Moi, je n’ai rien dit.
Moi, je n’ai rien dit.
Voici un catalogue.
Tout le monde connaît, ou devrait connaître, le fameux air du catalogue chanté par Leporello dans le Don Giovanni de Mozart.
Mais ceci est un catalogue un peu moins poétique : le catalogue de toutes les raisons, bonnes ou mauvaises, avec lesquelles un intellectuel contemporain, face aux différents problèmes de société qui lui sont jetés à la figure comme autant de défis à relever, pourrait justifier ses silences.
Quand ils ont raflé des Juifs pour les gazer,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que je n’étais pas encore né (1).
Quand ils ont tondu des femmes à la Libération,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que je n’étais pas une femme libérée.
Quand ils ont envoyé des millions de gens au goulag,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que j’admirais Pierre Desproges : « Gardez Sakharov ! »
Quand deux avions se sont écrasés sur les tours jumelles du World Trade Center
Moi, je n’ai rien dit
Parce que je me demandais ce que je pouvais bien faire, et ce que j’aurais pu faire de bien, le 11 septembre 1973, le jour où Salvador Allende s’est servi de son AK-47 pour ne pas se rendre au général Pinochet (2).
Quand la crise des dettes souveraines a failli mettre la Grèce et les Grecs à genoux
Moi, je n’ai rien dit
Parce que mon Papa me disait toujours qu’il faut bien étudier, bien peser le pour et le contre avant de s’engager (3).
Quand ils ont assassiné Anna Politkovskaïa,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que ce M. Poutine est vraiment quelqu’un de très bien, d’ailleurs il a redressé l’économie de son pays.
Quand ils ont menacé Julian Assange de 175 ans de prison (rien que ça !),
Moi, je n’ai rien dit
Parce que j’étais en vacances au Panama.
Quand ils ont arrêté Dominique Strauss-Kahn,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que j’aime bien les blagues : « Cé n’est pas lé locataire dou 7e, il est antiféministe, c’est lé féminisme, il est anti-locataire dou 7e. (4)»
Quand Edward Snowden a révélé que les États-Unis espionnaient leur peuple bien plus que les terroristes,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que je ne suis pas très calé en informatique (5).
Quand Jérôme Cahuzac a été condamné pour fraude fiscale,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que j’ai un tonton qui avait un compte en Suisse (6).
Quand Mohamed Merah a tué trois enfants juifs dans une école à Toulouse,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que je ne suis ni juif, ni une petite fille ; je ne suis même pas antisémite, puisque j’aime les comédies de Billy Wilder et de Woody Allen.
Quand les journalistes de Charlie-Hebdo ont été assassinés,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que je suis bien convaincu que les satiristes doivent respecter un devoir d’autocensure afin de ne pas heurter la sensibilité et les croyances religieuses des minorités opprimées (7).
Quand Samuel Paty a été décapité,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que les islamistes ne sont pas tous comme ça.
Quand Mikhaïl Kodorkovski a été emprisonné
Moi, je n’ai rien dit
Parce que, n’est-ce pas, les oligarques enrichis dans le démantèlement des kolkhozes et des sovkhozes de l’ancienne U.R.S.S., je ne les fréquente pas.
Quand ils ont assassiné Boris Nemtsov,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que décidément, je trouvais que ce M. Poutine était vraiment quelqu’un de charmant avec ses beaux muscles saillants.
Quand en Occident, des homosexuels ont été agressés, et en Russie, tabassés mais aussi matraqués,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que j’aime bien les films sur les gladiateurs (9), et puis je me suis souvenu qu’Oscar Wilde avait été condamné à deux ans de travaux forcés.
Quand ils ont voté la loi sur la dépénalisation de la prostitution et la pénalisation du client,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que j’étais avec une belle de jour en train de lui faire reluire le berlingot.
Quand la France a gagné la coupe du Monde pour la première fois,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que j’étais au service militaire à apprendre l’ordre serré.
Quand la France a gagné la coupe du Monde pour la seconde fois,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que, décidément, ces sportifs racisés ne sont pas des gens comme moi.
Quand les faiseurs d’opinion m’ont bien « tympanisé » les oreilles avec un antiracisme primaire,
Moi, je n’ai rien dit
Parce qu’il est tellement plus gratifiant de cultiver un antiracisme au second degré, fondé sur la philosophie politique et les livres d’Hannah Arendt, d’Emmanuel Lévinas ou de Stanley Milgram (11).
Quand M. Micron a refusé de boycotter la demi-finale de la coupe du monde,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que ce M. Sentsov, qui s’en soucie ? Et qui le connaît, d’abord (12) ?
Quand M. Micron a envoyé les CRS dans les universités après avoir conseillé aux jeunes de lire Le Capital de Marx, pour trouver une alternative crédible à l’orthodoxie ultralibérale qu’il incarnait,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que « la révolution n’est pas un dîner de gala (13) ».
Quand ils ont supprimé des lits dans les hôpitaux au nom de la rationalisation des choix budgétaires,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que, d’abord, ma tante qui ressemblait à Monica Vitti, elle est morte de la maladie de Parkinson.
Quand ce M. Jair Bolsonaro a été élu
Moi, je n’ai rien dit
Parce que je ne suis pas syndicaliste, et d’ailleurs je n’aime pas beaucoup les ouvriers (14).
Quand la Meloni a été nommée,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que de toute manière, les hommes politiques intelligents n’ont jamais gouverné (15).
Quand on m’a fait valoir qu’il y avait quand même eu Vaclav Havel (1936-2011) (16) dans le petit pays qui a vu naître Milan Kundera (1929-2023) (17), Bohumil Hrabal (1914-1997) (18), Bedřich Smetana (1824-1884), Antonín Dvořák (1841-1904), et Leoš Janáček (1854-1928), ainsi que ma grand-mère paternelle (1924-2007),
Moi, je n’ai rien dit
Parce que c’était l’exception qui confirme la règle.
Quand Alexeï Navalny est mort,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que je n’aime pas les agitateurs, et d’ailleurs j’étais en train d’apprendre les paroles de la chanson de Jacques Dutronc, L’Opportuniste.
Quand B.B. nous a quittés,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que ce jour-là, j’avais repris deux fois des gaufres et de la barbe à papa, et je me sentais un peu barbouillé (19).
Quand j’ai revu Le Mépris, un film de Godard tiré du roman d’Alberto Moravia, avec Fritz Lang et Michel Piccoli,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que j’étais muet d’admiration devant la beauté que ces génies étaient capables de créer.
Quand par une chaude soirée de mai, alors que les filles sont belles et que pourtant l’air se respire,
Au lendemain d’élections qui n’avaient pas été gagnées,
Pierre Bérégovoy en a eu assez que son honneur soit livré aux chiens,
Moi, je n’ai rien dit
Parce que j’avais déjà perdu toute crédibilité.
Alors quand ils sont venus me chercher,
Moi, je n’ai pas crié
Parce que j’étais tout seul, et il n’y avait plus personne pour protester.
6 février 2026.
Vivien ZURLETTI,
sur une idée du pasteur Martin NIEMÖLLER.
(1) Je ne peux pas dire que ce soit la lecture de tous les ouvrages de Primo Levi qui m’a bouleversé ; en revanche, je me souviens d’avoir lu Si c’est un homme quand j’étais adolescent, et d’avoir été plus que choqué, attristé par un vague à l’âme qui ne m’a jamais vraiment quitté, quand j’ai appris qu’il s’était jeté dans la cage d’escalier de son immeuble en avril 1987, parce qu’il considérait que son message de témoin de la Shoah était devenu inaudible dans la grande foire commerciale qui résulte du mariage de la société du spectacle et de la société de consommation.
(2) Il y a deux 11-Septembre : il y a celui des défenseurs autoproclamés de la liberté dans le monde contre le terrorisme ; et celui des héritiers, ou plus exactement des nostalgiques et des admirateurs de ces hommes debout contre l’impérialisme et toutes les formes d’oppression, qui ont essayé de construire un socialisme à visage humain, convaincus que la social-démocratie réformatrice, parce qu’elle tient compte de la complexité du monde et des mécanismes sociaux, et refuse en conséquence les solutions simplistes, était la seule à apporter des réponses crédibles aux problèmes que pose la vie en société.
(3) Mon Papa était banquier, ou plus exactement employé par la Banque qui Nique les Pauvres.
Voici comment moi je reconstitue les faits :
L’euro est entré en vigueur le 1er janvier 1999 et la Grèce a été admise dans l’euro deux ans après, le 1er janvier 2001, après des décisions prises par le Conseil européen au cours de l’année 2000, sur la base de documents pour le moins « insincères », qui faisaient croire que la Grèce respectait les critères de convergence définis par le traité de Maastricht, les principaux étant le déficit public qui ne devait pas excéder 3 % du PIB, et la dette publique qui ne devait pas excéder 60 % de ce même PIB. Or, un tour de passe-passe, la mise hors-bilan d’une partie de la dette grecque, a permis de faire croire que la Grèce respectait ces critères ou tout au moins faisait des efforts pour s’en rapprocher ; au moment de l’officialisation de la candidature de la Grèce à l’entrée dans l’euro, le 9 mars 2000, le premier ministre Konstantinos Simitis a présenté des chiffres, concernant notamment la dette, conformes aux critères de convergence, grâce à ce tour de passe-passe établi en partenariat avec la banque d’affaire Goldman Sachs qui au passage, s’est forgée une réputation d’expertise en matière de gestion des dettes souveraines. De 2002 à 2005, Mario Draghi, futur président de la BCE, est associé de Goldman Sachs et vice-président pour l’Europe ; il n’est donc pas possible d’affirmer qu’il était en poste en 2000-2001, au moment où la Grèce adhère à l’euro, après que Goldman Sachs a vendu au gouvernement un « swap » lui permettant de se protéger des variations de taux de change, la dette étant désormais exprimée en euros et non plus en dollars, ce qui a surtout permis de placer cette nouvelle dette en hors-bilan, et donc de la faire disparaître des documents présentés au Conseil européen pour valider sa candidature ; et Mario Draghi a démissionné de Goldman Sachs en 2005, soit un an avant que cette banque ne revende une partie du « swap » à la National Bank of Greece, en 2006, ce qui n’est sans doute pas étranger à la spéculation qui deux ans plus tard, devait mettre la Grèce au bord du défaut de paiement, ne devant son salut qu’à l’aide de la Troïka (les experts représentant de la Commission européenne, la BCE et le FMI) qui a prêté l’argent en échange de réformes structurelles sévères et d’un plan d’austérité présenté par le premier ministre Giorgios Papandréou, celui-ci devant par la suite se présenter régulièrement devant Angela Merkel, le Sarko à talonnettes, et les représentants de la Troïka, pour justifier non seulement de sa bonne volonté, mais aussi de progrès concrets dans la mise en œuvre du plan d’austérité. Ce qui correspond à une humiliation ressentie comme telle par le peuple grec qui, aux élections de 2015, a retiré sa confiance au parti socialiste du premier ministre Giorgios Papandréou, pour la placer dans le parti de gauche radicale Syriza, permettant à son dirigeant, Alexis Tsipras, de devenir premier ministre.
Il n’en reste pas moins que durant son mandat de « vice-président pour l'Europe-Goldman Sachs International, entreprises et dette souveraine », de 2002 à 2005, Mario Draghi a co-signé un article avec le Prix Nobel d'économie Robert C. Merton, justifiant le recours à ces pratiques légales de dissimulation des créances "pour stabiliser les revenus de l'impôt et éviter la soudaine accumulation de dette".
Au final, qui est responsable, qui est coupable ?
Le peuple grec a tranché lors des consultations électorales qui lui ont été proposées. Mais je considère moi que ceux qui se sont enrichis parce qu’ils ont été les principaux acteurs de ce dossier, les acteurs ayant eu un rôle effectif non négligeable dans la tourmente qu’ont connu la Grèce et les Grecs, n’avaient reçu aucun mandat de la part d’aucun peuple, et n’avaient donc aucune légitimité démocratique pour agir comme ils l’ont fait.
(4) Une allusion, en forme de parodie, à une réplique du film Una giornata particolare, un film d’Ettore Scola qui date de 1977, dans lequel Marcello Mastroianni jouait le rôle d’un homosexuel et Sophia Loren le rôle d’une femme au foyer, le jour de la visite de Hitler à Rome.
(5) Ce n’est évidemment pas une bonne raison, mais il y a beaucoup de choses qui sont scandaleuses dans cette affaire, je n’en retiendrai donc qu’une : le fait qu’Edward Snowden ait dû se réfugier en Russie, un pays dirigé par un président considéré comme autocratique en Occident, en partie parce que la France, qui se targue toujours d’être la patrie des droits de l’Homme, n’a pas fait grand-chose pour lui donner asile.
(6) « Dis, tonton, pourquoi tu tousses ? »
(7) Il s’agit d’une allusion à la réaction d’une grande partie de la classe politique française de l’époque, c’est-à-dire en janvier 2015, avec laquelle je suis en complet désaccord : moi, je crois que les humoristes n’ont pas seulement le droit, mais également le devoir, eu égard à leur talent, de s’en prendre aux croyances religieuses qui ne sont pas seulement celles d’une minorité française bien visible, mais également celles de ces hommes d’affaires envers lesquels les autorités françaises, au plus haut sommet de l’État, font preuve d’une obséquiosité révoltante, tout simplement parce qu’ils amènent avec eux des devises, de l’argent pour combler les déficits que le président avait fait mine de vouloir combler pendant sa campagne électorale, et qu’il a laissé filer à la première occasion, à savoir l’épidémie de Covid à laquelle il a réagi par le désormais fameux « quoi qu’il en coûte », bel exemple de démagogie politicienne qui ne fait que reporter sur les générations futures les efforts nécessaires à l’assainissement des finances publiques.
(8) Variante : ce n’est pas ma tasse de thé.
Précision qui n’apporte rien, si ce n’est un exemple de l’ « humour » dont je suis capable quand j’essaie de faire de l’ironie.
(9) Il s’agit d’une allusion à une réplique du film Y a-t-il un pilote dans l’avion ? (1980), par laquelle le commandant de bord tient des propos crypto-pédophiles à un jeune enfant ; de manière plus personnelle, je peux m’approprier cette formule, parce que même si je ne préfère pas les péplums aux films d’auteur de Bergman ou de Fellini, il y a au moins un film-péplum qui m’a marqué : c’est le Spartacus de Stanley Kubrick, sorti en 1960 et qui raconte l’histoire de ces esclaves qui voulaient vivre libres et qui furent crucifiés le long de la via Appia après leur défaite, le futur consul Crassus, qui passe pour avoir été l’homme le plus riche de l’Antiquité romaine après s’être enrichi grâce à la spéculation immobilière, n’étant pas décidé à faire preuve de magnanimité ou de mansuétude envers ceux qu’il avait vaincus. Dans ce film, outre l’histoire principale, il y a un épisode qui constitue une sorte de pause, ou de respiration, vis-à-vis de cette histoire principale : c’est le moment où Crassus, interprété par Laurence Olivier, fait des avances à son esclave, interprété par Tony Curtis ; et il ne peut le faire ouvertement, parce qu’il est un général romain qui, même s’il a le pouvoir face à son esclave, incarne la virilité romaine ; il ne peut le faire ouvertement, surtout, parce qu’à l’époque où le film est sorti, le code Hays était toujours en vigueur, un code datant des années 1930 et qui prétendait régenter ce qui pouvait être montré à l’écran pour respecter les bonnes mœurs et protéger nos chères petites têtes blondes de la subversion. Kubrick eut donc à ruser pour montrer ce qu’il avait envie de montrer, à savoir la fragilité qui se cache derrière le « virilisme » d’opérette, toujours en vigueur en Russie aujourd’hui, comme dans tous les régimes prétendument forts, comme plus tard dans l’adaptation cinématographie de la Lolita de Nabokov. J’avoue que j’ai toujours été fasciné par le talent et le génie de Kubrick, qui consistait à contourner la censure imbécile, étriquée, et finalement très petite-bourgeoise, qui prétend définir ce qu’est un bon ou un mauvais film en utilisant un critère soi-disant moral. Je rappellerai ce que disait Oscar Wilde : « Il n’y a pas de livres moralement bons et d’autres qui seraient moralement mauvais ; il n’y a que des livres bien ou mal écrits. » C’est la même chose pour les films. Et c’est la raison pour laquelle je n’ai jamais cessé d’admirer, et je ne cesserai jamais d’admirer, même s’il m’arrive de les critiquer, des cinéastes comme Kubrick.
Je rappellerai également qu’un régime authentiquement fort est un régime qui accorde les mêmes droits à tous ses citoyens, hommes et femmes, sans distinction ni ségrégation fondée sur leur orientation sexuelle ; c’est la raison pour laquelle la démocratie est le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres.
Enfin, pour rire un peu, je dirai que le titre de ce nanar débile mais réjouissant, Y a-t-il un pilote dans l’avion ? me fait furieusement penser à la situation politique actuelle, qu’elle soit française ou européenne.
(10) D’où peut-être cet air constipé, voire psychorigide, que l’on me reproche parfois (et même souvent).
(11) Ils sont nombreux, les ouvrages d’Hannah Arendt qui ont conservé toute leur actualité, je n’en citerai qu’un seul : Eichmann à Jérusalem (1963), dans lequel elle affirme, de manière plus nuancée que moi, que les pires ne sont pas forcément les criminels de guerre facilement identifiables, mais les fonctionnaires zélés, qui se réfèrent à une autorité « légitime » (la hiérarchie, le pouvoir politique, ou le monopole de la violence légitime qui caractérise l’État) pour donner libre cours à leurs penchants sadiques, ou tout simplement à leur indifférence, révélant ainsi la part d’ombre qui existe en chacun de nous.
Cette part d’ombre a été explorée dans ses romans par Dostoïevski, un des plus grands romanciers russes, auquel non seulement Albert Camus s’est référé, mais également Emmanuel Lévinas, pour explorer le thème majeur de son œuvre, « la responsabilité pour autrui », résumée par cette phrase extraite des Frères Karamazov : « Nous sommes tous responsables, de tout et de tous devant tous, moi plus que les autres. »
Enfin, Stanley Milgram est l’auteur d’un livre, Soumission à l’autorité (1974), qui relate son expérience de psychologie sociale, et dont les conclusions se rapprochent de celles d’Hannah Arendt, expérience qui a été reprise dans le film d’Henri Verneuil, I comme Icare (1979), avec Yves Montand.
(12) En 2018, lors de la coupe du monde organisée en Russie, des intellectuels français, autour de Michel Eltchaninoff, rédacteur en chef de la revue Philosophie magazine et auteur d’un essai intitulé Dans la tête de Vladimir Poutine (2015), ont demandé au président Micron de boycotter la demi-finale disputée par l’équipe nationale française, pour marquer son soutien à Oleg Senstsov, cinéaste qui avait entamé une grève de la faim pour protester contre la situation des droits de l’homme en Russie. N’écoutant que son courage, invité par Vlad l’empaleur, le président Micron, est allé assister à la demi-finale, mais ceux qui seraient tentés de voir dans ce geste un pur calcul de démagogie électoraliste, ne sont que des aigris animés par le ressentiment ; la preuve, le président Micron a fait pire depuis, puisque profitant de la confusion qu’il a lui-même orchestrée après les élections législatives de juin 2024, il est également revenu sur la seule réforme un tant soit peu courageuse de son double quinquennat, celle des retraites : Micron ou l’absence de courage en politique.
(13) Citation de Mao Tsé-Toung, mise en exergue par Sergio Leone, dans son film Il était une fois la Révolution (Giù la testa / Duck you, sucker !), sorti en 1971.
(14) Ouvrier métallurgiste de profession, Lula a participé à la création du parti des Travailleurs, d’inspiration socialiste, en 1980, sous la dictature militaire, avant de devenir président de la République fédérative du Brésil de 2003 à 2011 puis depuis 2023, tandis que Jair Bolsonaro a été président de 2019 à 2023.
J’ajoute que le joueur de football Socrates, avant de venir jouer en Europe, et dont le palmarès personnel ne peut sans doute pas se comparer à celui des vedettes surpayées et surmédiatisées d’aujourd’hui, ni à celui de Platini, Maradona, Pelé, etc…, a été l’artisan, avec quelques autres de ce qui a été appelé la Démocratie corinthiane, une expérience d’autogestion qui, s’il n’est pas possible d’affirmer qu’elle a précipité la chute de la dictature au Brésil, en 1985, l’a au moins précédée et peut-être annoncée, ce qui signifie que cette expérience a été menée alors que les militaires étaient toujours au pouvoir.
(15) En Italie, Enrico Berlinguer, qui avait été un artisan du Compromis historique en 1976 avec la frange la plus avancée de la Démocratie chrétienne, incarnée par Aldo Moro, est mort en 1984 sans avoir jamais été président du Conseil, ni président de la République. Aldo Moro, qui faisait partie de cette aile « avancée » de la Démocratie chrétienne, a, lui, été président du Conseil, avant d’être assassiné par les Brigades Rouges en 1978 ; il n’est cependant pas possible d’exclure totalement la responsabilité des autres dirigeants de la Démocratie chrétienne, au premier rang desquels se trouvait Giulio Andreotti.
En France, c’est François Mitterrand qui a amené la gauche au pouvoir, en 1981, 23 ans après l’adoption de la Constitution de la Ve République, tandis que Pierre-Mendès-France, figure de la gauche morale, n’a été président du Conseil que brièvement sous la IVe République, de juin 1954 à février 1955.
(16) Vaclav Havel, après la révolution de Velours, dont il a été un membre actif, révolution qui a restauré la démocratie parlementaire, est élu président de la République tchèque et slovaque de 1989 à 1992, puis après la séparation entre les deux entités qui sont devenues deux États indépendants, président de la République tchèque de 1993 à 2003.
(17) Auteur de nombreux livres, dont la Plaisanterie (1967), et les Testaments trahis (1993), ainsi que le Livre du rire et de l’oubli (1973), dans lequel il théorise et définit le concept qui se cache derrière le terme, difficile à traduire en français, de « litost ». Or, ce concept définit très bien l’état de misère intellectuelle et affective qui caractérise l’éternel étudiant que je suis, qui doit non seulement se battre contre ses propres démons, c’est-à-dire le ressentiment à l’égard des femmes intelligentes et cultivées, mais aussi un environnement éminemment petit-bourgeois, c’est-à-dire contre des sentiments petits-bourgeois, une intelligence petite-bourgeoise, contre tout ce qu’il y a de petit-bourgeois en lui ; voir, à ce sujet, Roland Barthes, Mythologies, (1957), mais aussi Bertolt Brecht, La Noce chez les petits-bourgeois (1926). Évidemment, ce que je préfère, c’est Le Roland Barthes sans peine, de Patrick Rambaud et M.-A. Burnier (1978), qui tournait en dérision le jargon un peu trop abscons de ce professeur au Collège de France.
(18) Auteur des livres : Trains étroitement surveillés (1964), Vends maison où je ne veux plus vivre (1965), Moi qui ai servi le roi d’Angleterre (1971), La chevelure sacrifiée (1987), entre autres… C’est évidemment celui dont le titre est Une trop bruyante solitude (1976) qui me parle le plus…
(19) Egérie de l’extrême-droite, ayant profité de sa notoriété pour fonder une sorte de SPA bis, B.B. n’avait rien d’un génie, elle est au contraire rapidement devenue une vieille rombière ménopausée, intolérante et capricieuse. Il n’y avait donc pas lieu de pleurer sa disparition, contrairement à d’autres, au premier rang desquels quelqu’un comme Mario Monicelli, le réalisateur italien de I Compagni (1963), L’Armata Brancaleone (1966), Vogliamo i colonnelli (1973), double référence à la Grèce des colonels (1967-1974) et au coup d’État Borghese (« la Golpe Borghese ») du 8 décembre 1970 contre les fragiles institutions démocratiques italiennes, que ce film tournait en dérision. Mario Monicelli, qui a fait comme Salvador Allende, comme Primo Levi, comme Pierre Bérégovoy, le 29 novembre 2010. Ce jour-là, oui, j’ai pleuré.
