Le Toréador ensorcelé. 

Le Toréador ensorcelé. 



Le grand Paco Nuñez entra dans l’arène revêtu de son habit d’or et de lumières. Son grand-père avait bien connu Hemingway ainsi que tous ces grands écrivains qui avaient combattu dans les rangs loyalistes pendant la Guerre civile aux côtés de Républicains ; Hemingway s’était même laissé photographier pour un cliché qui trônait dans la salle à manger de la maison de famille. Son père aussi avait été un grand torero qui avait un jour manifesté sa mauvaise humeur alors que le général Franco plastronnait dans la tribune présidentielle, le « palco », se contentant de le saluer sans enthousiasme et sans cacher son dédain, ce qui lui avait valu quelques petits ennuis par la suite. Paco Nuñez était donc issu d’une grande lignée, et lui-même sans faillir avait illustré ce nom déjà célèbre avant qu’il n’apparaisse sur la scène, remportant de grands succès, de Nîmes à Bogota, en passant par les arènes de Madrid, réussissant à emporter l’adhésion d’un public qui avait la réputation justifiée d’être le plus difficile du monde, étant à la tauromachie ce que le public de la Scala de Milan était à l’opéra, ou ceux du Concertgebouw d’Amsterdam ou du Musikverein de Vienne à la musique classique : un juge impitoyable. Et lui, Paco Nuñez, ne s’était pas contenté d’apprivoiser ou d’amadouer ce public, il l’avait subjugué. Il avait remporté tous les triomphes, tous les succès, il était au sommet de son art, et certains disaient qu’il ne toréait plus que pour la beauté du geste, même plus pour la gloire, celle-ci lui étant d’ores et déjà acquise – il ne faisait guère de doute que sa statue ornerait la Plaza de Toros de Las Ventas de Madrid après sa mort. D’autres, les mauvaises langues, insinuaient qu’il ne prenait pas sa retraite, en réalisant sa « despedida » et se faisant couper la « coleta » pour une raison très simples, ses nombreuses ex-épouses, qui lui réclamaient des pensions alimentaires à la hauteur de ses revenus, et du fisc, dont les agents, tout aficionados qu’ils pussent être, n’en étaient pas moins d’abord des fonctionnaires zélés (ils étaient d’abord et avant tout des hommes, avec leurs passions et leurs sentiments, mais ils étaient ensuite des professionnels sérieux et diligents tout autant que des amateurs éclairés de corridas, et cette impartialité dont ils faisaient preuve dans l’exercice de leurs fonctions était à mettre à leur crédit). 

Pour l’épauler et le réconforter dans les moments difficiles, il pouvait compter sur le soutien indéfectible de sa jeune épouse, au caractère déjà bien trempé, la belle Cataleya, capable de tenir tête à l’armée des admiratrices du fringant matador, aussi bien qu’à celle de ses ex-épouses, sans parler de son adversaire la plus redoutable, sa belle-mère, la toujours alerte et impitoyable Carmencita, qui avait elle triomphé sur toutes les scènes lyriques d’Europe et du monde, ce qui ne l’avait pas incité à faire preuve d’indulgence et de faiblesse envers son fils, auquel elle ne passait rien, son affection se traduisant par la plus sévère des exigences. On disait que Fidel Castro et Pavarotti s’étaient disputé l’honneur de lui faire un baise-main, que la Callas était jalouse de ses succès, évènements et anecdotes qu’elle avait accueillis sans jamais se départir de la plus altière des retenues lors de ses apparitions publiques. Si Paco Nuñez avait hérité du talent de son père et de son grand-père dans sa pratique de l’art tauromachique, c’était incontestablement sa mère qui lui avait transmis son caractère, froid, réservé, presque inhumainement austère, farouche, susceptible et si bien maître de ses émotions qu’il avait su tenir en respect même les charognards de la presse à scandales qui avaient affaire avec lui à un client difficile, ne leur laissant pas beaucoup de ragots à se mettre sous la plume. 

Ce jour-là, le grand Paco Nuñez entra dans l’arène, revêtu de son habit d’or et de lumières, avec l’air plus préoccupé qu’à l’accoutumée, mais quel était le cours de ses pensées nous ne saurions le dire, nous n’en savons rien. Il était pensif, méditatif, comme absorbé et absent à lui-même et aux autres ; était-il concentré sur l’enjeu de cette corrida ? il n’avait pourtant plus rien à prouver, tant était difficile à décompter le nombre de ses succès et de ses sorties « a hombros », c’est-à-dire sur les épaules de ses admirateurs, faisant suite à un combat exceptionnel. On pouvait certes objecter que le trac ne s’explique pas plus qu’il ne se contrôle, et que seuls ceux qui n’ont pas plus de talent que de succès à leur actif ne l’ont jamais éprouvé. Mais préoccupé à ce point ? Elles étaient pourtant là, les belles étrangères qui l’avaient suivi tout au long de sa carrière, frémissant pour lui quand il exécutait des faenas particulièrement périlleuses, non pas seulement pour épater la galerie, mais pour donner au public ce qu’il était venu chercher, des émotions rares qu’aucun autre spectacle, aucune autre activité humaine, n’étaient susceptibles de lui apporter. 

Mais Paco Nuñez n’était pas homme à laisser ses états d’âme empiéter sur son art, pas plus qu’il ne donnait à voir ses sentiments ou leur permettre de le dominer. Très jeune, alors qu’il était encore un enfant et qu’il admirait sans réserve son père, celui-ci l’avait regardé de haut pour le prévenir : si vraiment il voulait marcher sur ses pas, s’il voulait faire de la tauromachie sa passion et son métier, il devait savoir que le chemin est dur et escarpé, bien évidemment semé d’embûches, et que l’ingratitude est la monnaie dans laquelle il devait s’attendre à être payé, comme tous les grands artistes. Très jeune, il s’était appliqué à apprendre son art avec méthode, application et dévotion, et son sérieux avait même impressionné son grand-père, tandis que sa mère dissimulait sa bienveillance derrière l’exigence, lui apprenant à faire preuve de rigueur dans ses activités, même les plus éloignées de la tauromachie, et à vivre avec ascétisme, évitant toute ostentation, cela dans le but de conserver une santé de fer, car elle savait qu’il s’agit là d’une des conditions de la longévité dans une carrière artistique de haut vol. Comment aurait-elle pu affronter autrement les incessants décalages horaires, les représentations à New York, à Sydney ou à Tokyo, les mondanités à Londres, Paris ou Washington tout en préservant sa voix, qui était son instrument de travail et par conséquent, son attribut le plus précieux ? Et elle avait transmis à son fils ce goût de la rigueur, réussissant à transformer cet enfant chétif en jeune homme sobre et vigoureux, agile et souple, de même que son père lui avait appris à prendre en considération et à écouter le point de vue de ceux qu’il tenait comme ses ennemis parce qu’ils le critiquaient sans ménagement et de manière apparemment si peu constructive qu’on pouvait à bon droit les soupçonner d’être essentiellement motivés par l’envie et la jalousie. C’est ainsi qu’il avait fait de la transformation des « toristas » en « toreristas », de ceux qui sont essentiellement attirés par le spectacle du taureau en amateurs capables d’apprécier à sa juste valeur l’art du matador, l’un des objectifs de son apprentissage et de l’exercice de sa passion. Tout juste, en esthète, pouvait-on lui reprocher de se regarder un peu trop toréer, mais son grand-père comme ses professeurs ayant su déceler ce défaut à temps, lors des « becerradas » contre de jeunes taureaux de moins de trois ans, il avait ainsi pu le corriger pour ramener son art à plus de sobriété, et l’élever jusqu’à l’épure. Ce qui ne l’empêchait pas de céder parfois à la tentation de l’« adorno » qu’il ne jugeait pas incompatible avec la quête de l’authenticité qui l’animait. Lors de son alternative, par laquelle il fit ses débuts officiels alors qu’il n’avait que 20 ans, il fit preuve d’un sang-froid exceptionnel et d’une maturité rare dans sa recherche du « sitio », position dans laquelle il attendit les charges du taureau sans trembler et sans se départir de ce calme, de cette réserve légèrement ironique qu’il tenait de sa mère. 

Il ne pouvait cependant pas changer sa nature et la travestir au point de se renier lui-même ; or, il éprouvait un mépris instinctif pour le « burladero », cet abri en planches derrière lequel il est possible de souffler face à un taureau particulièrement vif et remuant, et une admiration, presque une ferveur, tout aussi innée, pour le taureau « avisado », celui qui a compris que derrière le leurre de la « muleta » rouge, il y a un homme et que c’est lui qu’il faut chercher à atteindre pour sauver sa peau. En d’autres termes, Paco Nuñez était un torero qui pensait et il ne pouvait s’empêcher de préférer les taureaux intelligents, ceux qui ont compris qu’il s’agit d’un duel à mort, parce que c’est seulement avec eux qu’il est possible d’offrir au public un spectacle digne de ses attentes, en élevant la tauromachie au rang d’une tragédie antique, non pas le combat d’un homme contre le chœur des pleureuses ou contre une bête quelconque, mais celui d’un homme face aux dieux, dont les desseins sont incarnés par le taureau « avisado ». 


Alors, il ne pouvait s’empêcher de donner le meilleur de lui-même, enchaînant les « molinete » avec une grâce presque féminine et une élégance ombrageuse et fière, faisant preuve d’un « aguante » impassible et souverain, alternant les « derechazos » avec les « desplantes », les « gaoneras » avec les « tapatias » et les « orteguinas », sans jamais perdre de vue le troisième tercio, la « faena » au cours de laquelle, avec la muleta et l’épée, il aurait à exécuter un « descabello » parfait et indiscutable, la mise à mort solennelle et empreinte de gravité, comme pour mettre fin à toutes les arguties, les palabres et les commentaires plus ou moins autorisés, plus ou moins bienveillants, qu’il devinait au sein du public comme sous la plume des gazetiers qui dans leurs notes préparaient l’article du lendemain, celui avec lequel ils auraient à rendre compte de l’évènement. 

Il n’y avait que dans le cœur des belles étrangères que les passions basses et mesquines qui parasitent habituellement l’âme humaine n’entraient que parcimonieusement pour ne pas dire jamais. Elles tremblaient devant les audaces de Paco Nuñez et de ses semblables, elles ne comprenaient pas qu’on pût jouer ainsi avec sa vie dans le seul but de créer de la beauté, ou plutôt elles ne le comprenaient que trop bien, instinctivement, comme si elles étaient naturellement portées à admirer ce qu’il y avait de gratuit dans cette recherche du beau geste, mais elles ne trouvaient pas cela rationnel, habituées qu’elles avaient été aux calculs et aux comportements étriqués inspirés par l’appât du gain auxquels leurs maris les avaient accoutumées, lesquels les regardaient avec un œil torve et par en-dessous, se réfugiant derrière leurs lunettes noires et leurs commentaires de spécialistes pour « apprécier », parfois en dénigrant, parfois en daubant, rarement en admirant sans réserve, le spectacle qui leur était proposé par celui qui risquait sa vie sous leurs yeux pour tenter de leur plaire, et arracher à ces cœurs blasés l’aveu d’une émotion inédite. 

Les belles étrangères, elles aussi dissimulées derrière leurs lunettes noires, sanglées dans leurs tailleurs Balenciaga en attendant la réception du soir et protégées de l’ardeur du soleil par leurs carrés Hermès, tremblaient, mais Paco Nuñez n’en avait cure. A la limite, le cœur du taureau l’intéressait plus, parce qu’il partageait son sort dans l’arène, il souffrait avec lui, contre lui, mais dans une épreuve commune. La faculté d’empathie qu’il était capable de ressentir à l’égard de ses semblables était considérablement moindre que celle qui le liait au taureau, lequel, par le passé, lui avait souvent donné l’impression d’être un messager des dieux, une incarnation de leurs desseins, et qu’il n’appartenait qu’à lui de déchiffrer le destin qui l’attendait et que l’on pouvait lire dans ce regard qui n’était qualifié de bovin que par les sots, et que lui, Paco Nuñez, préférait comparer au miroir de son âme. Pourtant, ce n’était pas encore cela qui l’agitait en cet instant précis, ce n’était pas exactement cela qui lui donnait l’air d’être ailleurs, dangereusement absent à ce qu’il faisait, réalisant ces gestes mille fois revus et répétés de manière quasi-mécanique. En cet instant précis, il pensait à sa jeune épouse, la belle Cataleya, à la dernière escapade qu’ils s’étaient offerte au printemps dernier, à Bordeaux, et à ce qu’elle lui avait dit à cette occasion. 

Bordeaux était une ville qu’il avait toujours aimée, et il s’était fait fort de la faire découvrir à Cataleya, non seulement pour la distraire, mais aussi pour lui montrer qu’il n’y avait pas que les grandes capitales, avec leurs boutiques de luxe, leurs artères chics, leurs triangles et leurs quadrilatères d’or, qui méritaient son attention. 

Cataleya préparait un Master de relations publiques, elle était à l’aise avec les moyens de communication modernes et dernier cri comme dans son époque, l’intelligence artificielle ne lui faisait pas peur, mais Paco Nuñez jugeait qu’elle avait de sérieuses lacunes en humanités classiques, alors il décida de « prendre le taureau par les cornes » en quelque sorte, et de l’emmener passer quelques jours à Bordeaux, pour l’initier aux plaisirs de l’art de vivre à la française et lui parler un peu des auteurs qu’il avait, sinon aimés follement, du moins suffisamment étudiés pour pouvoir dire : 

— Voilà, ma petite, il n’y a pas que les émules de Marshall McLuhan et les geeks de la Silicon Valley dans la vie. 

Il lui avait montré l’église Sainte-Croix, l’église Notre-Dame, la cathédrale Saint-André, la basilique Saint-Michel avec sa flèche, étape importante pour les pèlerins sur la route de Saint-Jacques de Compostelle, et à la basilique Saint-Seurin, ils avaient fait un point récapitulatif sur l’art roman que cette basilique illustrait à merveille avec ses arcs en plein cintre (XIe et XIIe siècles), l’art gothique (XIIIe-XVe siècles, les arcs brisés, les pinacles et chapelles rayonnantes de la cathédrale Saint-André, que l’on aperçoit en sortant de la plus grande librairie de la ville), l’art baroque (XVIIe -XVIIIe siècles, les marbres, les stalles et les stucs exubérants de l’église Notre-Dame), l’art classique (le XVIIIe, qui correspond à l’âge d’or de la ville, illustré par le Grand Théâtre et la place de la Bourse) et néoclassique (le XIXe, ses portiques et ses pilastres, en référence à l’Antiquité) à Bordeaux ; enfin, de crainte de se montrer pontifiant et rébarbatif, et alors qu’il la sentait sur le point de lui répondre que de toute façon, elle préférait l’Alhambra de Séville ou l’Escurial de Madrid, il décida de lui montrer le Bordeaux contemporain avec la Cité du vin, qui mariait si bien la tradition et la modernité, avec des expositions et des conférences sur les grands crus des terroirs qui entouraient la ville ; après avoir beaucoup ri sur les quais de la Garonne et le miroir d’eau en face de la place de la Bourse, entre la porte Cailhau et la porte de Bourgogne, il l’emmena déguster quelques-uns de ces grands crus dans un restaurant étoilé au milieu des vignes, par un chef qui proposait une gastronomie en accord avec l’esprit du château qui l’accueillait ; elle préféra le Pessac-Léognan au Margaux, quant à lui il en tenait toujours pour le Saint-Estèphe, alors il lui dit qu’elle ne se mouchait pas avec le dos de la cuiller, mais son humour tomba à plat, cela ne la fit pas rire, il en fut quitte pour un grand moment de solitude, avant qu’elle n’éclate de rire en lui avouant qu’elle l’avait fait marcher et qu’elle avait parfaitement compris l’astuce, qu’elle trouvait cependant légèrement éculée et anodine. Il ne put s’empêcher de la trouver d’une très grande beauté, avec son nez grec et ses taches de rousseur mais il se garda bien de le lui dire, non par méchanceté mais simplement parce qu’il savait que cela l’aurait embarrassé plus qu’autre chose. C’est ainsi qu’ils goûtèrent au salmis de palombe et à la lamproie à la Bordelaise, mets d’autant plus rare que la pêche en était interdite pour permettre la reproduction de l’espèce, privilège qu’ils surent apprécier à sa juste valeur. 

Paco Nuñez s’était promis de parler des « trois M » de Bordeaux, peut-être parce qu’il voulait impressionner Cataleya, plus sûrement parce qu’il voulait compléter sa culture littéraire et philosophique qu’il devinait lacunaire. C’est ainsi qu’il l’emmena à Malagar, la maison familiale de François Mauriac et son domaine dans lequel celui-ci avait écrit bon nombre de ses romans, ce qui lui permit d’évoquer la figure d’un des observateurs les plus caustiques de la vie publique sous le règne du fondateur de la Ve République, ce qui ne déclencha pas l’enthousiasme de Cataleya ; allez savoir pourquoi, elle associait François Mauriac avec Miguel de Unamuno, un écrivain espagnol qu’elle avait dû étudier en classe quand elle n’était encore qu’une collégienne, et ces intellectuels de la Génération de 1898 qui s’étaient fixé pour objectif la régénération culturelle de leur pays et de leurs concitoyens, traumatisés qu’ils avaient été par la défaite espagnole dans la guerre hispano-américaine, ainsi que par la perte de Porto Rico, des Philippines et de Cuba, lui donnaient des boutons. Ces écrivains qui parlaient de crise morale aussi bien que politique et sociale, elle les considérait comme de vieux réactionnaires, et dans un même mouvement dépourvu de nuances et de circonlocutions, elle mettait François Mauriac dans le même panier que ces vieux barbons. Cataleya était entière, et elle n’était pas décidée à s’en laisser compter. S’en étant aperçu, Paco Nuñez avait alors décidé de l’emmener au château de la Brède visiter le domaine et la bibliothèque du baron de Montesquieu. Elle se montra sensible à l’agrément de cette visite, ainsi qu’à certains des arguments de Paco en faveur de l’auteur de L’Esprit des lois et des Lettres persanes, par ailleurs théoricien de l’équilibre des pouvoirs en réponse aux abus et aux dangers qui caractérise l’exercice d’un pouvoir absolu, tout comme il avait théorisé, dans sa philosophie politique et sa recherche du meilleur des régimes, l’absence d’un régime universellement satisfaisant, introduisant la notion de relativité et le principe de convenance entre une législation et les caractéristiques spécifiques d’un peuple, d’une société ou d’une nation. Tout cela était bel et bon, avait répondu Cataleya, mais déjà que les titres aristocratiques du baron de la Brède lui couraient légèrement sur le haricot, elle avait jugé rédhibitoire son absence de condamnation ferme et sans ambiguïté de l’esclavage : la notion de relativité n’est acceptable que jusqu’à un certain point, disait-elle. De la même manière, la théorie des climats de Montesquieu était parfaitement ridicule à ses yeux de jeune femme moderne et à l’aise dans son époque, et Paco Nuñez n’avait pu que demander un armistice face au rire cristallin et à la joie de vivre émanant de celle qui le rendait plus fou amoureux encore, si toutefois c’était possible. Il admirait chez elle la calme détermination avec laquelle elle ne s’en laissait pas compter. Alors, il lui proposa une dernière virée, dans le Périgord cette fois, entre Bergerac, arrosé par la Dordogne, Périgueux et Sarlat-la-Caneda, laissant de côté Brantôme, pour se concentrer sur la vie et l’œuvre du plus cher ami de Montaigne (« Parce que c’était lui, parce que c’était moi »(1)), Étienne de La Boétie, mort en 1563, à l’âge de 32 ans seulement, mais non sans avoir laissé à la postérité un des plus célèbres ouvrages de la philosophie politique, le Discours de la Servitude volontaire, ou le Contr’Un, le plus implacable des réquisitoires contre la tyrannie, qui suscita l’admiration de celui qui fut un membre éminent du Parlement de Bordeaux. Là, Cataleya put donner libre cours à son enthousiasme qui n’était ni feint, ni forcé : aussi bien la petite ville de Sarlat que la personnalité de La Boétie, ce jeune homme bien né et si précoce, sans parler du propos principal de son livre : « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. », tout avait l’heur de lui plaire. 

Alors, ils rentrèrent à Bordeaux et ils firent l’amour dans leur chambre d’un des hôtels les plus justement réputés de la ville, où ils étaient descendus et dont les fenêtres donnaient sur le grand Théâtre. Là, le fier et ombrageux toréador, le grand Paco Nuñez, appelé à inscrire son nom dans les annales de la tauromachie, déposa définitivement les armes, vaincu par les charmes et la peau douce de son épouse. Tout était comme dans un rêve : le service impeccable du personnel de l’hôtel, le confort de la chambre, spacieuse et bien éclairée, le grand lit avec ses draps de soie, la lumière particulière de cette journée de printemps, la perspective d’un autre dîner dans un petit restaurant du marché des Capucins, et d’une soirée à l’opéra. Cette escapade avait été en tout point merveilleuse, et pas le plus petit accroc, la plus petite contrariété, le plus petit nuage pour assombrir leur bonheur… jusqu’au moment où Cataleya annonça à son mari qu’elle n’avait pas eu ses « ennuis » et qu’elle voulait une fille. Le visage de Paco Nuñez se rembrunit quelque peu et une légère ride d’inquiétude stria son front. Ce n’était pas qu’il ne voulait plus d’enfant, surtout avec Cataleya qui l’avait rendu heureux comme il ne l’avait jamais été auparavant, qui lui avait en quelque sorte donné une seconde jeunesse, quand ses précédentes épouses avaient plutôt accéléré son vieillissement, mais il ne se sentait pas prêt. 

Le lendemain, il l’emmena visiter le bassin d’Arcachon et la presqu’île du Cap Ferret, où ils purent déguster des huîtres dans une cabane de pêcheur, avant d’aller se promener sur la dune du Pilat, promenade au cours de laquelle il se montra pensif et plus méditatif que jamais. Il n’avait pas beaucoup avancé dans ses réflexions depuis lors, et les agréables moments de ce séjour en amoureux lui paraissaient bien loin désormais. Il avait une décision à prendre, une décision grave qui l’engagerait, et il était plus dubitatif que jamais, hésitant comme il ne l’avait jamais été auparavant. Fallait-il, avait-il le droit, étais-ce une bonne chose, que de faire naître une petite créature dans ce monde incertain et violent ? Égoïstement, à la manière de Cataleya, il sentait bien que rien n’aurait pu lui procurer plus de plaisir, qu’il saurait l’aimer, la couver de son attention, lui faire profiter de son expérience, pour faire de sa fille une jeune femme qui saurait se défendre dans la vie. Mais il ne s’était jamais posé autant de questions avant la naissance de ses fils, tous nés d’une mère différente, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne s’était jamais senti proche d’eux. L’aîné voulait devenir avocat, un avocat d’affaires qui évoluerait sans complexe dans les méandres de la finance internationale, et il n’avait pas beaucoup d’atomes crochus avec son père. Le cadet avait manifesté l’intention de devenir torero pour faire comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père, mais il ne semblait pas avoir les qualités requises, la ténacité, la volonté inflexible qui lui auraient permis d’envisager sérieusement une telle carrière, beaucoup trop attiré par les jeux vidéos pour accorder suffisamment de temps à l’exigeante formation qu’elle impliquait, mais au moins ce goût le rapprochait du benjamin, avec lequel il avait plus d’affinités, et qui était lui un véritable petit génie des nouvelles technologies au point qu’on pouvait craindre qu’avec son tempérament instinctif de rebelle à toute autorité, il ne devienne un « hacker » spécialisé dans le piratage des géants du net. « Passe ton bac d’abord », pensait Paco Nuñez, qui avait perdu tout espoir d’exercer une quelconque influence sur lui. L’éducation de ses fils n’avait donc pas été un franc succès, et il sentait bien qu’il aurait pu se rattraper avec une fille voulue et désirée en commun avec Cataleya. Celle-ci ne lui avait d’ailleurs fait aucun reproche, aucun murmure d’impatience ou de désapprobation n’avait franchi les lèvres de sa bouche, qu’elle avait, par parenthèse, fort jolies. 

Le grand Paco Nuñez était entré dans l’arène revêtu de son habit d’or et de lumières et, en dépit de tous les succès et de tous les triomphes qui avaient jalonné sa carrière de meilleur torero de sa génération, il n’avait jamais été plus humain que ce jour-là, moins hautain et arrogant, plus accessible au doute, que par cette après-midi où le soleil brillait, indifférent aux tourments des hommes et à leurs problèmes. Mais le grand Paco Nuñez était au sommet de son art, et jamais il n’avait été aussi proche de tutoyer les dieux ; jamais son « trasteo » n’avait été aussi impressionnant, et son « duende » inspiré ; sa capote en percaline rose, avec son envers jaune, mettait en valeur le « chaleco » et la « chaquetilla » de son habit de lumières, et ses légères « zapatillas » lui donnaient l’air d’un danseur qui exécutait les véroniques avec une grâce inaccoutumée ; il était, littéralement, en état de grâce. Il avait face à lui, un taureau « bravo », un animal de pure race, tout droit sorti de la meilleure « ganaderia » d’Estrémadure, un taureau capable d’ « humilier » devant la muleta. Le grand Paco Nuñez, peut-être le plus grand matador qu’on ait vu depuis 40 ans, ne fit qu’une seule erreur : il oublia les années de formation à l’école de l’exigence et de la rigueur, les années de privation tout entières consacrées au perfectionnement de son art, il oublia qu’il était considéré comme le plus grand puriste, le défenseur des traditions et d’une forme de classicisme qui n’est pas rétif aux innovations mais ne les introduit qu’avec parcimonie, avec le bon goût qui sied aux grands maîtres, il était décidé à donner aux belles étrangères les plus exquis frissons qu’elles aient jamais ressentis et à faire taire les commentaires, sinon désobligeants, du moins acides, de leurs opulents maris ; il décida d’attendre l’entrée du taureau dans l’arène en s’agenouillant, seul, face à la porte du toril, «  a porta gayola »puis d’enchaîner les véroniques en oubliant toute prudence, sans avoir pris la peine d’étudier le taureau, considérant en dépit de tout bon sens qu’il existait une connivence innée entre eux. Puis il se livra au plus audacieux des « tremendismes », faisant se succéder les passes dangereuses et spectaculaires sur un rythme endiablé. Il put s’approcher suffisamment près, à la manière d’Icare, non pour voir l’animal dans le blanc des yeux, ça n’existe pas, ni même pour apercevoir le destin que les dieux lui avaient réservé, mais l’humanité de celui qu’il considérait comme le taureau le plus beau et le plus brave qu’il ait jamais combattu. 

Et ce fut la « cornada », qui lui transperça la chair et l’envoya à plus de deux mètres du sol. Et ensuite le trou noir. 



1) Montaigne, Les Essais, chapitre 28 du Livre 1.

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Moi, je n’ai rien dit.