« Rions un peu en attendant la mort, sans attendre cependant qu’il soit trop tard »

« Rions un peu en attendant la mort, sans attendre cependant qu’il soit trop tard »

Publié par strumzefuhl le 30 janvier 2026

mardi 26 janvier 2026.

Enigme :

   Sergueï Ivanov, Amedeo Clerici et Nessuno Pessoa avaient encore beaucoup à apprendre des choses de la vie et en particulier la manière dont un homme peut donner du plaisir à une femme.

   Alors ils regardaient attentivement comment Giorgio, Lello, Rambaldo, Alfeo, s’y prenaient avec Nicole Aniston.

   Mais revenus de leurs erreurs passées, Amedeo admirait surtout l’humour de Lello avec sa supercazzola a destra, ainsi que l’élégance vestimentaire de Rambaldo. Un peu plus cynique, Sergueï préférait l’humour scatologique de Guido et l’autorité naturelle d’Alfeo ; enfin, Nessuno, irrémédiablement hypersensible, ne pouvait s’empêcher d’avoir son cœur qui battait la chamade quand il voyait à la fin comment Rambaldo, Lello, Alfeo et Guido, accompagnaient Giorgio vers le repos éternel.

   Le cœur à gauche et le portefeuille à droite, c’est la devise des hommes forts, qui ne s’en laissent pas compter, savent s’imposer face aux casse-pieds, aux esprits toxiques, retors, pervers, hypocrites et lâches.

   Pour l’avoir compris trop tard, Nessuno s’était beaucoup fait marcher sur les pieds dans sa vie, et ce n’était sans doute pas fini, tant sa situation était précaire, inconfortable, vivant dans une cage dorée.

Réponse :

   Amedeo est une allusion à Amedeo Modigliani, le peintre du début du Novecento, mort à 37 ans, et dont la compagne, Jeanne Hébuterne, enceinte de neuf mois, se jeta par la fenêtre le lendemain de la mort du peintre, pour le rejoindre dans l’au-delà et le repos éternel. Ceux qui peuvent encore se laisser émouvoir par la tragique destinée de Jeanne Hébuterne, morte à l’âge de 19 ans parce qu’elle aimait un peintre maudit d’un amour fou et passionné, parce qu’elle aimait surtout l’absolu et ceux qui ne trichent pas, liront avec profit le chapitre 7 de Paris ne finit jamais, le livre dans lequel son auteur Enrique Vila-Matas se prend pour Ernest Hemingway, l’idole de sa jeunesse, alors que personne dans son entourage ne le prend au sérieux dans cette lubie (E. Vila-Matas, Paris ne finit jamais, éditions Christian Bourgois, 2003-2004 ; E. Hemingway, Paris est une fête, A Moveable Feast, Gallimard, 1964).

   Clerici une allusion au Conformiste de Moravia, adapté au cinéma par Bernardo Bertolucci avec Jean-Louis Trintignant dans le rôle principal, celui d’un fasciste qui fait la chasse aux « déviants » en général, et à son ancien professeur de philosophie en particulier, celui qui lui avait enseigné l’allégorie platonicienne de la Caverne et plaçait beaucoup d’espoirs en lui.

   Sergueï est une allusion au poète Sergueï Essénine. Celui-ci est mort à 30 ans (est-il besoin de rappeler la célèbre apostrophe du comte de Lasalle, mort à la bataille de Wagram, le 6 juillet 1809 « Tout hussard qui n’est pas mort à trente ans est un jean foutre » ? – il est vrai que Nessuno n’était ni poète, ni hussard : passé un certain âge, on se raccroche à ce qu’on peut), et qu’il existe encore des incertitudes sur le point de savoir s’il s’agissait d’un suicide ou d’un homicide déguisé en suicide. Ce qui est sûr, c’est qu’on l’a retrouvé le 28 décembre 1925, dans la chambre n° 5 de l’hôtel d’Angleterre. On n’est pas certain que le poème qu’il a laissé soit de lui, or c’est avec son sang qu’il a été écrit : laissons aux trissotins de la culture ce genre de débats spécieux, pour nous contenter de rappeler que « quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende », ce qui est amplement suffisant pour s’incliner à la mémoire d’un poète qui avait la classe, la très grande classe, la « sprezzatura » – et qui avait surtout écrit ceci : 

Poème de Sergueï Essenine en russe :

До свиданья, друг мой, до свиданья.

Милый мой, ты у меня в груди.

Предназначенное расставанье

Обещает встречу впереди.

До свиданья, друг мой, без руки, без слова,

Не грусти и не печаль бровей,-

В этой жизни умирать не ново,

Но и жить, конечно, не новей.

Traduction en français trouvée sur wikipedia :

Au revoir, mon ami, au revoir,

Mon tendre ami que je garde en mon cœur.

Cette séparation prédestinée

Est promesse d’un revoir prochain.

Au revoir, mon ami, sans geste, sans mot,

Ne sois ni triste, ni chagrin.

Mourir en cette vie n’est pas nouveau,

Mais vivre, assurément, n’est pas plus neuf.

Traduction de la traduction (retour au russe) :

Прощай, мой друг, прощай,

мой дорогой друг, которого я храню в своем сердце.

Это предопределенное расставание

— обещание будущей встречи.

Прощай, мой друг, без жеста, без слова,

не будь ни грустным, ни печальным.

Умереть в этой жизни — не новость,

но жить, конечно же, не новость.

   Ivanov, une allusion au personnage principal d’une pièce de théâtre de Tchékhov, que Nessuno avait lue, tout comme Platonov, une autre pièce de Tchékhov, dont le titre éponyme est également le nom d’un auteur qui a défié les autorités et la censure de l’Union soviétique, déclenchant la colère de Staline, ce qui fait que ses œuvres furent interdites de parution, et que l’essentiel de son œuvre fut publiée à titre posthume, comme Moscou heureuse, roman qui fut publié pour la première fois en 1991 dans une revue moscovite, et dont la traduction française fut éditée en 1996 par les éditions Robert Laffont, tout comme celle de Tchevengour, tandis que Roman technique et En chantier, étaient à paraître en 1997. Nessuno avait eu la chance de voir sa pièce de théâtre 14 isbas rouges dans un théâtre subventionné de Paris, mais lequel ? il ne s’en souvenait plus. « Aujourd’hui promu au rang des grands classiques russes, Andreï Platonov, né en 1899, mort en 1951, fut de son vivant, un pestiféré. Visionnaire critique féroce, humoriste désespéré, il a créé une langue profondément singulière, qui le place parmi les plus grands écrivains de notre siècle. » Il fut surtout un chantre de l’idéal et de l’utopie, contre le réalisme des psychopathes qui nous gouvernent encore aujourd’hui.

   Nessuno était une allusion au film Il mio nome è Nessuno (1973), film de Tonino Valerii, avec Terence Hill et Henry Fonda, l’inoubliable interprète de Douze hommes en colère (Twelve Angry Men – 1957) film de Sydney Lumet, tandis que Pessoa est un hommage au plus grand poète du XXe siècle, portugais qui s’est exprimé dans plusieurs langues, comme pour mieux se démutiplier.

   Les choses de la vie est un film de 1970 et de Claude Sautet, avec un Michel Piccoli impeccable et élégant, fonçant à toute vitesse dans son Alfa Romeo qui évite de justesse le camion de Bobby Lapointe qui a calé au milieu de la route pour aller faire des tonneaux dans un champ de cerisiers en fleur, probablement en Normandie. Il fonçait parce qu’il avait pris la résolution de se séparer de sa maîtresse, interprétée par une Romy Schneider virevoltante de romantisme avant de connaître la fin tragique que l’on connaît.

   « Le plaisir à une femme » fait référence aux mystères de l’orgasme féminin, tellement plus compliqué, et donc passionnant, que la jouissance masculine.

   Giorgio, Lello, Rambaldo, Alfeo et Guido sont les personnages de Amici Miei (1975), film de Mario Monicelli, interprétés respectivement par Philippe Noiret, Ugo Tognazzi et sa « supercazzola a destra » qui ne veut strictement rien dire, n’étant qu’une manière de se moquer des gens pénibles, creux et sans imagination, Gastone Moschin, interprète de Belles Dames, Vilains Messieurs (Signore & signori – 1966), un film de Pietro Germi qui est une satire de la bourgeoisie et des notables de la ville de Trévise, une ville dont le nom désigne également une variété de chicorée rouge que les Italiens appellent « radicchio », et ayant joué (je parle de Gastone Moschin, pas de la salade) dans une adaptation des Ritals de Cavanna, mise en scène par Marcel Bluwal, et tournée à Nogent/Marne en 1991, ainsi que Adolfo Celi et Dullio Del Prete.

   Guido est également le prénom du réalisateur en crise d’inspiration de Huit & demi (1963), un des plus beaux films de Fellini.

   Nicole Aniston est le nom d’une actrice pornographique, capable, entre autres, de pratiquer le 69 debout, à la verticale, une « performance » qui avait beaucoup impressionné Nessuno à une époque. Il n’en était toujours pas revenu, parce que même s’il y a des choses plus passionnantes dans la vie, plus intéressantes, qu’il y a encore tant de belles choses à voir, à sentir, à faire, tant de choses poétiques et d’actes désintéressés qui nous réconcilient avec l’humanité, Nessuno, lui, légèrement attardé sur les bords et un peu candide au milieu, se disait que « pour être revenu de quelque chose, c’est comme pour le luxe, il faut d’abord y être allé ».

   Petit cabotin, va !

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