Blaise Pascal qui leur avait conseillé de s’abêtir, n’oubliant cependant pas de défendre âprement leurs intérêts corporatistes et communautaristes ; lui-même, pourtant en situation délicate et malgré ses préventions, malgré son amour de l’art pour l’art, se laissait parfois aller à faire preuve de générosité à l’égard des pauvres qui faisaient la manche, bien qu’il sût que ceux-ci jouaient sur deux tableaux : la charité et le moralisme, en jouant sur la mauvaise conscience des gens.

Eugène Snaporaz en avait assez de ces petits jeux débiles et sémantiques, sachant pertinemment d’ailleurs qu’il n’y avait pas de solutions : lui, il en tenait pour l’admiration qu’il avait toujours nourrie pour les Juifs qui avaient su le divertir intelligemment, en se moquant ironiquement de la bêtise humaine ; par ailleurs, il se souvenait que les vieilles rombières travaillaient pour se faire de l’argent (« arbeit macht frei »), se fichant de la bêtise mercantile qui exaspérait beaucoup Eugène Snaporaz. Celui-ci ne souffrait pas du tout de ne pouvoir aller sur les plateaux de télévision pour donner son opinion sur les sujets d’actualité, et en particulier sur le conflit israélo-palestinien : à la rigueur, il souffrait de sa maladresse, de sa malchance, et à cause de ces jeunes femmes libérées qui n’étaient pourtant pas des héroïnes romantiques et se fichaient de la littérature comme de leurs premiers sous-vêtements. Ou alors, d’être toujours seul, et toujours encombré de sa propre personnalité destructurée, de son style foutraque et désordonné. 

Il était parti dans la nuit, il avait croisé le monastère orthodoxe de Saint-Michel du Var, un lieu de paix et de méditation, loin du monde ; il avait fait le plein d’essence, ce qui lui avait permis de constater que l’actualité se rappelait à lui, avec les conséquences de la guerre dans le détroit d’Ormuz et la folie des politiciens, de quelque bord qu’ils soient. A Fréjus (le Forum Julii des Romains, où se trouvaient les ruines des arènes et de l’aqueduc), il se dit que le paganisme des Romains était un facteur de tolérance, qui n’avait en rien empêché la grandeur de l’Empire, là où les différents monothéismes étaient des facteurs d’intolérance, de monomanie obsessionnelle et la raison principale des guerres de religion, puis il passa devant la chapelle Notre-Dame de Jérusalem, due à Jean Cocteau. Il ne sait pourquoi, mais il pensa alors à cette boutade que l’on trouve dans le film de Jean-Luc Godard, Pierrot le Fou : « La statue de la Liberté, reconnaissant deux des siens, les gratifia d’un salut fraternel » ; quant à lui, c’était la chapelle décorée par un grand artiste qui lui accordait un clin d’œil amical. Puis, il avait traversé l’Estérel (combien de fois ne l’avait-il pas fait ? les paysages de son enfance, comme les « verts paradis » l’émouvaient toujours autant), avant de prendre l’autoroute à Mandelieu pour arriver plus vite à Nice ; il avait retrouvé la Prom’, cette ville chère à son cœur malgré les salades politiciennes niçoises (il avait également une chemise Façonnable qui lui rappelait qu’il avait existé une élégance spécifique à cette ville, même si la marque avait depuis longtemps été rachetée par un grand groupe anonyme et rapace), il avait revu la baie des Anges, la colline du château, emprunté le tunnel du Paillon sans s’arrêter : les musées Matisse et Jules Chéret, où avait eu lieu une exposition consacrée à Raoul Dufy au printemps de l’année précédente, étaient fermés ; il les avait d’ailleurs visités, tout comme le musée du message biblique consacré à Marc Chagall, son préféré. Il se souvenait qu’en 2008, quand il avait « redécouvert » pour la première fois cette ville (qu’il redécouvrait en fait régulièrement), il avait été ému par les ruines archéologiques, qui lui faisaient penser au trophée d’Auguste à la Turbie ainsi qu’aux vestiges romains de Saint-Romain-en-Gal : il aimait cette ville l’été, lors de la saison estivale, même si les filles étaient loin d’être toutes jolies, plus encore qu’à la morte saison, qui avait pourtant inspiré le prix Nobel Modiano (Mais en quelle saison se déroule l’action de Dimanches d’août ? le fait est que sa capacité à instaurer une ambiance trouble et ambiguë permettait d’affirmer que cet auteur était un grand écrivain). 

Et il avait filé sur la route de l’Italie, laissant les villages de Peille et Peillon, dans lesquels on l’emmenait se promener quand il était petit, ainsi que celui d’Eze, où allait se promener Nietzsche, empruntant la route des cols de Braus et de Brouis, de Sospel traversée par la Bévéra (où il s’était arrêté cet hiver, charmant village « médiéval », touristique en tout cas, comme Fontan et Saorge plus loin dans la vallée de la Roya), se faisant doubler par des voitures de rallye de compétition dont le moteur ronronnait bruyamment, arrivant au lac des Mesches, au-dessus de Saint-Dalmas de Tende, vers 10 h. Comme il était seul, et toujours encombré de lui-même, il avait mis une heure à se préparer, décidant de ne pas prendre le sac à dos et le sac de couchage, ni le change, seulement le casse-croûte dans un petit sac à dos, une canne de marche, un chapeau, se vêtant d’un bermuda plutôt que du pantalon de treillis. Toujours avec un air emprunté, il s’était élancé vers 11.00. La nature était magnifique, bien sûr différente des paysages de l’hiver ; le lac des Mesches était un beau lac de montagne, à la belle eau turquoise, et le départ du sentier, jusqu’au lac de la Minière, était très sélectif. Il se demandait s’il arriverait au refuge, il ne pouvait s’empêcher d’angoisser un peu. Il avait appuyé tant qu’il avait pu, pour tenir l’objectif des trois heures de marche, ce dont il n’avait pas l’habitude. Il avait rencontré des familles et des couples, avec lesquels une forme de solidarité s’était brièvement nouée, face à l’épreuve. Il transpirait à grosses gouttes, ne pouvant s’empêcher d’éprouver de la fierté, car il avait conscience de faire preuve d’exigence envers lui-même, ce qui le conduirait à obtenir des récompenses gratifiantes en se débarrassant du bazar qu’il avait dans la tête : de la saine fatigue, valorisante. 

Le sous-bois était magnifique en cette saison, les fleurs pimpantes de couleur même s’il ne connaissait pas les noms. Il eut des moments difficiles, mais il était motivé, ce qui lui permit de les surmonter et de ne pas abandonner. Au bout de deux heures et demie d’efforts, le paysage changea, le sous-bois laissa place à un paysage sans arbres, « lunaire », ou plus exactement hors du temps : une introduction au néolithique et aux gravures rupestres du mont Bego, en quelque sorte. Il arriva au refuge des Merveilles, situé sur le bord du lac long supérieur à 14.00, trop tard pour les visites avec guide des gravures rupestres mais il était de toute façon fatigué ; alors, il se posa sur les tables à pique-nique à l’extérieur du refuge, et il sortit ses provisions. Après s’être restauré, il alla laver sa petite vaisselle à la fontaine d’eau, une eau de torrent de montagne, et il remplit ses bouteilles. N’ayant pas réservé de nuit au refuge, ni apporté son sac de couchage, il entama la redescente, sans forcer, pour ne pas trop transpirer. Il y eut cependant des passages difficiles, après avoir quitté la zone des lacs, le lac Fourca, le lac Saorgine, le lac de la Muta, il croisa des familles et d’autres randonneurs qui montaient vers le refuge ; il discuta avec deux jeunes femmes qui trouvaient que c’était dur pour leur dire que la récompense était au bout de l’ascension, que la récompense serait d’autant plus belle qu’elles auraient transpiré pour y arriver (le principe de la récompense gratifiante qui couronne l’exigence envers soi-même), puis il continua la descente, en chantant Katyusha, en se disant qu’il aurait aimé donner un sens à sa vie en dénonçant les scandales, financiers en particulier, mais que c’est une opportunité qui ne lui avait pas été donnée, et, en méditant sur l’exemple de Giancarlo Siani qui avait été abattu à 26 ans, en septembre 1985, pour avoir dénoncé la collusion entre le pouvoir politique et le parrain de Torre Annunziata, il se disait que le courage et l’honnêteté sont mal récompensés, mal payés, sauf à vouloir être un martyr (tandis que les « respectables » s’engraissent en détournant les fonds publics)… Sa vie à lui, son courage, sa raison d’être, avait été de faire preuve de courage physique, en se dépassant malgré la fatigue existentielle qui l’avait toujours miné. 

Arrivé à la voiture, après avoir croisé des 4 x 4 immatriculés à Monaco qui ne remerciaient pas quand on les laissait passer (des gens « respectables »), il alla se baigner dans le lac des Mesches, où l’eau n’était pas si froide, après avoir croisé des gens qui faisaient de l’escalade. Tandis qu’il se baignait, il chantonnait : « Etat UMP, je t’ai compris ! Etat RPF, je t’ai compris ! Sarko à talonnettes, je t’ai compris ! » il se disait que la vie était longue, elle avait été longue, et il n’en revenait pas d’être arrivé jusque-là ; il ajoutait, in petto, que s’il avait su ou se trouvait la tombe de Berlusconi et de quelques autres, il aurait fait comme Sartre sur celle de Chateaubriand, ou mieux, comme l’indiquait le titre d’un livre de Boris Vian, J’irai cracher sur vos tombes (1946) ; et puis, non, à la réflexion, il ne leur ferait pas cet honneur ; il avait préféré aller se recueillir sur la tombe de quelques-uns de ses écrivains préférés, comme Nicolaï Gogol et Tchekhov au monastère Novodiévitchi de Moscou, Dostoïevski à Saint-Pétersbourg, ou Cioran et Beckett au Montparnasse, à Paris, tout en ayant à l’esprit le recueillement d’Oscar Wilde sur celle de John Keats, au cimetière protestant de Rome ; il regardait la cime des montagnes, ce qui lui fit penser à la Suisse, à ces Suisses si respectables, toujours à cheval sur les règles (en fait, le respect des convenances pour mieux blanchir l’argent sale derrière le secret bancaire…) ; sûr, il avait vu Youth, de Paolo Sorrentino, il avait brièvement connu des amis Suisses, avec lesquels il avait pu parler un peu littérature, avec la pièce de Max Frisch, M. Bonhomme et les incendiaires, il se souvenait de Nietzsche à Sils-Maria… il se souvenait des démêlés d’Henri Calet avec la Confédération helvétique… Il était bien, là, loin du monde et loin des emmerdeurs. Il avait fallu transpirer pour y arriver. Il s’agissait maintenant de trouver un hôtel, il n’avait pas envie de dormir à Saint-Dalmas de Tende (il avait déjà dormi au Prieuré, hôtel agréable mais un peu cher) : seule solution, aller en Italie. Le tunnel de Tende allait bientôt fermer, il fallait y aller sans se presser. Sur la route, il croisa des bergers avec leurs moutons en transhumance, escortés par la gendarmerie, spectacle sympathique s’il en est. Il passa le tunnel après avoir mis un peu d’ordre dans ses affaires et il se retrouva en Italie, dans la vallée qui descend vers Borgo San Dalmazzo en passant par Limone Piemonte, Vernante, Robilante… Sur la route, des jeunes fils à papa cherchèrent à faire les marioles et il les remit à leur place avec grâce et fermeté, tout en déplorant que l’être humain soit toujours aussi peu mature. Il arriva au rond-point de Borgo San Dalmazzo, puis à Cuneo après avoir un peu erré dans la campagne, et trouva l’hôtel Torrismondi, non loin du stade de la ville, du viaduc avec des arches (qui lui rappelait un film idiot de sa jeunesse, mais qui était surtout très beau) et du piazzale della Libertà, en face de la gare. L’enregistrement fut très rapide, il put aller prendre une douche avant de ressortir chercher un restaurant. Mais il était déjà tard, et les cuisines étaient partout fermées, il se rabattit donc sur un café de la via Nizza, sous les arcades, pour déguster une glace, un gelato alla crema ; elle était tellement bonne qu’il en commanda une deuxième, non sans avoir essayé un Amaro siciliano accompagné d’un dolce, un « veneziane » alla crema e alla marmelata d’arancia… Le ballet des serveurs, « degli baristi » derrière leur « banco », c’était tout un spectacle, comme s’ils avaient conscience d’être en représentation. Il n’y a rien à faire, il aimait le mode de vie des Italiens, leur manière d’être au monde, avec ce mélange de fatalisme et de résignation face aux péripéties de l’actualité, de la politique et du sport. 

Il aurait aimé être Italien et vivre à Cuneo (“Lui non aveva fatto apposto di essere francese, non era colpa sua; a lui sarebbe piaciuto essere italiano e vivere a Cuneo, la città capitale del sud-Piemonte. Tutto gli piaceva in questa città e sopratutto il modo di vivere degli abitanti, l’arte di vivere, il modo di prendere cura degli alberi, degli animali – gli uomini con il loro cane, le giovane donne con la loro gatta... – Gli piaceva il modo degli Italiani di essere tifosi di calcio : la collezione di sciarpe che aveva visto in questo piccolo ristorante di Vernante, non il grande ristorante stellato al Michelin, gli ricordeva la sua propria collezione di sciarpe e lo stadio di calcio di Cuneo Fratelli Paschiero; aveva scoperto la sciarpe del Cuneo Calcio e quella della SPAL, la squadra di Ferrara... Lui era adato a fare un’ escursione nel parco del Mercantour, per scoprire il valle delle Meraveglie d’estate, o di primavera, come l’aveva scoperto d’inverno, l’inverno scorso, nel mese di gennaio quando era solo. A lui piaceva come gli Italiani mettevano un po’ d’arte nella loro vita, nel loro modo di fare, per la gastronomia, come per praticare l’arte. 

Gli Italiani : un popolo d’artisti, dagli baristi al vertice dello Stato... vedere gli baristi dietro il loro bar era un spettacolo, come se fossero coscienti di essere in rappresentazione...”)


Puis il était retourné se coucher dans sa chambre, à l’hôtel, nu au-dessus des draps, tellement il faisait chaud. Il s’était réveillé tôt le matin, rapidement vêtu, pour aller prendre un café dans un bar du centre de Cuneo, où ils étaient presque tous fermés, sauf un, où il put prendre un « caffè ristretto » avec un « cornetto alla crema » et en prendre deux pour « portare via », à emporter. Il eut le temps de parcourir les titres des journaux et notamment de la Gazzetta, prendre note des nouvelles facilement oubliables, avant de rentrer à l’hôtel prendre une douche, préparer ses affaires et quitter l’hôtel, direction le Conad de Borgo San Dalmazzo, puis, Vernante, où se trouvait un restaurant étoilé au Michelin. Au Conad, il avait fait les « spese » pour le retour en France, avec les bouteilles de vin, les pâtes, en particulier les pâtes locales (tajarin, ravioli del plin, agnolotti), les pots de sauce, un peu de charcuterie et de fromage et les gâteaux. 

Il était reparti pour s’arrêter à Vernante, charmant village de montagne, dont l’identité était moins piémontaise que caractérisée par l’art d’un dessinateur, Attilio Mussino (1878-1954), qui avait peint sur les murs des maisons du village des fresques mettant en scène le personnage inventé par Carlo Collodi au 19e siècle, Pinocchio. Il faisait une belle chaleur, ce qui lui rappela de précédents étés passés en montagne, notamment ce fameux été 2012, aux Gets, en Haute-Savoie, entre Morzine, Genève et Annemasse, Cluses et Taninges, où il avait découvert le reblochon et la tartiflette. Il avait également découvert le vin de Savoie et de Haute-Savoie (le Ripaille, du côté de Thonon). Les Gets étaient une station également située à proximité de Essert-Romand, où sa mère avait été envoyée en sanatorium quand elle était enfant, et de La Chapelle d’Abondance, où il était lui-même parti en colonie de vacances au même âge. Cet été-là, c’était le dernier été avant l’apparition de la série « Un été avec… » un grand écrivain, diffusée sur France Inter avec Montaigne en 2013. Il se rappelait avoir été fasciné, à défaut de l’avoir lu intégralement, par le livre d’Emmanuel Carrère consacré à Jean-Claude Romand, L’Adversaire, ensuite porté à l’écran, un récit qui ne relève pas de la fiction, qui est au contraire un « non-fiction novel » s’attachant à rester au près du réel en cherchant à cerner la personnalité et la psychologie du personnage principal, ayant tué sa famille après une vie passée à mentir sur sa profession. Eugène Snaporaz était allé visiter Genève, la « patrie » de Rousseau et du docteur Zamenhof, un ophtalmologue d’origine polonaise qui avait inventé une langue à vocation universelle, l’espéranto, pour apporter sa contribution à la paix dans le monde… Une langue dont les grands-parents d’Eugène avaient été de fervents adeptes. Cet été-là, également, il s’était arrêté à Albertville, qui avait connu sa célébrité avec les JO d’hiver de 1992, et dont le restaurant Le Million était une étape gastronomique de choix ; il se souvenait également d’un magasin de lingerie féminine à l’ancienne qui l’avait fait sourire, parce qu’il témoignait d’un érotisme désuet, suranné, à l’opposé des franchises et des ventes sur internet, qui relevaient du commerce de gros, sans âme, motivé par la seule loi du profit… Il se souvenait également d’avoir visité un musée des arts et métiers et une église à Albertville, d’où la vue sur les montagnes environnantes était à couper le souffle ; c’était peu après la fermeture du musée des arts et traditions populaires de Paris, situé dans le bois de Boulogne, et le transfert de ses collections vers le Mucem de Marseille… Il aimait le point de vue que l’on peut avoir d’un musée ou d’une église, par exemple du clocher : la vue porte loin, et cela lui rappelait sa visite des tours de Bologne, la Garisenda et la torre degli Asinelli, depuis lesquelles la vue est tout aussi impressionnante sur la plaine environnante. 

A Vernante, l’office du tourisme était fermé pour cause de pause méridienne ; il avait alors demandé à des passants la direction du restaurant gastronomique Il Nazionale, et ils la lui avaient obligeamment indiquée. Il avait traversé tout le village, admirant au passage l’architecture des maisons, qui lui rappelait une visite d’Alba, la capitale de la truffe blanche, située un peu plus loin dans le Piémont, entre Fossano et Asti, Bra et La Morra. Il avait trouvé le restaurant, étudié la carte et décidé qu’elle était certes très alléchante mais que ce serait pour une autre fois. Il choisit un restaurant plus modeste, il Cavallino, qui faisait également pizzeria et qui pratiquait des prix modérés. Voici quel était le menu qu’il se composa pour son déjeuner du dimanche 14 juin : 


Menu del 14.06, domenica a pranzo :

vitello tonnato : ottimo, molto fino; 

spaghetti vongole, in bianco : una delizia raffinata; 

una scaloppina al limone : cucinata e condita con grande precisione; 

¼ di litro di vino bianco frizzante. 

Una panna cotta ai frutti di bosco e un caffè, per concludere in grande stile. 

Ce fut un repas excellent, au milieu des Italiens venus en famille, agrémenté de la contemplation des écharpes qui ornaient la salle à manger principale, parmi lesquelles Eugène remarqua celles de la SPAL, de Cuneo, de l’OGC Nice, ainsi que d’autres clubs français, mais pas celle de l’Inter, il était fort probable que le propriétaire du restaurant fût un tifoso milanista. Après avoir réglé l’addition, il était temps de remplir les bouteilles à l’une des fontaines du village d’une eau fraîche de montagne et de reprendre la route, direction le musée des Merveilles de Tende, utile complément à l’excursion de la veille. Il passa le tunnel de Tende et arriva à Tende en milieu d’après-midi. La visite était gratuite, comprenant les collections permanentes et des expositions temporaires. Le préposé à l’accueil du musée indiqua obligeamment à Eugène un site pour se baigner dans la Roya, après la fin de la visite du musée, un peu après Saorge, le pont bleu et les tunnels. Eugène décida donc de s’atteler à la découverte des collections permanentes. 

Il y avait tout d’abord une maquette du parc du Mercantour, avec les vallées de la Roya, de la Vésubie et de Fontanalbe, ainsi que la baisse de Valmasque, et son refuge, qui permet de rentrer dans le parc du Mercantour par le nord. 

La section des gravures rappelait qu’il existait 40 000 gravures rupestres (ou pétroglyphes) datant de la protohistoire découvertes dans la région du mont Bégo. Par ailleurs, 12 000 gravures datées de l’époque romaine jusqu’au XXe siècle ont été découvertes sur le site de la région du mont Bégo. Moins connues que les gravures des époques précédentes mais tout aussi fascinantes, les gravures historiques retracent la fréquentation de ce haut lieu alpin par des « randonneurs » d’antan : voyageurs lettrés, marins, soldats, pèlerins et, surtout, bergers…


Le mont Bégo, montagne des Dieux ou des hommes ? « Les montagnes ont souvent inspiré les religions primitives, qui les ont considérées comme des points de rencontre entre le ciel et la terre, entre monde sacré et monde profane. Elles permettraient de s’élever vers le ciel, de mener une ascension spirituelle et d’entrer en rapport avec les divinités. » 

« Arpentée depuis des millénaires, la vallée des Merveilles n’est citée dans la littérature qu’à partir du XVIe siècle, et n’éveillera l’intérêt des chercheurs qu’à la fin du XIXe siècle. Voici les principales étapes de cette passionnante découverte : 

1591 : Onorato Lorenzo est le premier chroniqueur à citer la vallée des Merveilles dans son Accademia degli Giardini di Belvedere. 

1650 : Pietro Giofredo utilise le texte d’Onorato Lorenzo dans son ouvrage Storia delle Alpi Maritttime. 

1868 : Matthew Moggridge, botaniste anglais, suggère deux hypothèses quant aux gravures : soldats d’Hannibal, le grand général cartahaginois, ou populations montagnardes. 

1877 : Emile Rivière obtient une mission et une subvention du ministre de l’Instruction Publique, mais il est d’abord expulsé du territoire par le gouvernement italien, puis devancé intellectuellement par la publication des résultats de recherches d’un collègue lyonnais, Léon Chagnet. 

1897 : Clarence Bicknell, pasteur britannique, s’installe à Casterino et découvre les gravures de Fontanalbe. Sa fortune personnelle lui permet de consacrer deux décennies à l’étude des gravures, en en classifiant 14 000. 

1918 : Piero Barocelli, surintendant aux Antiquités de Ligurie, Piémont, Lombardie, entreprend l’établissement d’un Corpus des gravures : carte au 1/50e, photographie, relevé et positionnement de chaque roche ; il fait construire le refuge des Merveilles sur les bords du lac long pour héberger les chercheurs. 

1927 : Carlo Conti poursuit le travail de recherche de Piero Barocelli entre 1927 et 1942, en réalisant le moulage en plâtre de 30 000 figures. 

1967 : à partir de 1967, le professeur Henry de Lumley entreprit de manière scientifique le travail de recensement et de classification de 36 000 figures. »


Les trois ensembles géologiques du mont Bégo : 

1. Vallée de la Valmasque ; 

2. Vallées des Merveilles et de Fontanalbe, mont Bégo ; 

3. Plan Tendasque ; 


La Pangée et la chaîne hercynienne : il y a 400 millions d’années, s’amorce la formation de la Pangée, troisième supercontinent de l’Histoire, issu de la collision de tous les continents d’alors, qui ne sera achevée que 100 millions d’années plus tard, à la fin du carbonifère. 


L’holocène et ses variations climatiques : il y a 12 000 ans commence l’holocène, lendemain climatique de l’âge de würm. Cette période se subdivise en différentes époques qui voient la montagne, tout juste libérée des glaces, être colonisée par une flore témoin des variations climatiques. 

- Dryas ancien / Bölling (12 000 – 10 300 av. J.-C.)

- Dryas moyen / Alleröd (10 300 – 8 800 av. J.-C.)

- Dryas récent / Préboréal (8 800 – 6 800 av. J.-C.)

- Boréal / Atlantique (6 800 – 2 500 av. J.-C.)

- Subboréal / Subatlantique (à partir de 2 500 av. J.-C.)


Evolution de l’homme depuis 7 millions d’années : 

# - 7 millions d’années – 3 millions d’années : Sahelanthropus tchadensis, ardipithecus ramidus, australopithecus afarensis ; 

# - 750 000 ans : homo abilis, homo antecessor, homo heidelbergensis; la grotte du Vallonnet (Roquebrune-cap-Martin), le site de plein air de Terra Amata (Nice) ; 

# - 120 000 ans : homme du Lazaret, homo Neanderthalensis, homo sapiens ; la grotte du Lazaret (Nice), les grottes de Grimaldi (Ventimiglia). 


Le mont Bégo : « Implanté au sud-est de l’arc alpin, dans les Alpes maritimes françaises, le site des gravures de la région du mont Bégo constitue l’un des plus importants gisements archéologiques rupestres du monde. Plus de 50 000 gravures ont été recensées autour de la vallée des Merveilles et de la vallée de Fontanalbe. Elles sont datées pour la plupart entre le Néolithique final (3 500/ 2 200 av. J.-C.) et l’âge du Bronze moyen (1 700/1 300 av. J.-C.). D’autres gravures témoignent de fréquentations du site du Néolithique jusqu’à l’époque contemporaine. 

Le mont Bégo est une très grande montagne recouverte de neige pendant l’hiver. Il domine de vertes vallées où les bergers viennent faire brouter leurs troupeaux depuis 8 000 ans. 

Dans ce paysage alpin, il y a de gros rochers polis par les anciens glaciers aux belles couleurs vives (rouge, violet, vert,…). 

Sur ces surfaces de pierre les hommes protohistoriques ont réalisé des milliers de gravures : des personnages, des animaux, des armes, des champs. 

Ils ont raconté ainsi leur monde, mais ils ont adressé aussi leurs espoirs et leurs prières aux dieux. 

Des siècles plus tard d’autres hommes ont écrit des phrases et dessiné des tableaux, des maisons…

Il est maintenant interdit de creuser de nouvelles gravures sur les roches pour ne pas abîmer celles faites par nos arrière, arrière… arrière-grands-parents. 

Mais si un enfant va se promener avec ses parents autour du mont Bego, il pourra les voir et peut-être trouvera-t-il le secret de ces signes que nos ancêtres ont laissés pour toujours sur la pierre. 


Préhistoire - Protohistoire

La « Préhistoire » a été initialement définie comme la période comprise entre l’apparition de l’Humanité et l’apparition des premiers documents écrits. Si l’ « Histoire » commence avec l’écriture, celle-ci n’apparaît toutefois pas simultanément dans toutes les régions du monde. 

Au XIXe siècle, le terme de « Protohistoire » (du grec « protôs » qui signifie « premier ») a été créé pour définir l’étude des civilisations qui appartiennent à la période des populations sans écriture côtoient les premières civilisations historiques. Après plus d’un siècle de débat de nombreux chercheurs ont souhaité déconnecter la notion de Protohistoire de celle de l’écriture pour rattacher le début de cette période à celle de la grande révolution sociale et économique qui apparaît avec le début du Néolithique. 

Ainsi, pour nombre de Néolithiciens français du XXIe siècle parmi lesquels et pour ne citer qu’eux Jean-Paul Demoule de l’Institut universitaire de France ou Jean Guilaine du collège de France, la Protohistoire commence au tout début de l’économie de production. Dans cette acceptation plus large, elle s’intercale entre la fin de la Préhistoire stricto sensu et l’Antiquité en intégrant le Néolithique et les âges des métaux (âge du bronze et âge du Fer) pour les populations sans écritures avérées. La Protohistoire est caractérisée par une structuration croissante de la société (modification de l’habitat, agglomération, socialisation avancée, hiérarchisation, pouvoir administratif, économie avancée, monnaie, échanges commerciaux…) et par une maîtrise progressive de la métallurgie à partir de la fin du Néolithique. 

La Préhistoire couvre la très longue période qui s’étend du Paléolithique au Mésolithique ; la Protohistoire comprend le Néolithique, l’âge du Bronze et l’âge du Fer. 

Le Mésolithique : 10 000 – 6 000 av. J.-C. 

Le Néolithique ancien : 6 000 – 4 500 av. J.-C.

Le Néolithique moyen : 4 500 – 3 500 av. J.-C.

Le Néolithique final : 3 500 – 2 200 av. J.-C. 

Age du Bronze ancien : 2 200 – 1 700 av. J.-C. 

Age du Bronze moyen : 1 700 – 1 300 av. J.-C. 

Age du Bronze final : 1 300 – 850 av. J.-C. 

Age du Fer : 850 av. J.-C. – occupation romaine. 

Quand il sortit du musée, il faisait toujours une chaleur écrasante. Eugène Snaporaz jugea qu’il avait fait un bel effort culturel, et qu’il était temps de se rafraîchir un peu, en suivant les indications du préposé du musée et en trouvant le plan d’eau au sud et en contrebas de Saorge, un de ces villages perchés de la vallée de la Roya. Il reprit la voiture et se remit en route ; pour une fois, il avait été prévoyant et il avait enfilé son maillot de bain sous son bermuda. Il fit quelques kilomètres avant de rencontrer le panneau indiquant la direction Saorge-quartiers est ; un automobiliste lui indiqua qu’il était arrivé, que le plan d’eau au milieu des rochers se trouvait en contrebas de quelques escaliers. Il gara la voiture, prit le sac de plage avec la serviette et emprunta les escaliers. Arrivé en bas, il s’aperçut qu’il avait oublié les tongs, il remonta les chercher, puis il trouva une place à l’ombre d’un arbre chétif pour poser ses affaires. Enfin, avançant prudemment sur les rochers glissants, il plongea dans l’eau claire et il retrouva les sensations de l’enfance. Le cours d’eau était un affluent de la Roya, avec beaucoup de rochers, encaissé entre deux parois à pic ; il était possible de remonter son cours en nageant, trouver un petit îlot de rochers et de là, plonger à nouveau. Cela permettait de s’éloigner un peu des familles ; néanmoins, au bout d’un moment, il vit arriver un père et sa fille, alors il aida la petite fille à se hisser sur le rocher et il retourna vers ses tongs et sa serviette se sécher. Car, au fond, il était un homme bon et généreux, mais il n’avait pour lui que sa bonhommie et sa gentillesse, même s’il était sujet à de fréquentes crises de désespoir et de mélancolie… Il avait envie de descendre sur Nice pour se baigner à nouveau, dans la mer cette fois. Après s’être changé, il reprit donc la voiture, tâchant de conduire prudemment, car il s’agissait maintenant de prendre la route des cols après Breil/Roya et celle-ci n’était pas facile, même si elle était belle, très belle, en cette fin de journée et ce crépuscule approchant. Escaladant le col de Brouis au milieu des champs d‘oliviers, il apercevait en contrebas le village de Breil et la forêt domaniale de la Gougoule ; il se disait alors qu’un jour, il faudrait abandonner toutes ces beautés, ce qui le rendait nostalgique et mélancolique ; et quand il songeait qu’il allait falloir retrouver ses semblables, cela le rendait hargneux : des pauvres cons, des sportifs, des femmes plus ou moins frustrées sexuellement, plutôt plus que moins d’ailleurs, à l’image des Parisiennes et de quelques connaissances en particulier, ce qui les rendait hargneuses, revêches, ou exagérément stupides, capables de contempler pendant des heures la béance qu’elles avaient au bas du ventre, en se demandant, telle une poule face à un couteau, à quoi cela pouvait bien servir… Sinistres bonnes femmes : après ça, elles étaient capables de disserter pendant des heures sur les violences faites aux femmes, la « dignité de la femelle ménopausée » et toutes ces bêtises, puis, comme personne ne les prenait au sérieux, d’organiser des marches blanches qui plaisaient beaucoup au pouvoir politique, parce que ça permettait d’asservir un peuple à peu de frais, conformément au vieux slogan : « Travail – Famille – Patrie », remis au goût du jour, avec les racisés en nouveaux héros (sauf que ce n’étaient pas les grands artistes racisés qui étaient mis à l’honneur, tels les jazzmen, mais les sportifs millionnaires et décérébrés, d’autant plus moralisateurs qu’ils étaient peu cultivés), ainsi qu’aux élus locaux, qui se dédouanaient à peu de frais de leurs responsabilités, oubliant la leçon de Robert Badinter (à l’égard des criminels sexuels, il faut faire de la prévention, après coup, ils ont droit à un procès équitable, comme tout le monde), dans des discours larmoyants qui ne satisfaisaient que modérément les populations, qui préféraient des actes aux paroles… Les femmes françaises, hystériques, aidées de media bien-pensants ou financés par quelque milliardaire qui cherchait à s’acheter une conscience, se refaire une virginité ou tout simplement se payer une danseuse, n’hésitaient pas à s’en prendre à l’homme ayant déjà un genou en terre, tels DSK, Jérôme Cahuzac, Harvey Weinstein, plus récemment Patrick Bruel, l’ex-chanteur à midinettes, et quelques autres… Eugène Snaporaz se souvenait de ce français moyen qui affirmait haut et fort qu’il était prêt à casser la gueule à Gabriel Matzneff, réfugié à Bordighera avec une pension de l’Etat ; mais ce français moyen n’avait surtout que de la gueule et peu de courage ; au final, il préférait profiter de la douceur de vivre sur la Riviera de ponant, admirer éventuellement le tableau que Monet avait consacré à Bordighera au milieu des pins, ou aller jouer au casino. Eugène Snaporaz était semblable à ce français moye en cela : il préférait aller visiter le musée des Arts & Traditions populaires de Draguignan, le musée de la parfumerie à Grasse (ou admirer les tableaux du peintre Fragonard, à l’érotisme délicat) en se souvenant de la difficulté qui caractérise la cueillette du safran, le matin avant l’aube, plutôt que de se bagarrer avec ses contemporains. Il se souvenait d’avoir visité les musées du Palazzo Bianco et du Palazzo Rosso, dans la via Garibaldi, à Gênes, d’avoir goûté les trofie au pesto, et d’être allé admirer le coucher de soleil derrière la Lanterne ; à l’époque du royaume de Piémont-Sardaigne, Gênes était déjà un port plus important que Nice, du fait de l’héritage de la république maritime génoise : est-ce que ça valait vraiment la peine de se battre pour ça ? C’était un fait ; Nice n’avait pas beaucoup de succès ni de titres de gloire à mettre à son actif, c’était très énervant et très frustrant, mais c’était incontestable. Nice valait par le tourisme aristocratique des Russes et des Anglais qui avaient été attirés par la douceur du climat à la Belle Époque, les artistes, nombreux, qui étaient venus chercher l’inspiration sous ses cieux – Nice pouvait s’enorgueillir d’avoir accueilli Nietzsche et Tchekhov, le premier y ayant écrit Ainsi parlait Zarathoustra alors qu’il allait écouter à l’opéra de Nice Carmen de Bizet, des opérettes d’Offenbach, ou Lakmé de Léo Delibes, en 1884, tandis que le second, après avoir achevé l’une des plus belles nouvelles de la littérature mondiale, La Dame au petit chien, met la dernière main à sa pièce Les trois sœurs, à la pension russe, où il est descendu en décembre 1900. Et Tchékhov avait déclaré que Gênes était la plus belle ville du monde… Eugène ne pouvait pas lui donner entièrement tort, même si Nice, quand même… Milan et Rome, quand même… Moscou et Saint-Pétersbourg quand même… Eugène avait beaucoup de mal à hiérarchiser entre ses villes de prédilection, à l’exception de Paris qui n’était romantique que pour les touristes étrangers fortunés… Eugène y avait certes des habitudes, mais ces foutus fonctionnaires, en perpétuelle grève du cerveau pour défendre des intérêts corporatistes étroits et mesquins, suffisaient à lui gâcher le plaisir de cette ville qui, autrement, aurait pu être assez belle. Sans atteindre, à la beauté de Rome ou de Moscou, ni de Milan et de Saint-Pétersbourg, bien évidemment, ni à celle des villes moyennes italiennes, à commencer par Vérone, la ville des Amants maudits, ou Lucca, la sœur presque jumelle d’Avignon, en France, la ville du festival, qui valait surtout pour ses remparts et, soyons juste, la Cour d’Honneur du palais des Papes où Snaporaz avait découvert une Mouette tchékhovienne tout à fait convaincante…

— Pourquoi Életz ? 

— C’est la question. 

Ne daubons pas trop sur Paris, cependant : il est tout à fait possible d’y attendre la fin du monde, là comme ailleurs, ou comme Gore Vidal dans le Trastevere, à Rome et dans le film FelliniRoma, tandis que des motards décérébrés arpentent bruyamment les rues de la Ville Éternelle ; là comme ailleurs, il est possible d’enfourcher son petit vélo pour arpenter les rues de la capitale et observer les névroses et les pathologies de ses contemporains, et en particulier celles des motards, particulièrement lourdes et pénibles : ces animaux croient que ce sont les autres qui sont le problème, sans s’apercevoir que c’est eux ! J’en ris encore. 

Snaporaz se souvenait d’avoir visité la maison-musée d’Auguste Comte, rue Monsieur-le-Prince, dans le 6e arrondissement, avec des tomettes au plancher et des livres et des fauteuils très abîmés ; le philosophe qui avait été l’inventeur de la devise du Brésil, avait cherché à élaborer une religion universelle de l’amour de l’humanité : le brave homme ! Snaporaz cependant en connaissait beaucoup des « amis du genre humain », des « citoyens du monde », des « humanistes » en paroles qui n’étaient en réalité que des rats crevés dans leur comportement quotidien, d’autant plus affables qu’ils avaient du bien en Suisse… Il y avait aussi les philosophes, humanistes sincères à la manière de Rousseau, qui se faisaient toujours avoir, et Snaporaz, qui n’en pouvait mais, était de ceux-là ; c’est la raison pour laquelle il admirait tant Dostoïevski et Leopardi qui avaient inlassablement et sans relâche exploré la noirceur de l’âme humaine ; avec Schopenhauer et Dario Fo, ils avaient été des maîtres particulièrement pertinents et avisés. 

Perdu dans ses méditations, Snaporaz arriva à Sospel, traversé par la Bévéra, par les lacets serrés qui surplombent la ville. Le village était toujours aussi charmant, mais le soleil commençant à décliner à l’horizon, il ne s’attarda pas, et il arriva rapidement au col du Braus, d’où la vue porte loin, permettant d’apercevoir la ligne d’horizon au-dessus de la mer. Snaporaz se souvenait d’un livre de Peter Handke dans lequel celui-ci cherchait un point de fuite après avoir contemplé un tableau de Cézanne, L’homme aux bras croisés, La leçon de la Sainte-Victoire (1985). Cette réflexion permettait d’aborder le paysage avec humilité et de l’admirer d’autant plus. Le coucher de soleil était d’autant plus jouissif qu’il avait pu admirer le lever de l’astre, au même endroit, cinq mois auparavant, en plein hiver, comme s’il s’agissait d’un cycle qui se clôturait et au cours duquel il s’était passé quantité de choses. 

Le meilleur restait à venir : l’arrivée sur Nice par les lacets de la route de l’Italie, et l’entrée par la pénétrante longeant le cours du Paillon, sous la silhouette élégante du monastère franciscain, là-haut, sur la colline de Cimiez. Le trafic automobile était relativement fluide en cette fin de dimanche après-midi, ce qui permit à Snaporaz d’entrer dans Nice, toujours en longeant le Paillon, puis la promenade verte jusqu’à la place Masséna, en arrivant enfin sur la Promenade qu’on appelait autrefois lou camin des Ingles ; Snaporaz réussit à garer la voiture peu après le Negresco. Il prit son sac de plage et se dirigea vers les galets où il trouva un endroit pour poser sa serviette. Il constata qu’autour de lui, personne n’avait de livres ; d’habitude, il y a au moins une à deux personnes qui ont soit un polar, comme ceux de J.-P. Manchette, ou de James Hadley Chase, Pas d’orchidée pour Miss Blandish (No orchids for Miss Blandish - 1946) par exemple, voire Un linceul n’a pas de poches (No pockets in a shroud - 1946) d’Horace McCoy, ce violent réquisitoire contre la corruption, les mouvements fascistes, le racisme et l’hypocrisie, soit un énorme pavé à lire, comme La Roue rouge de Soljénitsyne, à la limite son Pavillon des cancéreux (Раковый корпус - 1968), ou alors un roman d’Umberto Eco, genre L'Île du jour d'avant (L'isola del giorno prima - 1996) ou Baudolino (2000). Lui-même n’avait pas emporté de livre, il se mit en maillot pour aller se tremper les orteils, mais il était trop tard pour nager jusqu’aux bouées jaunes, alors il resta là, les pieds dans l’eau, à observer la ligne d’horizon, les avions qui décollaient de l’aéroport et les navires amarrés au loin, puis, en se tournant, le front de mer. Le Negresco, il y avait dormi une nuit et, ma foi, il n’avait pas détesté cette petite touche de luxe ; dans la Vieille Ville (vielha vila), il avait plusieurs fois goûté aux spécialités gastronomiques, du pan bagnat à la socca, en passant par la tourte de blettes, la pissaladière, les cannelloni et les ravioli à la daube ou à la courge ; il avait gardé les sacs plastiques siglés du nom des échoppes qui en faisaient le commerce dans la rue Sainte-Réparate, à l’ombre de la cathédrale, nom caractéristiquement italien et qui sonnait bien… la place Rossetti, le palais Lascaris, la rue Pairolière et la rue Droite, la place Saint-François et la place Garibaldi… Comme l’a si bien décrit JMG Le Clézio, dans Printemps et autres saisons, Gallimard, Paris, 1989, par exemple : 

« A midi, je suis entré dans la vieille ville. Déjà j’avais un peu oublié. Je ne faisais pas semblant. Vous êtes ailleurs quelques jours, une nuit, rien du tout, et voilà, les choses ne sont plus pareilles, il y a une tache, un volet, une moto accrochée à un arceau, un vieux assis dans l’encoignure d’une porte. Il y avait du soleil. Déjà l’été. Les cris stridents des martinets, les bruits des voix dans les cuisines, les tintements de la vaisselle. Les cris des enfants dans les cours des immeubles. J’ai suivi le même chemin, sans m’en rendre compte, rue de la Poissonnerie, rue Place-Vieille, la fontaine, rue Centrale, l’autre fontaine que je n’aime pas, avec toujours plus ou moins de mégots dans le bassin. Rue Droite, rue de la Loge. Je suis monté jusqu’au couvent. J’aurais bien voulu voir le vieux curé, l’abbé Giaume avec sa soutane usée. Quand il sortait dans la rue, il y avait toujours des grappes d’enfants qui le suivaient, qui couraient autour de lui, qui le tiraient par les pans de sa soutane. Il riait. Il avait toujours des bonbons dans ses poches, il les lançait aux enfants. Il y en avait un qu’il aimait particulièrement, un garçon trop gros, les autres l’appelaient Gros-Tas. Son vrai nom c’était Béchir. Je crois qu’il était un peu simplet, comme l’abbé Giaume. » 

Ou Menica Rondelly (1854-1935), dans la Ratapignata, n° 37, 1936 : 

« Sieï oura doù matin ! Eprovi una satisfassioun indefinissabla en parcouren lu piccuouï careirouè e li estreçi cariera de la mieù adourada Nissa-Vieilla che si reveilla dintre la clarta doù matin. [...] De vieilli murailla aùti e longhi fourmoun de dessin bizarre ; d’acheli touti tapissadi de mouffa e de saùpêtre sembloun mi parla de Catarina Segurana e daï Turc. A dreçia, à gaùçia, soubre, souta, d’amoun, d’avaù, si duerbe de fenestra, fenestroun, traù, bournigoun e, soubre l’orle de touti acheli duerbe de fenestra, fenestroun, traù, bournigoun e, soubre l’orle de touti acheli dubertura pareïsse, en de paùva diversi, de figurina de beï picciouï che noun li manca che li ala per estre d’ange, de figura de fia che semblou veni de l’Orient, de testa de frema couma acheli daï antichi matrouna roumani e de buste d’ome à la Leonardo da Vinci. Lou nouastre beù souleù s’avansa de maï en maï e Nissa la Vieilla, reveillada en plen, s’agita, s’anima : cu lima lou fere, empailla li cadiera, esclapa de bouasc, rabota de taùla, pinta, frutta, barbouilla, fa de bas, scarpina la lana, ressimela de soulié, fa de bigneta, de tela, cu counfoundut, abiat de clar, de gris, de founsat, de bariolat, acheli vieilli maïoun, lou Casteù, lu teùle negre, acheli soufieta doun van nida li arendoula e touti acheli gen che van, venou, travaillou, parlou, fan eprova a la mieù anima, touta nissarda, un’emoussioun et una satisfassioun impoussibla à defini. »

« Six heures du matin ! J’éprouve une satisfaction indéfinissable en parcourant les petites ruelles et les rues étroites de mon Vieux-Nice adoré qui se réveille dans la clarté du matin. […] De vieilles murailles hautes et longues forment des dessins bizarres ; certaines toutes tapissées de mousse et de salpêtre semblent me parler de Catherine Ségurane et des Turcs. A droite, à gauche, au-dessus, au-dessous, en haut, en bas, on ouvre des fenêtres, des lucarnes, des trous, des réduits et, sur le rebord de toutes ces ouvertures apparaissent, en des poses diverses, des minois de beaux enfants auxquels il ne manque que des ailes pour être des anges, des visages de jeunes filles qui semblent venir d’Orient, des têtes de femmes semblables à celles des antiques matrones romaines et des bustes d’hommes à la Léonard de Vinci. Notre beau soleil avance de plus en plus haut et Nice la Vieille, réveillée tout à fait, s’agite, s’anime : qui lime le fer, rempaille les chaises, casse du bois, rabote des planches, peint, frotte, barbouille, tricote, carde la laine, ressemelle des souliers, fait des beignets, de la toile, qui siffle, chante, papote, et tout ce monde, mêlé, confondu, vêtu de couleurs claires, de gris, de sombre, de bariolé, ces vieilles maisons, le Château, les tuiles noires, ces mansardes où vont nicher les hirondelles, et tous ces gens qui vont, viennent, travaillent, parlent, tout inspire à mon âme, toute niçoise, une émotion et une satisfaction impossible à définir. »


Eugène regardait la ville, cette ville qu’il croyait connaître, mais qu’en fait, il ne connaissait que de manière parcellaire : il se souvenait de ses romanciers, Le Clézio, auteur d’une mise en accusation poétique de l’ordre incompréhensible de la ville dans LeProcès-verbal (1963), et Louis Nucéra, qui avait donné son nom à la bibliothèque municipale, en tête, il se rappelait Yves Klein et son bleu monochrome, auxquels il ne pouvait s’empêcher de préférer des artistes comme Matisse et Chagall, ayant chacun leur musée à Nice, mais aussi Raoul Dufy, qui n’a pas seulement peint l’immense fresque consacrée aux grands personnages de la science de l’Antiquité aux années 1930 exposée au musée d’Art moderne de la ville de Paris, La Fée Électricité (1937), mais aussi La Promenade des Anglais aux mouettes, La Baie des Anges, ou La Fenêtre… Raoul Dufy auquel le musée des Beaux-Arts Jules Chéret de Nice avait consacré une exposition au début de l’année 2025. 

La colline de Cimiez… il imaginait une riche héritière aux prises avec des petites frappes en manque d’argent, une bande conduite par une sorte de Ma Dalton et son fils psychopathe, mélange de débile léger et de sadique malsain, qui avait abattu son fiancé sous ses yeux, se proposant de l’enlever pour demander une forte rançon à son père, magnat des media : que faire ? Voler à son secours ? Écrire son histoire, pour dénoncer une des nombreuses névroses de ce pays qui n’allait décidément pas bien ? Eugène avait cependant une petite faim, il alla donc chercher les provisions qu’il s’était ramenées d’Italie pour se faire un pique-nique sur la plage : un bon panino au prosciutto cotto ou à la spianata, au taleggio ou à la fontina, arrosé d’une lattina d’aranciata amara, et suivi de fruits variés, un'albicocca dalla polpa tenera come la pelle delle fanciulle, una nettarina gialla e una pesca bianca… Il aurait pu dormir sur la plage, il avait un sac de couchage dans la voiture, mais il fallait encore qu’il refasse le plein d’essence, ce qui devait le conduire sur la route de Grenoble chercher un centre commercial où la « benzina » serait moins chère, et puis il avait envie de revoir le port depuis les hauteurs du mont Boron… Il reprit la voiture, trouva la station du centre commercial idoine derrière le grand stade, loin, très loin, en-dessous des collines du Bellet, puis retraversa la ville en direction de l’est – pour ce qui était de faire simple, il avait encore des progrès à réaliser – et du mont Boron ; il trouva la route forestière qui traversait celui-ci, en revanche il n’aurait jamais imaginé que l’endroit fut si urbanisé, il put néanmoins se consoler avec le belvédère d’où la vue sur le port, sur l’aéroport, et sur les lampadaires le long de la Promenade, vaut tout simplement le coup d’œil. La nuit était bien avancée et Eugène était fatigué ; il n’avait néanmoins plus envie de dormir sur la plage pour attendre le lendemain et se baigner dans la grande Bleue sous les rayons ardents du premier soleil du matin. Il décida donc de rentrer dans la nuit, en conduisant prudemment néanmoins. 

Grand bien lui fit : en arrivant à la maison, il retrouva ses livres et notamment celui consacré aux chapelles peintes du pays niçois, que l’on doit à Germaine-Pierre Leclerc (éditions Edisud, 2003, 2006, Aix-en-Provence), et qui raconte l’histoire de ces lieux de culte qui sont aussi des lieux où souffle l’esprit : 

XVe siècle : 

La chapelle Saint-Érige, à Auron, dans la haute vallée de la Tinée, 1451 ; 

La chapelle Notre-Dame-d’Entrevignes, à Sigale, dans la deuxième moitié du XVe siècle ; 

La Madone-del Poggio, à Saorge, dans la vallée de la Roya, 1480 ; 

La chapelle Notre-Dame-de-Bon-Cœur, à Lucéram, que l’on doit à Giovanni Baleison, 1480 ; 

La chapelle Saint-Grat, de Giovanni Baleison, 1480 ;

La chapelle Saint-Sébastien, de Giovanni Baleison, à Venanson, 1481 ;

La chapelle Saint-Sébastien, de Giovanni Baleison et Giovanni Canavesio, à Saint-Etienne de Tinée, 1485-1490 ;

La chapelle des Pénitents blancs, de Giovanni Canavesio, à Peillon, 1490 ;

La chapelle Saint-Antoine, à Clans, dans la vallée de la Tinée, dont les décors remarquables sont dus à un peintre anonyme, 1491 ; 

La chapelle Sainte-Elisabeth, de Jacques Canavesi, à Vence, 1491 ;

La chapelle Notre-Dame-des-Fontaines, de Giovanni Canavesio et Giovanni Baleison, à La Brigue, dans la haute vallée de la Roya, 1492. 


XVIe siècle : 

La chapelle Saint-Sébastien, à Coaraze, d’un peintre anonyme, dans le premier quart du XVIe siècle ; 

La chapelle Notre-Dame-de-Protection, que l’on doit à Andrea da Cella, à Cagnes, dans le premier quart du XVIe siècle ; 

La chapelle Saint-Bernard Saint-Sébastien, du même, à Roure, dans la haute vallée de la Tinée, 1510 ; 

La chapelle Saint-Sébastien, d’un anonyme, à Roubion, dans la vallée du Cians, 1513 ; 

La chapelle Saint-Michel, d’Andrea da Cella, à Clans, 1515 ; 

La chapelle Saint-Sébastien, décorée par Andrea da Cella, à Entraunes, dans la haute vallée du Var, 1516 ; 

La chapelle Saint-Jean-Baptiste, décorée par un anonyme, à La Tour, en-dessous de Clans, dans le premier quart du XVIe siècle ; 

Notre-Dame-del-Bosco, due à Andrea da Cella, à La Roquette sur Var, 1531-1534; 

Notre-Dame d’Entrevignes, à Sigale ; 

La chapelle Saint-Maur, décorée par Andrea da Cella, à Saint-Etienne-de-Tinée, dans la haute vallée de la Tinée, 1550. 

Toutes ces chapelles, Eugène ne savait pourquoi, il les préférait dans les couleurs de l’automne, voire quand les premiers frimas de l’hiver commencent à s’installer, c’est-à-dire quand les touristes et les randonneurs sont partis. Des « lieux où souffle l’esprit » plus estivaux, Eugène en connaissait quelques-uns, comme l’abbaye du Thoronet, dans le Var, où il est possible d’entendre des chants grégoriens, celles de Sénanque, perdue au milieu des champs de lavande du côté de Gordes, et de Silvacane (la « silva cana », la forêt de roseaux en bord de Durance), qui forment à elles trois le trio des sœurs cisterciennes et provençales… C’était bientôt la saison des festivals de l’été, et il serait volontiers allé écouter du piano à la Roque d’Anthéron, mais il faisait si chaud… et les cigales avaient commencé leur récital (« Lou soulèu li fa canta »)… Alors, pour s’offrir un intermède culturel, en prévision d’Avignon et de l’Italie, il regarda une captation pour la télévision datant de 1979 du classique de Goldoni, La trilogie de la villégiature, interprété par la fine fleur de la troupe de la Comédie française, les pierre Dux, Jacques Sereys, Gérard Giroudon, Françoise Seigner, Ludmila Mikaël, Catherine Hiegel… que du beau monde, que du beau linge… Rien que le programme le mettait en joie : 

« Des bourgeois de venise s’adonnent, pour imiter la mode aristocratique, aux migrations estivales de la villégiature. Tout le monde prépare un séjour à la campagne (1). Déjà, des intrigues se nouent et se dénouent. Guglielmo et Giacinta qui s’aiment, décident, par respect des engagements pris pour eux, de renoncer à leur amour. » 

« N’êtes-vous pas maître de votre temps ? 

Vous pouvez partir et revenir quand vous voulez. »

Non, Eugène n’était pas maître de son temps. C’est la raison pour laquelle il fallait se hâter de jouir avant qu’il ne soit trop tard. 




(1) Par exemple, dans la vallée de la Brenta, entre Venise et Padoue.

15 – 23 juin 2026. 



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Entretiens avec le docteur F.